La Lettre de Docteur Prao Yao Séraphin à la jeunesse de Côte-d’Ivoire

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PRAO Yao Séraphin

John Milton a dit que « la jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour ». La jeunesse insouciante est une illusion en Côte d’Ivoire. Difficile de trouver sa place dans une société ivoirienne gagnée par le doute et le désespoir. La seule voie possible pour certains, reste la politique. Pour d’autres, la voie unique, reste le diplôme. En tout cas ces deux leviers constituent des marqueurs tangibles du passage vers l’âge adulte. Les jeunes ivoiriens sont entre deux eaux et s’accrochent comme ils peuvent à leurs rêves. Des idéaux qui se frottent à la réalité brutale d’une société qui semble souvent leur dire : je n’ai pas besoin de vous.

J’ai donc décidé de m’adresser à ces jeunes qui sont l’espoir de demain mais les oubliés d’aujourd’hui. Les jeunes ivoiriens ont droit à une attention particulière dans un pays où le cauchemar côtoie sans cesse les rêves les plus fous. Mais au fait, à qui s’adresse ce message ? Aux jeunes bien sûr ! Mais qui est jeune ? Nous trouvons une réponse inachevée chez Bourdieu. En effet dans le chapitre « la « jeunesse » n’est qu’un mot » du livre « Questions de sociologie», Pierre Bourdieu définit la jeunesse comme un enjeu de lutte de pouvoir. Selon lui, les divisions entre les âges sont arbitraires. En tout cas, la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte. C’est, selon P. Bourdieu, par un abus de langage formidable que l’on peut établir un rapport entre des univers sociaux qui n’ont pratiquement rien de commun. « Dans un cas, on a un univers d’adolescence, au sens vrai, c’est-à-dire d’irresponsabilité provisoire : ces « jeunes » sont dans une sorte de no man’s land social, ils sont adultes pour certaines choses, ils sont enfants pour d’autres, ils jouent sur les deux tableaux. (…).

La difficulté à donner une définition à la jeunesse va de pair avec les souffrances des jeunes en Afrique. Dans un siècle où la science fait des merveilles, l’avenir des jeunes africains semble pourtant incertain. Les dirigeants africains ont tourné le dos à leur jeunesse. Et pourtant, les spécialistes martèlent que ce désengagement des dirigeants pourrait se transformer en une bombe à retardement s’il n’y a pas un sursaut d’orgueil de la part des dirigeants africains, manifesté par un changement au niveau social, politique et culturel.

En Côte d’Ivoire, les gouvernements se succèdent mais la situation des jeunes ne change pas. Ils sont toujours nombreux à être au chômage, à manquer de formations. Durant la dernière décennie, l’engagement politique des jeunes s’est surtout fait sur le terrain de la violence et du suivisme. Par exemple, dès 2002, des milliers de jeunes se sont engagés dans l’aventure de la rébellion qui fera des milliers de victimes. Un peu plus tard, en 2010, le scenario violent se reproduit, ce sont encore les jeunes qui seront en première ligne. Ils seront tant victime que bourreaux, instruments entre les mains d’hommes politiques ayant pour seul dessein d’accéder ou pouvoir.
A ces jeunes, je voudrais par cet échange épistolaire leur dire de tourner le dos aux vaines illusions qui endeuillent une fois de plus notre pays fatigué et martyrisé.
Les jeunes souffrent et réclament un meilleur traitement sans qu’un responsable de l’Etat ne leur prête l’oreille. Pourtant, les élections sont des occasions où l’on fait plus de promesses aux jeunes. Ces derniers, parfois très démunis trouvent là une occasion de garnir leur garde-robe avec de nombreux tee-shirts à l’effigie des différents candidats. En temps normal, ces prédateurs de candidat ne font rien pour satisfaire les attentes des jeunes, notamment dans l’amélioration de leur quotidien. D’ordinaire, engoncés dans leur égoïsme, ils ne pensent qu’à leurs intérêts et leurs profits personnels. Mais quand pointent les élections, on use de stratagèmes les plus illégaux pour les appâter et obtenir leurs suffrages. Ce qui est certain, c’est qu’une fois les élections passées, les jeunes se retrouvent avec les promesses non tenues : les emplois manquent. Parfois on les retrouve dans une misère indescriptible alors qu’ils portent un tee-shirt vantant les mérites d’un candidat.

Jeunes de Côte d’Ivoire, je voudrais en revanche saluer votre énergie, votre engagement et l’ambition dont vous portez la voix. Vous qui livrez vos espoirs, ambitions et refusez les prétendues fatalités, je salue votre courage. Je n’oublie pas de saluer votre dignité dans l’épreuve.

Je vous invite chers frères et sœurs à tourner en toute responsabilité, le dos aux marchands d’illusions. Je vous invite à prendre votre destin en main, en vous inscrivant dans l’histoire et dans la mémoire des combats des générations qui nous ont précédées.

Le temps est arrivé où vous ne devez plus attendre un hypothétique bien-être sous prétexte que vous êtes jeunes et avez l’avenir devant vous. C’est comme si pendant que les aînés vivent leurs rêves, le temps doit s’arrêter pour les jeunes, qui doivent au mieux, rêver leurs vies.

Jeunes de Côte d’Ivoire, vous ne pouvez compter que sur vous-mêmes parce que ceux-là et celles-là, qui devaient vous montrer la route à suivre, se sont disqualifiés par des compromis et des compromissions qui font d’eux de simples exécutants de donneurs d’ordres et de leçons au casque colonial. Leur survie dépend de votre maintien dans l’ignorance et la résignation. L’histoire nous enseigne que notre pays, depuis l’époque de nos ancêtres, jusqu’à notre époque, sa grandeur résidait dans son génie propre. Nos ancêtres ne comptaient que sur eux-mêmes et géraient notre pays à notre image et conformément à nos valeurs.
Jeunes de Côte d’Ivoire, le salut de notre pays ne viendra que de nous et non d’ailleurs, comme vous le pensez. C’est par la lutte contre nos satrapes au pouvoir et par la splendide beauté de notre combat que nous réussirons à changer le pronostic fait sur notre pays. L’Europe, les Etats-Unis, l’Angleterre et autres ne sont pas des terres promises mais plutôt les lieux de l’aliénation de l’homme noir. Ce sont les occidentaux qui organisent, financent et orchestrent le processus de démantèlement des économies africaines et la tentative de les restructurer conformément à leurs valeurs, leurs normes et leurs intérêts.
L’Afrique est la terre qui nous a été donnée en héritage, c’est pourquoi, jeunes de Côte d’Ivoire, aimez votre pays.
Jeunes de Côte d’Ivoire, votre rôle historique est d’animer cette révolution permanente qui est en marche. Vous êtes appelés au secours de votre pays et surtout de toute une race dont la matrice originelle, l’Afrique, offre au monde le spectacle désespérant et humiliant de l’incapacité absolue à exister par elle-même. Malheur à vous si vous lui tournez le dos. L’engagement politique constitue pour vous une occasion de construire votre espérance. Il est admis que la démocratie est la fin et le moyen de la transformation sociale. Elle garantit l’égalité entre les citoyens dans les choix politiques. Elle est le seul moyen de permettre au peuple de décider librement de son destin collectif. Le débat démocratique est le seul moyen de dégager l’intérêt général : de ce point de vue l’engagement de la jeunesse n’est plus de s’engager dans les combats menés par une certaine classe avant-gardiste éclairée, mais plutôt dans la conviction et dans la confrontation des opinions. Parce que la démocratie ne s’arrête pas non plus au droit de vote, mais doit se manifester dans toutes les sphères de la vie économique et sociale, l’engagement de la jeunesse doit aller vers une lutte plus exigeante dans la participation au calcul du consentement collectif.
Loin des vicissitudes de la vie, il est temps que vous présidiez au destin de votre pays. Dans le désespoir, souvenez-vous, du rêve des anciens comme Lumumba, Modibo Kéita, Nkrumah, Nasser, Bourguiba, Négus Haïlé Sélassié, Amilcar Cabral, Agostinho Neto, Nelson Mandela, Cheick Modibo Diarra, Laurent Gbagbo et tant d’autres.
Vous qui avez besoin de héros. Mieux vaut avoir des êtres de chair et de sang que ces strapontins, fabriqués par des multinationales et des forces occultes. Mieux vaut qu’ils fassent rêver par leurs qualités humaines, leur action contre l’exploitation et l’injustice et pour plus de solidarité. A cet appel, je vous prie de répondre présent. Vous qui représentez l’essentiel de la population, constituant ainsi un gage de vitalité, d’imagination, le devoir vous appelle.

Pour terminer cette correspondance, je voudrais que vous sachiez, jeunes de Côte d’Ivoire, que nous sommes les descendants d’un peuple qui a souffert ; nous sommes les descendants d’un peuple résolu à ne plus souffrir. Nous n’avons pas écrit l’hymne national de notre pays. Nous n’avons pas choisi les couleurs de notre drapeau. Nous n’avons pas choisi les armoiries de notre pays. Mais nous pouvons choisir de donner à notre pays une dignité car comme le rappelle judicieusement Victor Hugo « quand on est jeune, on a les matins triomphants ».

Dieu bénisse notre pays !

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