Pamphlet Massacre à l’aide publique – Retour sur un ouvrage qui fait grand bruit: « L’Aide fatale » de la Zambienne Dambisa Moyo

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Retour sur un ouvrage qui fait grand bruit : « L’Aide fatale », de la Zambienne Dambisa Moyo, ancienne de la Banque mondiale et la banque Godman Sachs, qui tire à boulets rouges sur l’assistance étrangère en Afrique.

Par Guy Michel

L a thèse centrale de l’ouvrage de Dambisa Moyo incite à se remémorer la pensée de Jean- Jacques Rousseau : « Je préfère être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés ». Certes, le plan Marshall, qui a servi de modèle à l’aide publique, et a réussi à assurer le redémarrage des économies des pays européens après la

Seconde Guerre mondiale, fut un succès incontestable. Mais s’il fut massif : 20 milliards de dollars (soit 100 milliards actuels), il ne dura que cinq ans et se concentra sur la fourniture de biens d’investissement. Par contre, ce serait naïf de croire que l’aide publique, présentée comme le successeur de ce plan, a eu des effets comparables, alors qu’en près de quarante ans les pays d’Afrique bénéficiaires ont un revenu par tête inférieur à celui des années 1970.

Toujours plus d’emprunts

Une brève histoire de l’aide devrait permettre d’expliquer cette divergence : à la fin des années 1950, vu l’absence d’une épargne locale un peu consistante et le manque d’un capital physique et humain susceptible d’attirer les investissements privés, l’aide internationale apparaissait comme le seul moyen de provoquer les investissements substantiels qui ouvriraient le chemin à une croissance économique.

En 1973, après la première crise pétrolière, l’apparition de taux d’intérêt très bas encouragea beaucoup de pays pauvres à emprunter toujours davantage pour rembourser leurs dettes précédentes, si bien que le flux des capitaux s’inversa et que les pays d’Afrique envoyèrent vers les pays occidentaux plus d’argent qu’ils n’en recevaient, sans compter la fuite des capitaux. Cette dérive fut encore accentuée quand, au début des années 1980, survint un relèvement des taux d’intérêt, qui frappa les pays en développement dont les prêts étaient basés sur des taux d’intérêt flottants. Beaucoup de pays devinrent même insolvables, comme ce fut le cas pour dix pays en Afrique : Angola, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Gambie, Mozambique, Niger,Tanzanie, Zaïre et Zambie.

Le flux des versements effectués par les pays pauvres aux pays riches s’éleva à 15 milliards de dollars par an entre 1987 et 1992. Ensuite, la vague ultra-libérale Thatcher-Reagan, incarnée par le modèle imposé par le FMI, a mis l’accent sur la primauté des équilibres financiers et a incité de nombreux pays africains à procéder à des réductions importantes de fonctionnaires, restreignant le nombre d’instituteurs et donc le développement de l’enseignement sans que l’aide prenne la relève. L’accent de l’aide était déplacé sur la gouvernance qui nécessitait la présence d’expatriés et diminuait d’autant l’effort sur les investissements. Cependant que la corruption des dirigeants de beaucoup de pays d’Afrique n’était pas enrayée et donnait lieu à des dépenses somptuaires ou des investissements personnels en Europe. Le joug de la dette ne fut abordé et traité que relativement récemment.

Au final, plus de 300 milliards d’aide ont été dépensés sur le continent depuis 1970, mais si on additionne toutes « les fuites », c’est seulement 30 % du total des aides qu’ont reçues les pays les plus pauvres (PMA, source OCDE). Il convient encore de soustraire les remboursements de dettes, les fuites de capitaux, les « dérivations de la corruption », les dépenses insuffisamment étudiées, si bien que la partie affectée aux investissements a été relativement infime et largement insuffisante pour assurer le développement (1) . Car ce sont ces dépenses, source de croissance, qui importent pour Dambisa Moyo.

Les tenants de l’aide ont cherché des explications à cet échec en impliquant le climat, l’enclavement, la multiplicité des conflits ethniques mais ces facteurs existent en Asie et n’y ont pas empêché son développement. L’auteure ajoute que non seulement l’aide est inefficace mais elle est malfaisante car elle apporte une culture de la dépendance qui maintient le continent dans une perpétuelle enfance : il n’y a pas d’incitation à établir des plans financiers à long terme, il suffit d’attendre le chèque à encaisser. Elle accuse en outre l’aide d’être un support de la corruption et d’inciter l’élite à dépenser en biens de consommation au lieu d’épargner.

Cependant, si se mettent en place des procédures pour annuler le poids de la dette corrélativement, l’aide faiblit : elle incorpore ces annulations, réduisant d’autant les versements nets, elle est mal perçue par le public américain qui estime qu’elle devrait être amputée. Parallèlement, les pays donateurs subissent eux-mêmes de fortes pressions financières (nombre croissant des retraités par exemple).

La solution à la croissance est plutôt cherchée dans l’apport des investissements directs à l’étranger (IDE) qui ont assuré le développement fulgurant de l’Asie de l’Est. Il convient de préciser que les sommes des capitaux investis sont d’un autre montant : en 2006, ils atteignaient le chiffre record de 1 400 milliards de dollars, mais la partie concernant l’Afrique subsaharienne est restreinte à 17 milliards (qui se comparent mais aussi s’ajoutent aux 37 milliards de l’aide). Il faut bien convenir que l’Afrique subsaharienne n’est pas très attractive : ses infrastructures (routes, télécommunications, lignes électriques) sont insuffisantes et de mauvaise qualité, ce qui rend très élevé le coût de production global des biens et services quand ces suppléments de frais sont incorporés.

La bureaucratie « labyrinthique » constitue par ailleurs un obstacle non moins conséquent.

Objectifs oubliés

L’auteure exprime beaucoup d’espoirs dans les investissements chinois (voire, indiens, turcs ou des fonds souverains) et fournit un exemple positif en Angola. Elle a beau jeu de se moquer des ricanements de certains bons esprits qui critiquent cette aide chinoise, alléguant qu’elle ne respecte guère les règles de sécurité, en répliquant que c’est aux pays hôtes d’intervenir et d’ajouter que les Chinois sont mieux considérés en Afrique que les Américains.

Enfin, Dambisa Moyo rappelle une vérité d’évidence : le commerce constitue la meilleure réponse au sous-développement de l’Afrique, mais à condition de jouer un jeu correct. Or l’Occident n’a pas cessé de fausser les règles en subventionnant ses exportations et en détruisant ainsi l’économie des pays sous-développés : en 2005, les pays riches de l’OCDE ont dépensé 300 milliards de dollars en subventions agricoles (soit trois fois le total de l’aide). Ces subventions ont eu pour conséquence notamment de ruiner le gagne-pain de 10 millions de personnes en Afrique de l’Ouest et du Centre dépendant des revenus du coton. Mais le constat est le même pour la culture du sucre et celle des activités liées au lait en poudre, à la viande…

L’auteure fournit d’autres pistes pour faciliter la croissance économique : les prêts aux plus pauvres de la Grameen Bank, les versements des immigrés à leurs compatriotes restés au pays…

Pour terminer, elle rappelle les objectifs oubliés de l’aide tels qu’ils ont été clairement définis par les fondateurs dans un hôtel du New Hampshire il y a si longtemps : la croissance économique durable et l’allégement de la pauvreté. Par rapport à ces objectifs et ces critères, l’échec de l’aide est patent. Il faut savoir qu’il est indispensable d’atteindre un taux d’investissement d’au moins 25 % du PIB pour déclencher le décollage. Or ces taux en Afrique subsaharienne ont, en moyenne, rarement atteint les 20 %, ou sont situés nettement en dessous.

L’Aide fatale, Dambisa Moyo,

Éditions JC Lattès, 252 p., 20 euros.

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