Lettre ouverte à la classe politique de Côte d’Ivoire ……..vous en êtes capables !

Mis en ligne par La Rédaction | lundi 12 Fév 2018

Je me permets de vous écrire dans le but de vous porter quelques aspirations de la jeunesse pour une paix durable et un développement effectif de la Côte d’Ivoire. Je n’ai pas la prétention de parler au nom de la jeunesse ivoirienne dans son ensemble. Toutefois, je sais de par mon expérience personnelle et à travers les propos des jeunes que je côtoie que cette si longue lettre fait écho des murmures et des aspirations d’une grande partie de la jeunesse de la Côte d’Ivoire.

En 1995 j’avais 8 ans, alors frêle, insouciant et heureux nous avions couru, dans la poussière, derrière les équipes de campagnes du président Henry Konan Bédié et du Professeur Francis Wodié. Pour nous c’était un jeu d’enfant, la campagne électorale ; voir des adultes sautiller, danser, se donner en spectacle, c’était carte blanche pour que nous les enfants, nous fassions ce que nous savions faire le mieux; nous amuser. Nous ne savions pas les enjeux que représentaient ces danses. Nous le comprendrons plus tard.

En 1999, j’avais 12 ans, alors jeune collégien, nous étions revenu au village après deux mois passés en ville au collège. Ce 24 décembre, nous arpentions les rues du village pour retrouver les nouveaux amis du collège ainsi que ceux restés au village lorsqu’une clameur remplit le village. Quelque chose venait de se passer ; le président Bédié venait d’être évincé ; c’était le tout premier coup d’état réussi en terre ivoirienne. De nombreuses personnes ont jubilé disant que c’était une nouvelle ère de gloire et de bonheur pour la Côte d’Ivoire. Nous n’y comprenions pas grand-chose, cependant, je me souviens que mon grand-père avait dit à peu près ce qui suit que j’ai traduit littéralement de l’agni; « le monde est cassé » pour dire que les choses n’allaient plus être les mêmes.

Nous avions alors connu la junte militaire, nos enseignants en parlaient, je ne sais plus si c’était en bien ou en mal. Mais tous nous savions que les choses étaient tendues. Il y avait en ce temps la question du « ET » et du « OU ». C’était source de beaucoup d’inquiétudes.

Vinrent alors les élections de 2000, j’avais 13 ans. Encore une fois, nous avions couru derrière les cortèges de campagne. Cette fois, c’était dans le but d’avoir des gadgets ; dont des t-shirts. Oui, des t-shirts de campagnes, c’est très important. Nous nous retrouvions aussi dans les quartiers généraux locaux des candidats pour espérer manger des plats destinés aux équipes de campagnes.

Les élections terminées, nous sommes encore descendus dans la rue pour réclamer la victoire pour le président Laurent Gbagbo lorsqu’il était estimé que le chef de la junte militaire d’alors, le président Robert Guei tentait un « hold-up électoral ».

Ensuite nous avions connu le forum de la réconciliation nationale. Des postes radios sur les oreilles, nos enseignants écoutaient les déclarations des leaders politiques d’alors et nous faisaient le compte-rendu. Ils nous communiquaient leurs espoirs et avaient foi en la sincérité des leaders politiques qui s’engageaient à pardonner ou à présenter des excuses pour les tords subis ou causés.

Toutefois, survint un certain 19 Septembre 2002. Cette fois-ci j’avais 15 ans. C’était la rentrée scolaire et nous nous apprêtions à retourner au collège. Je devrais faire la classe de 3e. Cette année scolaire n’a pas été comme les autres. Nous avions reçu un déplacement massif d’élèves et d’enseignants des zones en crise qui s’étaient retrouvés dans ce qui était surnommé « écoles relais ». Nous avions tous senti la pression de la guerre, avions entendu des histoires horribles, mais malgré tout, étions heureux d’avoir eu de nouveaux amis.

Nous croyions que la guerre finirait de sitôt et que non, de rebondissement en rebondissement, de négociation en négociation et d’accord en accord, nous nous retrouvions en 2007 lorsque des avancées notables furent réalisées dans le cadre de la réconciliation nationale avec la nomination de M. Soro Guillaume comme Premier Ministre.

En 2010, âgé de 23 ans, nous étions en 4e année d’études à l’université de Cocody, cette fois-ci, nous comprenions véritablement tous les enjeux des campagnes électorales, des discours politiques et de tous ce que se passait. Cependant, nous n’avions plus poursuivi les cortèges de campagnes. Si nous étions en retrait des joutes politiques c’est que nous étions au début d’une déception d’avec la classe politique.

Toutefois au cours des campagnes électorales, nous nous sommes cependant sentis heureux, très heureux d’être ivoirien surtout après le face-à-face historique entre les deux candidats arrivés au deuxième tour des élections : le président Laurent Gbagbo et le premier ministre Alassane Ouattara. Cette fierté fût cependant de courte durée.

Nous nous retrouvons avec un imbroglio politique sans précédent dans l’histoire de la Côte d’Ivoire à l’issu des élections présidentielles. Une guerre sans merci éclate et les exactions les plus indicibles sont commises sans discrimination, de part et d’autres. J’ai plusieurs fois échappé à des lynchages ou exécutions sur la base de ce que je ressemblerais à un ressortissant du nord ou sur la base de mon statut d’étudiant. Les choses étaient très tendues. La crise post-électorale a affecté toute la Côte d’Ivoire, chaque Ivoirien, mais particulièrement la jeunesse.

En effet, de part et d’autre de la ligne de front et des lignes de démarcations idéologiques étaient des jeunes. Dans les deux camps, les jeunes ont offert leurs poitrines pour ce qu’ils croyaient être le juste combat. Passés la crise, la division reste intacte au sein de la jeunesse et c’est à ce niveau que se situe l’objet de ma lettre.

Chers leaders politiques, je me suis permis de rappeler ces quelques événements sélectionnés de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire car ces événements vous rappellent certainement les tords, les douleurs, les horreurs et les amertumes qui ont été les vôtres individuellement ou à titre collectif au nom de votre engagement pour le bien-être de la Côte d’Ivoire.

Tous autant que vous êtes, vous représentez pour la jeunesse de grandes valeurs, des modèles, des références, de par vos brillantes carrières dans l’administration publique, au sein de la société civile, au sein des organismes internationaux, de par les nobles et justes combats que vous avez menés à titre individuel ou collectif pour un mieux-être des habitants de la Côte d’Ivoire.

Au nom de ces engagements donc, je me permets de vous poser la question suivante: êtes-vous certains, vue l’état actuel des choses, que vous laisserez un héritage durable dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire à la jeune génération? Je doute fort que la réponse soit positive.

Vous le savez mieux que moi. Une nation divisée, une nation dans laquelle les enfants, les jeunes n’ont pas une histoire commune, ne partagent pas les mêmes rêves et les mêmes aspirations, cette nation ne peut rien réaliser de durable. C’est malheureusement le cas de la Côte d’Ivoire. Les jeunes incarnent les divisions des ainés politiques ; divisions qui ont infligé à la Côte d’Ivoire les maux que nous continuons de traiter. Nous les jeunes ivoiriens, nous nous haïssons, nos propos sont teintés de fureur et cela me fait très peur. C’est écourant de voir des jeunes se réjouir de la mort d’un autre jeune, ou d’un leader politique juste parce que celui-ci ne partage pas son opinion politique. Je crains que cette division ne nous plonge à nouveau dans une crise aux conséquences désastreuses et ainsi détruire les fruits de vos efforts. Chers ainés, chers leaders politiques, s’il y a une génération qui soit capable de faire quelque chose, c’est bien VOUS !

Chers ainés, nous savons tous autant que vous êtes que vous voulez le bonheur et le développement pour la Côte d’Ivoire. Pour ce faire, permettez-moi de vous adresser trois doléances dans l’intérêt supérieur de notre nation.

D’abord, je comprends et je sais combien de fois cette doléance est difficile, mais si j’ai choisi de vous le demander, c’est parce-que je suis foncièrement convaincu que vous en êtes capables. Permettez-moi de vous demander de vous réconcilier entre vous leaders politiques.
Si vous réussissez à vous pardonner mutuellement, au nom de la Côte d’Ivoire, ce serait le plus grand investissement, le plus grand service que vous auriez rendu à notre très cher pays. Je vous en conjure chers ainés, veuillez-vous réconcilier afin de voir vos fils et vos filles, vos petits fils et vos petites filles grandir dans une nation unie, dans une société de paix dans laquelle le militant du RDR et le militant du FPI, le militant de l’UDPCI et le militant de l’UDCI défendent côte à côte les intérêts de la nation dans l’amour, dans l’entente et dans la fraternité. En le faisant, vous libérez aussi la jeunesse, vous permettez à la jeunesse de se libérer, d’oublier les rancours et de mettre son potentiel créatif, sa vigueur et son énergie au service de la construction d’une nation prospère et non pour la destruction de l’héritage que vous laisserez à vos petits frères. Chers leaders, je sais que ce n’est pas chose aisée. Je sais les tords que chacun d’entre vous, dans vos chaires comme dans vos esprits, avez endurés. Mais devrions-nous continuer de nous infliger des tords mutuellement sans que cela prenne fin un jour? Devrions-nous nous inscrire dans une logique de vengeance éternelle ? N’arrivera-t-il pas un moment où il faudra faire abstraction de toute cette douleur et telle une mère remplie de compassion dire « au nom de mes enfants, je pardonne » ? Et si ce moment était maintenant ? Et si vous étiez cette génération dont l’histoire devrait se souvenir en disant ; « ceux-ci sont les pères de la paix des braves, les pères de la véritable réconciliation des ivoiriens » ? Vous en êtes capables, nous en sommes capables.

Ma deuxième doléance, chers ainés, il s’agit d’une faveur que je vous demande pour la jeunesse ivoirienne dans sa grande majorité. Chers leaders politiques, je vous demande au nom de la jeunesse ivoirienne de créer toutes les conditions idoines afin de former la jeunesse. Veuillez permettre à la jeunesse de libérer son potentiel créatif. Les jeunes ivoiriens que je connais, que je côtoie, dans leur grande majorité sont compétitifs à l’échelle mondiale, ils sont brillants, ils sont capables de réaliser des exploits s’ils reçoivent la possibilité d’affiner, d’affûter et d’exprimer leurs talents. Veuillez ouvrir de grands centres de formation techniques, veuillez assainir le milieu de l’éducation des pratiques néfastes de la corruption et des abus, veuillez redynamiser l’école ivoirienne et encourager tous les jeunes ivoiriens à étudier, à se former, à s’approprier toutes les opportunités de formation disponibles, veuillez ouvrir de grands centres de formation aux métiers de la technologies, veuillez offrir des bourses d’études aux jeunes afin qu’ils aillent étudier les technologie, acquérir des compétences et qu’ils retournent pour apporter ces connaissances à l’édification de la prospérité de notre nation.

Enfin, je vous en supplie, veuillez encourager l’expression de la créativité des jeunes ivoiriens. Nous sommes capables de réaliser des exploits je vous en conjure. Nous sommes conscients des grands efforts que vous fournissez pour le développement de notre pays chers ainés, nous en sommes conscients et nous vous en sommes entièrement reconnaissants. Nous vous demandons donc d’encourager l’expression de la créativité des jeunes en Côte d’Ivoire. A ce propos, permettez-moi de vous raconter une anecdote qui m’a donné de l’apkouo* ; en 2008, des jeunes étudiants ivoiriens avaient réussi à fabriquer du chocolat qu’ils emballaient et vendaient dans des emballages aluminiums. C’était une fabrication artisanale et ce produit était largement prisé dans les rues de la capitale abidjanaise. Ce produit était parvenu à faire mentir les personnes qui disaient que l’ivoirien ne consomme pas le chocolat. Ce produit se vendait comme de petits pains. Cependant, ma douleur fût atroce lorsqu’une répression sans pareille fût menée contre ces jeunes ; leurs produits saisis, certains arrêtés ou bastonnés par la police. Comme conséquence, cette initiative a complètement disparût. Si l’on avait pu procéder autrement, Dieu seul sait, aujourd’hui, dix ans après, peut-être qu’ils auraient conquis toute l’Afrique avec des produits « made in Côte d’Ivoire » et une bonne partie de notre cacao serait ainsi transformée avant d’être exportée.

Chers ainés, les exemples de répression et d’étouffement de l’expression du talent et de la créativité des jeunes sont légions, je vous en conjure, veuillez encourager les initiatives des jeunes, veuillez recycler les jeunes qui utilisent leurs talents de manière destructrices à canaliser ces énergies et ces talents pour la créativité an faveur du développement de notre pays.

Je vous ai peut-être ennuyé, je vous ai peut-être offensé ou encore réveillé une douleur que vous aviez oubliée. J’espère que vous pardonnerez ma naïveté.

Au plaisir de vous écrire pour célébrer vos actes d’héroïsme pour la paix, le développement et pour la Côte d’Ivoire.

AKO E. Emile
Jeune Leader ivoirien

*Apkouo : mot Agni, sentiment d’amertume mêlé d’impuissance face à une situation. Je n’ai pas trouvé un mot français qui puisse traduire fidèlement l’amertume que j’ai ressenti.

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Commentaires

1 Commentaire ... participez vous aussi à la discussion.

  1. Petit Baleze 12 février 2018 at 13:41 -

    Encore un jeune ivoirien typique qui n’a rien compris et qui attend sagement que son salut vienne de cette classe politique corrompue jusqu’à la moelle.

    La solution c’est de s’engager pour être un acteur du renouvellement de la classe politique. La vague du “dégagisme” va souffler sur la politique ivoirienne.