Processus électoral : Comment l’ivoirité menace les élections

Les demandes de radiation massives de la liste électorale qui ont mis le feu aux poudres en février dernier, menacent à nouveau le processus électoral. Elles risquent d’hypothéquer la date du 31 octobre retenue pour le premier tour de la présidentielle.

Virage dangereux pour le processus électoral. La question des demandes de radiation massive de la liste électorale est, semble-t-il en train de saper les efforts pour conduire les Ivoiriens aux urnes le 31 octobre prochain, pour le premier tour de la présidentielle. Car, au-delà des querelles de clochers que certains peuvent voir seulement sous le prisme d’une guerre autour de la liste électorale entre le Front populaire ivoirien (Fpi) et le Rassemblement des républicains (Rdr), c’est la boîte de Pandore (l’ivoirité) qui est en train d’être rouverte par les partisans du chef de l’Etat Laurent Gbagbo. Estimant sans doute que le croisement opéré par les structures techniques en charge de l’identification n’a pas été correctement fait, le camp présidentiel et plus particulièrement le Fpi ont décidé de remettre le couvert de demandes de radiation en masse des pétitionnaires inscrits sur la liste électorale provisoire. 8000 à Divo, 14.000 à Abobo, 2500 à Man, 135 à San Pedro, 150 à Gagnoa…, il ne se passe pas un jour sans que la presse ne fasse pas l’écho de demandes de radiation orchestrées par les  »refondateurs ». Loin de démentir les informations relayées pas les médias, Martin Sokouri Bohui, le monsieur élection du Fpi que nous avons joint, mercredi dernier, a plutôt tenté de justifier le bien-fondé de cette entreprise. «C’est le Fpi qui demande les radiations. Il ne s’agit pas d’Ivoiriens », explique-t-il avant de confirmer les suspicions de fraude qui guident la démarche de son parti. « Ce sont des Etrangers qui ont leurs noms sur les fichiers Cedeao. Ils ont demandé des cartes de séjour, ils n’ont pas de certificat de nationalité et ils se retrouvent sur la liste électorale. Nous avons ces fichiers avec leurs photos », argue-t-il.

C’est avec un slogan bien connu de l’opinion nationale que le parti au pouvoir a décidé de traquer ceux qu’il considère comme des fraudeurs sur la liste électorale. « Alassane Ouattara a fait inscrire ces Etrangers-là sur la liste électorale. Parce qu’il a fait la guerre et qu’il a échoué ! Il veut maintenant gagner légalement. Cela ne peut pas se passer ainsi. Pourquoi Ouattara veut-il que nos frères de la sous-région prennent part à l’élection du président de la Côte d’Ivoire, notre pays. Nous ne pouvons l’accepter, parce que, nulle part au monde, cela ne se fait. Nous avons toujours dit que le Rdr ne travaille pas pour les Ivoiriens. Ce parti est créé pour que les étrangers s’emparent de notre pays », déclare, à qui veut l’entendre, Martin Sokouri Bohui.

Des efforts à l’eau

Pour rassurer toutes les parties prenantes au processus électoral, la primature, maître d’œuvre du processus électoral, a pourtant tout mis en œuvre pour conduire de façon impartiale le processus électoral. Pour ceux qui suspectaient (à juste titre dira-ton, eu égard à ce qui a cours en ce moment) le camp présidentiel de vouloir tailler une liste électorale en sa faveur, Guillaume Soro n’a pas vu d’inconvénient à ce qu’un opérateur privé, en l’occurrence la Sagem Sécurité prenne part au processus électoral. Mieux, la Commission nationale de supervision de l’identification a eu un rôle central dans ledit processus. A contrario, pour rassurer le Fpi et ses partis satellites qui redoutaient que des étrangers se glissent sur la liste des pétitionnaires, plusieurs mécanismes de filtre ont été mis en place. Après l’enrôlement, porte d’entrée du processus d’identification, la Commission électorale indépendante (Cei) et les opérateurs techniques ont opéré plusieurs croisements dont l’objectif était d’éliminer les fraudeurs de la liste. Ces croisement auxquels ont participé l’Institut national de la statistique (Ins) et l’Office national de l’identification (Oni), des structures aux mains de personnalités réputées proches du Fpi ont permis de mettre à nu, la présence de 49.000 pétitionnaires qui avaient, par le passé, été demandeurs ou porteurs de cartes de séjour. A ces pétitionnaires qui auraient pu, entre temps, légitimement devenir Ivoiriens, il a été demandé de clarifier leur situation. « D’où vient-il donc que le Fpi balaie du revers de la main, les résultats des croisements opérés par les structures techniques ? », s’interroge un cadre du Rdr. Un questionnement qui n’est pas sans pertinence d’autant qu’on peut se demander si les logiciels dont dispose le Fpi sont plus performants que ceux utilisés par les opérateurs techniques en charge de l’identification. Surtout qu’à la suite du scandale des 429.000 pétitionnaires, il a été procédé à la vérification, de fond en comble, de la liste électorale (opération qui a pris fin, le lundi 2 août dernier). En tout état de cause, le monsieur élection du Fpi ne démord pas, qui prévient, à travers une interview accordée, vendredi dernier à Notre Voie : « Ce n’est pas pour un problème de délai qu’il faut absoudre la fraude avérée. N’oublions pas que la confection de la liste électorale comprend deux volets. Il y a certes les élections, mais il y a également les cartes nationales d’identité. Et nos frères de la sous-région qui sont sur les fichiers Cedeao avec photos et qui sont à notre disposition, et qui se retrouvent sur la liste électorale, ne prendront pas part aux élections. Cela n’est pas négociable et cela n’a rien à voir avec une question de délai. Parce qu’au-delà des élections, nous ne devons pas mettre à mal l’équilibre social de notre pays en donnant notre carte nationale d’identité à des gens qui n’en ont pas droit »

Le réveil du délit de patronyme

Selon le principe, le Fpi est dans son droit de demander des radiations de personnes de la liste électorale. Mais, là où le bât blesse, c’est lorsque les demandes se font en masse comme cela se voit dans plusieurs localités du pays. Et, comme toujours, coïncidences troublantes, les mis en cause sont dans la majeure partie des cas, des ressortissants du Nord de la Côte d’Ivoire. « Les cibles des demandes de radiation massive sont des populations originaires du Nord de la Côte d’Ivoire», a confirmé, jeudi, dans un entretien accordé à Nord-Sud Quotidien, Doumbia Brahima, secrétaire national adjoint chargé des élections au Rdr. Une situation qui avait atteint son paroxysme avec l’ivoirité, sous le règne de l’ancien président Henri Konan Bédié. Après avoir critiqué le régime du président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci-Rda), le Fpi, à un moment donné, a été tenté de s’engouffrer dans cette brèche. C’est en effet le parti de Laurent Gbagbo qui, sous l’impulsion de son ministre de l’Intérieur d’alors, Emile Boga Doudou, avait proposé que, pour les recensements électoraux, les pétitionnaires se rendent dans leur village. Ce qui n’avait pas manqué d’exacerber les tensions qui ont fini par déboucher sur la crise du 19 septembre 2002. Mais, avec les moyens déployés pour la réalisation du processus d’identification, beaucoup d’observateurs avaient cru régler, la question identitaire. Malheureusement, elle semble revenir au galop avec le contentieux de la liste électorale. Si certains, dans l’opinion nationale, pensent simplement que c’est une autre manœuvre du camp présidentiel qui ne veut pas aller aux urnes, le rapport de force qui risque de s’engager, ne présage rien de positif pour le 31 octobre prochain (retenu comme étant la date du premier tour de la présidentielle). Car, à Sassandra par exemple, notre confrère Le Patriote a rapporté dans son édition de jeudi que Bamba Sanata et son fils, Bamba Djibril ont dû passer derrière les barreaux sur une dénonciation d’un gendarme qui les soupçonnait d’avoir usurpé la nationalité ivoirienne. Après dix jours passés en détention préventive, la mère a été relaxée alors que le fils, lui, a écopé d’un mois d’emprisonnement, pour « n’avoir pas suivi une procédure administrative ». N’en pouvant plus d’être désignées comme les éternelles fraudeuses de la nationalité ivoirienne, les populations malinké de Divo ont décidé de prendre leur sort en main. Elles ont rencontré, hier, les autorités préfectorales de la ville. Pourront-elles être toujours habitées par cet esprit pacifiste ? Le Rdr qui dit compter beaucoup de ses militants parmi les pétitionnaires menacés de radiation a enjoint ceux-ci, en représailles, d’ester en justice contre les auteurs de dénonciations calomnieuses. Qu’en sera-t-il, lorsqu’il s’agira pour lui d’agir contre les détentions préventives ? Le spectre de février 2010 n’est pas loin et, il fait planer une sérieuse menace sur le 31 octobre.

Marc Dossa
Nord Sud

Author: bleble