C’est malheureux, mais l’Afrique est un beau continent…

Par Blaise Ahua | Linguiste écrivain

Après plusieurs hésitations je me propose, dans le cadre des élections à venir, de vous faire part de mes réflexions provoquées par cette phrase « C’est malheureux, mais l’Afrique est un beau continent… », prononcée par un vieux couple, et qui m’a plongé depuis dans une profonde méditation. Phrase antinomique qui peut ne rien dire pour certains, mais qui en réalité – à mon avis –, est imbue d’une certaine vérité.  Les circonstances dans lesquelles elle a été émise étant tout de même importantes, je me permets de vous les rendre dans cet écrit pour une meilleure compréhension. Comment interpréter cette affirmation équivoque ? Quelle est sa portée ?

Il y a trois ans. Un mardi, à l’heure du déjeuner, vers 13 heures, je me décidai à aller au restaurant universitaire de la ville où je séjourne, en Allemagne, afin de calmer cette faim qui n’avait pas l’air de me laisser tranquille. J’en eus profité pour faire une pause, cette journée de lecture en bibliothèque, dans le cadre de mes recherches scientifiques. Après avoir fait mon choix du menu du jour, je me dirigeai vers la vaste salle de restauration, d’un étage. Que d’étudiants ! La salle bourgeonnait sourdement, des éclats de joie, des cliquetis des assiettes et fourchettes se faisaient par moments entendre. Il y régnait une atmosphère conviviale. Je m’assis à une table à laquelle quatre chaises étaient rangées. Je poussai un long soupir, puis me mis à la dégustation de ce mets, l’air pensif.  Je mastiquais lentement ces petites bouchées. Parfois, je dirigeais mon regard sur les quelques prospectus de publicité qui étaient intentionnellement déposés sur la table. Je mâchais tranquillement ces bouchées, d’un air songeur. Un moment après, il ne restait plus qu’une petite portion pour finir mon plat lorsqu’un vieux couple allemand, des seniors – comme on a l’habitude de les appeler – se pointa devant moi, des plateaux en mains, me demandant si les chaises étaient occupées ou non. Je répondis par la négative, et le couple déposa leurs plateaux de mets sur la table, ôta leurs vestons, les accrocha aux dos des chaises et s’assit, en face de moi. L’homme et la dame s’occupèrent ensuite de leurs plats. Quelques instants après, la dame s’annonça :

–        Pardon, vous êtes de quel pays ? me demanda-t-elle en arborant un sourire.

–        De la Côte d’Ivoire, répondis-je.

Là-dessus, le couple arrêta de manger. L’homme et la dame changèrent tous les deux de posture.

–        Côte… d’Ivoire… reprit l’homme en fronçant les sourcils.

–        Oui, Côte d’Ivoire, répétai-je.

La dame me regardait fixement. 

–        La Côte d’Ivoire est un pays de l’Afrique de l’Ouest, leur précisai-je.

–        Ah ! fit l’homme. Nous avons séjourné plusieurs années en Tanzanie…

–        Oui, renchérit la dame. Nous y avons passé de moments formidables…

Nous restâmes tous un instant silencieux.

–        C’est malheureux, mais l’Afrique est un beau continent, me fit entendre la dame sur ton pleurnichant en haussant les épaules avec compassion et désolation.

L’homme, lui, soupira. Je ne dis rien ; je levai lentement les yeux. Un silence s’établit entre nous. Nous continuâmes de manger. J’avalai ma dernière bouchée, me levai et leur fis respectueusement mes adieux. Je m’en allai, non pas à la bibliothèque. Je pris le chemin du retour à la maison.

Cette méditation qui en est suivie…    

Depuis, cette déclaration fut gravée dans ma mémoire, non qu’elle me démoralisât, mais qu’elle au contraire m’entraîna dans une méditation. Encore une fois, je dus me rendre compte de la force du son de la voix, du mot, de la phrase, du verbe (parole). Du coup, j’y ai rendu, en pensée, hommage à nos intellectuels africains qui se sont engagés à faire entendre leur verbe – leur opinion –, à les exprimer, et surtout à ceux qui, dans la lutte pour la liberté et l’émancipation de nos peuples, ont choisi la voie de l’écriture, d’autant que les paroles s’envolent mais les écrits restent. Je dus ainsi, sans triomphalisme, me réjouir d’avoir choisi cette voie, d’avoir mis en branle cette passion (d’écrire) que j’avais eue depuis mon adolescence. J’ai tenu à rendre hommage à ces honnêtes hommes de lettres, de liberté, soucieux de l’avenir de leur continent pour le fait que leurs engagements, leurs œuvres sont une réponse à cette déclaration révélatrice du vieux couple.


Mais pourquoi serait-il malheureux pour un beau continent ?

Point n’est besoin de le démontrer. C’est même une lapalissade. De nombreux auteurs ont tiré le signal d’alarme en dénonçant inlassablement les malversations commises chaque jour par les dirigeants africains ; leur incapacité à mener une politique efficace de développement pour leurs peuples engendre la misère que l’on sait…

Aussi n’est-il pas judicieux de rappeler ici les préjugés défavorables et insultants qui pèsent sur nous, ces insultes proférées à notre endroit, puisqu’on affirme que : « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire… » De quelle histoire s’agit-il ? Pourquoi devons-nous entrer dans leur histoire ? Tiens !  on n’oublie là qu’on peut suffisamment faire partie de l’histoire (mondiale) même si on a servi d’esclaves, même si on a aidé les autres à se libérer du joug de l’Occupant, même si on a servi (et on sert encore) de vaches à lait, même en tant que cible sur laquelle on exerce sa puissance néo-colonialiste au nom d’une prétendue guerre civile, d’une situation sociale incertaine, en tant que dictateurs pantins amis des ces Puissances parasites, bref. Notre continent africain, regorgeant les plus grandes ressources naturelles, où environ un tiers des langues du monde sont parlées, il est certes question de ce paradoxe dans la mesure où sur le plan mondial ce grand continent ne participe pas dans les domaines commercial, scientifique et technologique – ces derniers, constituant le moyen efficace qui permet de dominer les autres – à la hauteur de ses potentialités ; ce grand continent dont les habitants n’ont pu imposer leurs langues aux autres, mais au contraire se définissent officiellement par (ou dans) les langues qui leur ont été imposées, jusqu’à ce jour au 21è siècle. Pourquoi ne serait-il pas malheureux pour ce continent, ce beau continent ?  

L’Afrique est un beau continent ? !

Vous vous demandez certainement pourquoi je m’exclame d’étonnement de ce qualificatif. Non que je ne croie pas à cela, mais que mon exclamation – qui n’a rien d’ironique – est plutôt l’expression d’une fierté, oui. Là-dessus, nombre d’Africains en sont tout de même conscients. Comme dans les Capitales d’autres pays : « Abidjan est doux ! » L’Afrique est un beau continent ? Eh ben, oui ! En Afrique, il y a le soleil chaque jour, la mer, les fleuves, la forêt (encore), les animaux (encore), etc. En Afrique, on sourit, on rit, on danse malgré tout…

De ce fait, l’Afrique doit rester un beau continent. Ce continent jalousé, sur lequel tous les yeux (cupides) sont rivés, ce continent qui va s’imposer par sa démographie dans les années à venir. Il est par conséquent de notre tâche de sauvegarder cette beauté, de l’entretenir, de l’améliorer, de l’exploiter à juste titre, de la promouvoir à sa juste valeur, etc., et cela demande Travail (la rigueur dans le travail), une bonne option politique de développement, une exacte définition des buts et objectifs révolutionnaires, de l’Intelligence et du Courage politique pour que tout le monde soit heureux pour l’Afrique, ce beau grand continent.

C’est, en réalité, aux jeunes de prendre aujourd’hui leurs responsabilités en soutenant, dans les grands moments d’options que sont les élections, des hommes compétents, sérieux, ou en présentant un des leurs – une de leurs élites –, capable d’être à la hauteur de ce défi national, et non quelqu’un qui s’apprête à vendre notre pays aux Puissances peu scrupuleuses qui rôdent autour de notre beau contient, ni un individu qui compte sur une quelconque Puissance pour la servir et oublier son peuple, celui qui l’a mis là où il est, pour lequel il doit s’adonner afin de mener ensemble ce combat pour la vraie indépendance et la vraie liberté ! Car la complaisance n’avance à rien, sinon à accentuer et perpétuer la misère, la paupérisation de la société qui malheureusement sévit et sévit implacablement. Or, l’Afrique est un beau continent…  

Permettez-moi de m’arrêter là, je poursuivrai à coup sûr cette méditation, et j’aurais l’occasion de vous en faire part. Bien entendu, je me réjouirais de vos remarques, vos impressions et suggestions, qui certainement m’orienteront mieux dans ces réflexions, puisque les exemples sont devant nous !  

Blaise Ahua

Linguiste, écrivain

(ahua.blaise@yahoo.fr)

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Publié par pragma