Jacqueline Lohoues-Oble: La dame qui défie les « Eléphants » de Côte d’Ivoire

Unique femme de l’histoire de ce pays à se présenter à une élection présidentielle ; ce prof de droit dévoile un parcours de battante et un programme politique qui vise à bâtir une «nouvelle Côte d’Ivoire».

«Une journée ardue. De nombreuses sollicitations. Un peu fatiguée oui, mais exaltée aussi de voir tous ces gens qui comptent sur nous. Mais comme je leur dit, en promouvant une culture de l’éthique, de l’intérêt général et de l’honneur et avec leur détermination conjuguée et leur soutien manifeste, nous pourrons gagner cette élection présidentielle. Et nous la gagnerons ». Au téléphone depuis Abidjan et après une journée manifestement chargée, la voix de Jacqueline Louhoues Oble ne semble trahir aucune prétention. Une voix posée, avec une manière d’assurance et de détachement qui se manifeste, au gré de la conversation, par des éclats de rire mesurés.
Avec l’annonce quasi officielle de la tenue de l’élection présidentielle le 31 octobre prochain par le Premier ministre ivoirien, à la suite du président de la Commission électorale indépendante (le chef de l’Etat en poste n’a pas encore donné de date formelle), Jacqueline Louhoues-Oble, qui a choisi la formule contractée Jacqueline Oble, a simplement réhabilité les éléments de campagne déjà présentés en septembre de l’année dernière à l’hôtel Pullman d’Abidjan, et qui gardent de toute façon une étonnante actualité.
Ce jour-là, devant un parterre impressionnant de personnalités, elle annonçait officiellement ce qui se savait déjà depuis quelques temps dans les principaux cercles politiques : elle était candidate à la prochaine élection présidentielle en Côte d’Ivoire et s’en expliquait : « ma candidature est un cri de révolte ; révolte, parce que les fondements de l’Etat sont menacés, la société est démobilisée, l’avenir des générations futures est hypothéqué. »

Et de dresser un tableau peu reluisant de l’Etat de la nation Côte d’Ivoire : « Au plan politique, le pays est ingouvernable et se traduit par l’affaiblissement de l’Etat, il en résulte la mauvaise gouvernance et ses conséquences négatives au plan structurel. Au plan économique, le pays a tourné le dos à la croissance. La part de la Côte d’Ivoire dans le PIB de l’UEMOA est passée de 39.5 % à 34 % en 2007. Le taux de pauvreté a atteint le chiffre fatidique des 45 % de la population ; enfin, l’indice du développement humain a régressé, et notre pays est aujourd’hui classé 164 ° sur 177 pays (Source, Banque mondiale). Le pays croule sous le poids de la dette extérieure et intérieure. L’élection à l’initiative PPTE où elle est parvenue au point de décision est un effort louable, mais au prix de l’aggravation de la misère. Au plan social, le taux de chômage urbain avoisine les 40 % de la population active constituée majoritairement de jeunes ; 24 % de la population n’ont pas accès à l’eau potable, près de 2 millions d’enfants en âge d’aller à l’école n’ont pu le faire ; la prévalence du VIH est de 4,7 % avec une féminisation de la pandémie, et le système de santé est dans la léthargie; la baisse de l’espérance de vie de 56 ans à 43 ans. »

1ère femme agrégée <:b>
«Mon pays va mal», semble-t-elle reprendre comme en chœur ce refrain d’une chanson célèbre de son compatriote Alpha Blondy. Et c’est fort de la formation de base, de son parcours professionnel et de son itinéraire politique que cette femme de 60 ans, issue d’une famille de onze enfants, aujourd’hui veuve, mère de quatre filles et de deux petites filles qu’elle a décidé de se donner à fond pour servir son pays sur la plus haute marche. Elle se présente elle-même : « Au plan professionnel, je suis agrégée de droit privé, professeur titulaire, ancien doyen de la faculté de droit d’Abidjan, régulièrement invitée dans des universités africaines et françaises, membre de plusieurs sociétés savantes, dont l’ASCAD. Au regard de la politique, j’ai été sous le président Houphouët-Boigny, Ministre de la Justice, garde des Sceaux, puis député, Conseiller principal du 1er Ministre chargé du programme de sortie de crise, et présidente du REFAMP/CI. Ce parcours professionnel, universitaire et politique jalonné de repères, de signaux forts nous a permis de bâtir au fil des ans, une longue et riche expérience dans le monde du droit, de l’éducation, du développement et dans la gestion des hommes. Nous voulons mettre une telle expérience au service de notre pays. »

Elle n’exagère pas, son curriculum officiel s’étalant sur de nombreuses pages où l’on apprend, entre autres, qu’elle a été la première femme Agrégée de Droit privé en Afrique lors du 1er concours Cames à Abidjan en novembre 1983, ou encore conseiller Principal du Premier Ministre, chargé de la coordination du programme de sortie de crise (février 2006 – mars 2007) ; présidente du comité de pilotage pour l’organisation du « Forum sur le Dialogue national » issu de la Résolution 1633 des Nations Unies (mai/septembre 2006) ; présidente du comité scientifique de la rencontre de Grand Bassam sur «la cohésion sociale» organisée par le PNUD et le Gouvernement Ivoirien (avril 2006)et, déjà, «seule femme sur la liste des 16 premier-ministrables de la République de Côte d’Ivoire (octobre/décembre 2005) ».

Pour Jacqueline Oble, « Ce qu’il faut à notre pays, c’est une nouvelle vision qui repose sur une visibilité, une cohérence dans la démarche et le devoir de vérité. Nos objectifs sont clairs : promouvoir la paix, consolider l’union des Ivoiriennes et des Ivoiriens ; parvenir à un développement durable, humain, économique et social. Tout cela peut se traduire dans le triptyque : paix, union, développement. »
C’est donc en toute logique qu’elle propose un programme politique en 13 points (lire au bas de la photo) d’égale importance à ses yeux, mais d’où ressort clairement et de manière cohérente la volonté d’instaurer la paix, de créer un Etat fort qui puisse permettre de sécuriser les personnes et les biens, mais aussi d’instaurer un nouveau système éducatif et de promotion de la recherche, d’approfondir la démocratie et la bonne gouvernance en respectant la primauté du droit et la transparence dans la gestion de la fortune publique. On note également une volonté de moderniser la justice et d’inciter au plein emploi et, surtout, pour la femme qu’elle est, promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes.

Si elle ne se définit pas comme féministe, elle revendique fièrement, parfois avec humour, cette appartenance. En septembre de l’an dernier, elle indiquait à ses invités à l’hôtel Pullman, avec un sourire en coin : « Comme vous le voyez, je suis une femme ». Avant de poursuivre, plus sérieuse : « l’heure est venue pour la Côte d’Ivoire de panser ses plaies, de récoler les morceaux, de reconstruire le pays et cela, c’est un travail que les femmes savent faire. Qui mieux que la femme sait passer de la souffrance au bonheur ? Il suffit de se référer au mécanisme de l’enfantement. Lors qu’après tant de douleur et si la mort ne l’a pas emportée (malheureusement, trop nombreuses sont les femmes de notre pays qui aujourd’hui encore meurent en couche pour diverses raisons) et qu’elle finit par accoucher, la vue du bébé lui fait oublier les douleurs atroces qu’elle a connues. Quel bonheur ! Bonheur pour elle, pour son époux et pour toute sa famille. C’est ce bonheur-là que nous voulons pour les Ivoirien »

Voix des sans voix
Sa légitimé dans l’acte de candidature inédit qu’elle a posé, elle ne la tient pas seulement de son sexe, mais de ce que, selon elle, « Les partis politiques traditionnels ayant failli à leur mission, il faut une personnalité neutre, capable de se placer au-dessus des partis politiques et qui puisse véritablement défendre les intérêts supérieurs de la Côte d’Ivoire en étant «la voix des sans voix». Je suis candidate aujourd’hui au poste de président de la République de Côte d’Ivoire à la sollicitation de nombre d’Ivoiriens, mais aussi et surtout parce que je me sens prête à porter ce projet, consciente cependant des contraintes de la fonction. Je ne l’ai pas décidé par ambition personnelle, ni même par goût du pouvoir. Cette décision est lourde de sens pour moi, ma famille et pour tous ceux qui m’entourent. »

Un message clair, qui lui donne de prendre ses distances vis-à-vis des trois mastodontes de la politique ivoirienne, généralement présentés comme les «éléphants» de Côte d’Ivoire que sont Laurent Gbagbo, le président en poste issu de l’élection présidentielle de 2000, Henri Konan Bédié, successeur de Houphouët Boigny renversé par un coup d’Etat militaire en décembre 1999, et Alassane Dramane Ouattara, ancien Premier ministre sous Houphouët Boigny et président du rassemblement des républicains de Côte d’Ivoire, et favoris naturels et supposés de toute élection présidentielle en Côte d’Ivoire.
Annonçant une grosse surprise à l’issue du premier tour du scrutin présidentiel, Jacqueline Oble lance « un appel à tous les Ivoiriens et toutes les Ivoiriennes épris de justice et de paix et à tous ceux qui vivent en bonne intelligence avec le peuple ivoirien, à s’unir dans un élan national, pour prendre définitivement en main les destinés de notre pays, la Côte d’Ivoire. »

Mais le Prof de droit naturellement reconverti à la politique, précisément pour faire appliquer dans la vie de tous les jours les principes juridiques voit plus loin que le prochain scrutin présidentiel : « Pour en finir avec cette crise, les seules élections ne suffiront pas, c’est pourquoi l’on assiste à l’émergence d’une Conscience nationale, décidée à redonner à la Côte d’Ivoire sa véritable identité. Cette Conscience nationale veut oser le changement pour répondre au cri de détresse de la population, par le recours à un nouveau contrat social qui doit lier tous les Ivoiriens, hommes et femmes, jeunes et vieux, qu’ils soient du Nord, du Sud de l’Ouest de l’Est ou du Centre. »

Donc, l’unique femme candidate à l’élection présidentielle ne vient « pas vous proposer une alternance politique, mais une alternative, une ambition réelle et une vision nouvelle de la Côte d’Ivoire dans laquelle nous voulons associer la sous région ouest africaine et l’Afrique dans sa globalité, avec l’appui des partenaires au développement dans le respect de notre souveraineté, dans un partenariat gagnant-gagnant. Dès lors, les changements contenus dans ce nouveau contrat social ne sauraient se limiter au seul projet économique et social qui ne prendrait en compte que les seules données physiques ou monétaires qui n’ont qu’une signification très limitée, si l’on ne tient compte des niveaux d’éducation, de santé, de l’accès à l’eau potable, de logement décent, des loisirs, du niveau de la liberté au sens large et d’une participation citoyenne à la gestion de la cité, bref de la démocratie ! »

Au final, indique Jacqueline Oble, « Notre souhait est d’amener les Ivoiriens dont les femmes à s’inscrire dans les profondes mutations du monde favorisées notamment par l’existence d’instruments internationaux et à se hisser au rang des pays émergents, comme l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l’Inde. » Et à ceux qui s’inquiètent de la voir se lancer dans une aussi grande aventure sans moyens alors que ses rivaux détiennent de véritables trésors de guerre, un peu comme la fleur au fusil, elle indique, ferme et malicieuse à la fois : « Nous nous appuierons sur la force de l’idéal qui nous guide, sur la force de nos idées et la transparence de nos actions, et surtout sur la force des femmes et des hommes qui nous accompagneront dans cette exaltante aventure, sur leur participation volontaire intellectuelle, matérielle et financière. Oui, il faut convaincre et non contraindre. »
En attendant le lancement officiel de la campagne électorale, elle sait, pour avoir déjà pris quelques coups que dans ce milieu, personne ne lui fera de cadeaux. Mais Jacqueline Oble est prête pour le combat d’idées. Prête à entrer dans l’Histoire.

Alain B. Batongué
quotidienmutations.info

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