Notes de lecture – Le monde des Blancs en Afrique noire selon Stephen Smith

Par Amady Aly DIENG

Voyage en postcolonie le nouveau monde franco-africain par Stephen Smith Grasset 2010 227 pages

Cinquante ans d’indépendance… Forts de leur droit d’inventaire, de leur nombre, de leur jeunesse, forts aussi de leur liberté d’esprit, qu’on fait les Africains du legs de l’ancien colonisateur ? De la langue française ? De la baguette de pain ? De la Françafrique ?

En Côte d’Ivoire, en Guinée, au Sénégal et au Mali, au Cameroun, au Congo et jusqu’ au Gabon, Stephen Smith, ancien journaliste à Libération, puis au Monde et auteur de Négrologie : Pourquoi l’Afrique meurt ?, rencontre des hommes ordinaires et extraordinaires, croise les regards, chamboule les idées reçues, mêlant l’Histoire aux histoires, le passé au quotidien. Dans les villes et en brousse, à bord du Congo-Océan ou sur une ‘ moto-taxi’ sans freins ni phare, Voyage en Postcolonie nous entraîne à la découverte d’un Nouveau Monde.

Depuis le passage de la frontière ivoirienne, on palabre en ‘français domestiqué’. C’est ainsi que Georges Balandier avait parlé à Stephen Smith, à Paris, du français revu et corrigé par les Africains colonisés dans la langue de Molière. ‘C’est du vieux français que les Africains se sont approprié’, lui avait remarqué l’auteur de L’Afrique ambiguë, un précurseur et maître à penser des études postcoloniales en France. ‘Ils en rajoutent souvent dans le beau langage. Des archaïsmes pour les Français sont des formes vivantes pour eux’. A l’inverse, le français métropolitain figé ne parvient pas toujours à contenir l’exubérance tropicale.

Aujourd’hui, l’Etat franco-africain n’est plus que l’ombre de lui-même, un Etat fantôme. La première raison en est démographique. La France ne fait plus le poids au sud du Sahara. A titre d’exemple : à son indépendance, il y a cinquante ans, la Côte d’Ivoire comptait 3 millions d’habitants et sa plus grande ville, Abidjan, seulement 180 000 âmes – par rapport à 45 millions d’habitants en France dont 6 millions dans le Grand Paris ; depuis la population de la Côte d’ivoire a été multipliée par 6, en passant à 18 millions, et celle d’Abidjan a même été multipliée par 22 pour se situer désormais à plus de 4 millions – alors que la population française a seulement été multipliée par 0,3, et celle du Grand Paris par 1,6. Dans ce fossé, qui ne cesse de se creuser, s’est abîmée toute idée de substitution ainsi que le rêve assimilationniste visant à faire des petits ivoiriens des ‘Français noirs’.

La seconde raison du dépérissement de l’Etat franco-africain est la démocratisation, tant de la France que de ses anciennes colonies. Ce n’est qu’avec l’effilochage des réseaux en lambeaux partisans traduisant l’émiettement de la classe dirigeante française, y compris à l’intérieur du camp gaulliste, que le caractère étatique des ‘réseaux Foccart’ a été supplanté par des intérêts particuliers : au sein des réseaux Mitterrand, des réseaux Pasqua ou des réseaux corses, des réseaux Balladur rivaux des réseaux Chirac, et ainsi de suite jusqu’aux réseaux Sarkozy, dont le Foccart à temps partiel est l’actuel secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, et la tête de pont parisienne l’avocat libano-sénégalo-français Robert Bourgi

Dakar, ‘ville mère’ de la colonisation

Victime de la démographie et de la démocratie, c’est-à-dire des deux domaines d’excellence du plus grand nombre, l’Etat franco-africain n’a survécu que dans des niches ombres, comme une ‘affaire’ entre initiés. C’est cela la Françafrique

L’Etat franco-africain, c’est déjà le financement occulte du mouvement gaulliste à partir de l’Afrique, c’était le ‘système Elf’, à savoir une fontaine de commissions aux multiples vasques entre les pays producteurs et la métropole dont la sécurité énergétique était garantie par des chefs d’Etat africains, des arroseurs arrosés, en échange d’une coopération multiforme et, notamment, d’une assurance-vie au pouvoir souscrite par la France. Les anciens dakarois pourront se délecter des belles descriptions auxquelles se livre Stephen Smith sur Dakar, ‘ville mère’ de la colonisation.

Les Français s’établirent, dans un damier de petites rues, au Plateau, réputé sain parce que situé plus en hauteur. Ils cherchèrent à se mettre à l’abri des vecteurs des terribles épidémies du ‘palu’ de la fièvre jaune dont Dakar s’était fait une mauvaise réputation. Les ‘indigènes’ et, en particulier, les Lébous, habitants originels de la presqu’île du Cap Vert sur laquelle Dakar est bâtie, firent les frais de cette invasion. Ils furent refoulés vers un no man’s land piqueté de hameaux qui se transforma, au fil des ans, en une cité surpeuplée aux venelles tortueuse, la Médina. En 1902, le sort de Dakar se noua : la bourgade méphitique devint la capitale de l’Afrique occidentale française. Sous peu, un gouverneur général s’y installa dans un ‘palais’, l’actuelle présidence du Sénégal aux lignes classiques mais, à l’époque, une bâtisse néobaroque surchargée, notamment, d’un clocheton.


Le Dakar de 9 000 habitants fait fortune comme ‘porte océane de l’Afrique noire’. Il est donc seulement justice que sa grande plus promenade, là où s’alignent le Rustic Bar et le Ponty, les devantures du meilleur faiseur de la place, Raoul Daubry, du chausseur marocain Secat ou du chemisier Georges Nahas, sans parler des vitrines de chez Suzy, Damina et Opéra, pour les dames, porte durant des années de gloire le nom de William Ponty, le premier gouverneur de l’Aof. La ‘colonie en bigoudis’, raillé par Albert Londres (Terre d’ébène) ne débute qu’avec l’après-guerre. C’est alors aussi que s’ajoute aux Portugais et Cap-Verdiens, qui font déjà partie du décor, de plus en plus de Libanais, Syriens et autres ‘Levantins’ qui vont constituer une classe d’intermédiaires entre Sénégalais et Français.

Des hommes de l’ombre de la Françafrique

La lecture de la partie consacrée au Sénégal est passionnante. Joël Déccupper est l’un de deux Blancs d’Afrique dont S. Smith s’honore d’être l’ami. L’autre vit à Kisangani, un Italo-Franco-Belge ex-amant de la première épouse de Bokassa, ex-gendre de Mobutu, un ‘broussard’ mélomane qui rythme ses phrases de ‘et qui et quoi et qu’est-ce’. Joël Déccupper est à peine moins excentrique, mais dans un autre registre. Fils de famille, originaire du nord de la France, il est arrivé à Dakar en 1954. A une époque où cela n’était pas courant, il a épousé une Sénégalaise, une étudiante en pharmacie qui est devenue, au début des années 1970, la première pharmacienne locale. Stephen Smith a fait sa connaissance quand il était propriétaire d’un mensuel, Africa, qui couvrait principalement les pays du golfe de Guinée, de la Mauritanie au Gabon. Avant de vendre son journal, en 1989, à l’un des hommes de l’ombre de la Françafrique, Jean-Yves Ollivier, lequel devait d’ailleurs rapidement céder le titre pour limiter les pertes, Joël Déccupper n’a jamais vraiment gagné d’argent. Mais il s’est fait un malin plaisir à brouiller les pistes dans la cour des grands, à exister dans le théâtre d’ombres des jeux de pouvoir. Ni parangon de vertu ni donneur de leçons, il a été rigoureusement correct avec ses pigistes, dont Stephen Smith fut du temps où il vivait à Abidjan, dans les années 1980.

Chaque samedi l’un des cents sociétaires de L’Abreuvoir offre ‘l’apéro’ et le déjeuner à tous les autres. Stephen Smith choisit de s’asseoir entre Joël Déccupper et un métis aux cheveux blancs, Louis Dupuy qui est d’une vieille famille goréenne. Il se trouve que ‘Louis’ est le plus ancien membre de L’Abreuvoir, depuis 1966. Il a connu Me Paul Bonifay, le président fondateur de cette institution unique en Afrique, même si de nombreux bars et autres lieux de perdition éthylique dans les capitales francophones portent le même nom. A Dakar de très longue date, Noirs et Blancs exerçant des professions libérales, hauts fonctionnaires ou patrons du privé, civils ou militaires, se sont côtoyés et, souvent, frottés. Nombre d’entre eux, francs-maçons, sont ‘logés’ à la même enseigne. Le Grand Orient s’est implanté à Dakar dès 1874. Blaise Diagne, le premier Noir élu à la Chambre des députés française, en 1914, fut initié comme ‘frère de lumière’ en 1899. Jusqu’à sa mort en 1934, le député sénégalais, qui fut également ministre, était l’un des principaux chefs de file de la franc-maçonnerie locale, entraînant d’autres fils du pays dans le nouveau temple de l’avenue Brière-de-l’Isle, dont les feux avaient été allumés en 1935.

Le temple du Grand Architecte de l’Univers étant financé par des dons individuels, tandis que la cathédrale du Souvenir africain bénéficiait de fonds publics, il y eut une forte émulation pour savoir, non seulement qui achèvera son chantier le premier mais, aussi, qui donnerait à son œuvre le plus de ‘cachet’ local. Résultat : les deux édifices, de taille inégale, imitent, tous deux les coupoles et tourelles pointues propres aux ‘tata’, les maisons-forteresses du milieu soudano-sahélien.

Ce monsieur ‘Bouna Faye’

Franc-maçon, Me Paul Bonifay était arrivé au Sénégal dans les années 1930. Il y participera à la fondation de la Sfio et à l’animation du Front populaire. Les feux de sa loge s’éteignirent sous Vichy. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en même temps qu’il ressortit son tablier, Me Bonifay se lança dans la politique locale. Elu maire-adjoint de Dakar dans le sillage de Lamine Gueye, il fut de facto le premier magistrat de la capitale de l’Aof, puisque Lamine Gueye siégeait au Parlement à Paris. ‘Bouna Faye’, comme les Sénégalais surnommèrent vite ce ‘monsieur’ (bouna) au patronyme à consonance locale, eut alors l’idée de convier à l’apéritif, chaque samedi en fin de matinée, tous ceux qui voulurent se plier à un double diktat en se rendant à son domicile, une petite villa entourée de bougainvilliers au cœur historique de Dakar.

Ce fut la belle époque. Celle d’hommes comme Charles Graziani, un commerçant arrivé au Sénégal en 1923, qui monta une briqueterie industrielle et devint propriétaire d’une taverne, Cyrnos, tout en soutenant les ambitions politiques des jeunes du Périscope africain, puis la carrière de Lamine Gueye.

En 1979, Me Bonifay rentre pour le soir de sa vie en France. Son successeur et compère dans L’Abreuvoir depuis 1963, le docteur Jean-Claude Bernou, étend alors le strict whisky-pastis à un déjeuner offert à tour de rôle. Lui-même membre de L’Abreuvoir en son temps, Pierre Biarnes, l’ancien correspondant du Monde à Dakar, avait déjà conclu au déclin de l’amicale franco-sénégalaise en 1987, dans son livre Les Français en Afrique noire de Richelieu à Mitterrand, une mine de renseignements. Ce livre de Stephen Smith contient des informations précieuses sur le monde des Blancs en Afrique. Il rappelle l’ouvrage de Rita Cruse O’Brien : A White Society in Black Africa. The French in Senegal (Faber and Faber; London 1972.

Amady Aly DIENG
Groupe Walf Fadjri
walf.sn

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Publié par bleble