Sénégal – IDRISSA SECK SUR LA NOMINATION DE KARIM WADE A L’ENERGIE: «Wade plus souvent père et avocat que chef d’Etat»

IDRISSA SECK SUR LA NOMINATION DE KARIM WADE A L’ENERGIE: «Wade plus souvent père et avocat que chef d’Etat»
(L’Observateur (Sn)

Replié à Paris depuis quelques jours, Idrissa Seck ne s’emmure pas pour autant dans le silence. Se prononçant sur l’actualité brûlante consécutive à la nomination de Karim Wade au département de l’Energie, il ne manque pas d’émettre des réserves par rapport au profil proposé et aux schémas de sortie de crise de l’Etat.

Le maire de Thiès, bien décidé à aller à l’offensive, propose la mise en place d’un système qui permettrait à la fois à la Senelec, aux citoyens et à l’Etat de tirer leur épingle du jeu.

Karim Wade remplace Samuel Sarr à la tête du secteur de l’Energie. Cela ne compromet-il pas la mise en œuvre des solutions que vous préconisez, compte tenu de l’allergie qui lui est prêtée à tout ce qui vient d’Idrissa Seck ?

Mes recommandations s’adressent à celui qui définit la politique de la nation, le président de la République. Peu importe celui qu’il choisit pour exécuter. Une seule exigence doit prévaloir à ce niveau, intégrité et efficacité. Il suffit que son statut de fils ne le soustraie pas aux corps de contrôle de l’Etat et le cas échéant à la justice. Je comprends le scepticisme des Sénégalais sur ce sujet. Le président a été plus souvent père et avocat que chef d’Etat à chaque fois que les interrogations de la presse et la clameur populaire ont poursuivi son fils sur sa gestion.

Vous avez dit que les Sénégalais étaient lassés des promesses sans lendemain. Quelle garantie avons-nous que les mesures que vous suggérez, en particulier la mise en place des centrales d’urgence, vont fonctionner rapidement ?

Sur les délais de mise en œuvre, prenez l’exemple du Kenya. Les rapports de la Banque mondiale indiquent qu’il s’est écoulé exactement 6 mois entre le lancement des appels d’offres en juin 2000 et la mise en production des centrales. En janvier 2001, il n’y avait plus de délestages.

Vous suggérez la mise en place d’un Comité national de l’énergie. Est-ce à dire que vous ne faites pas confiance à Senelec ?

Le passé de la Senelec en matière de paiement n’est pas très bon. Du coup, elle paie plus cher qu’elle ne devrait ses achats de produits et services. Par exemple, pour les 40 Mw loués à Aggreko, elle a dû s’engager à payer un loyer mensuel et une charge variable. Aggreko s’est ainsi prémunie contre le risque de ne pas voir ses centrales tourner faute de combustible. C’est cela qu’il faut corriger en mettant en place un système qui garantisse le paiement. Dans le système que nous préconisons, les factures des pétroliers seraient payées par ce Comité à partir du prélèvement carburant.
 Par ailleurs, en contrepartie du sacrifice demandé à chaque consommateur de carburant, il faut lui donner l’assurance que les délestages prendront fin dans un délai très court et que les fonds recueillis serviront uniquement à l’augmentation des capacités de production.

Une contribution de 20 francs par litre, vous pensez que ce sera suffisant ?

Couplée avec les économies sur les achats de combustibles, elle finance plus de 90% du coût sur les bases d’une capacité supplémentaire de 150Mw. Pour le reste, nous comptons sur l’accompagnement des bailleurs de fonds.


Vous avez parlé d’intégration régionale et vous citez le cas des deux raffineries de la région. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous importons plus de la moitié des besoins en carburant et combustibles du Sénégal. Sur le 1,5 million de tonnes que nous consommons, la Sar produit à peu près la moitié.
 La raffinerie de Côte d’Ivoire, la Sir exporte plus de deux tiers de sa production qui est de 3,5 millions de tonnes. Elle exporte jusqu’aux Usa. Il s’agit des mêmes produits dont nous avons besoin ici. Or quand on interroge les spécialistes, on se rend compte que si on prend le prix auquel les produits sont vendus à l’exportation par la Sir et qu’on y ajoute le fret et que l’on compare cela avec les prix à l’importation des mêmes produits à Dakar, l’écart est parfois supérieur à 20 francs par litre. Sur des quantités pour la Senelec de plus de 500 000 000 litres par an, faites le calcul et vous verrez qu’il y a des économies à faire. Surtout si nous établissons un courant régulier d’achat avec ce fournisseur.
 Les Sénégalais auront envie que cette contribution reste temporaire, le temps de mettre en œuvre les réformes structurelles dont vous avez parlé. Sur la privatisation d’abord, le chantier d’après nos informations est lancé.

En quoi vos solutions sont différentes de celles du gouvernement ?

Cela fait plus de deux ans que l’Etat et les bailleurs de fonds travaillent sur la réforme du secteur de l’électricité. Et c’est vrai que cette réforme devait se traduire par un démembrement de la Senelec en filiales et la privatisation de la filiale production mais force est de constater que ce chantier piétine.
 L’approche que j’ai suggérée se veut pragmatique. Les populations sont fatiguées d’attendre des réformes souvent complexes à mettre en œuvre. Je propose donc d’y arriver pas à pas en commençant dès maintenant. Il s’agira surtout d’encourager la production d’électricité par des promoteurs privés, et, en particulier, par des industriels qui ont besoin de cette électricité pour leur activité. Avec les bonnes incitations économiques, ils pourraient produire davantage d’électricité et injecter dans le réseau de la Senelec leur production excédentaire. In fine, on créera ainsi un écosystème au sein duquel la Senelec évoluera pour redevenir une entreprise de référence.

Enfin et ce sera notre dernière question, les industriels vendent déjà du courant à la Senelec ? Que suggérez-vous de plus ?

En effet, de manière marginale, ils le font. Ce que nous souhaitons c’est l’augmenter. Je vais donner un exemple précis. Dans le cadre de la consultation de la commission de régulation de l’électricité, la Senelec a fait des projections d’augmentation de demande. Par exemple Dangote, la nouvelle cimenterie de Pout, aura besoin de 12.5 Mw dès 2011. Les Ciments du Sahel ont un besoin de 25 Mw dès 2012. L’aéroport Blaise Diagne aura un besoin de 6 Mw. Ce que nous suggérons c’est d’aller voir ces entrepreneurs, de voir avec eux dans quelle mesure ils seraient prêts d’ores et déjà par exemple à installer sur leurs sites 25 Mw pour Dangoté dès 2011 et 30 Mw pour Ciments du Sahel, avec la garantie que Senelec rachèterait le surplus à des conditions qui leur assurent une rentabilité acceptable.

Écrit par Harouna FALL

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