Dans la tente des résultats…300 millions d’euros

Lettre d’Afrique / Lemonde.fr

C’est l’un des lieux discrets où se joue l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Une grande tente climatisée, avec ordinateurs, écrans géants et plantes vertes (sans compter deux bureaux), plantée à l’arrière de l’Hôtel du Golf, dans un quartier résidentiel d’Abidjan. Le Golf, placé sous protection des casques bleus de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), qui veillent à sa sécurité jour et nuit, accueille des responsables de l’opposition et de l’ex-rébellion, dont le premier ministre, Guillaume Soro. Sous le souffle glacé des climatiseurs réglés à 16 °C, M. Soro a installé ici un centre opérationnel de crise pour la présidentielle, à laquelle il ne participe pas mais dont il est un des organisateurs.

Une bagarre près d’un bureau de vote dans un quartier ? Ailleurs, des militants avec des gourdins qui menacent ? Des équipes sont envoyées pour vérifier et endiguer les dérapages. Jusqu’ici, la première élection ouverte à tous les candidats de Côte d’Ivoire s’est déroulée sans accroc. Mais, sous la tente, à l’abri des regards, une deuxième activité a lieu : le décompte officieux des résultats, destiné à connaître les véritables chiffres et à se prémunir contre toute surprise. Les chiffres, du reste, y arrivent plus rapidement qu’à la Commission électorale indépendante (CEI) chargée de compiler les résultats et de les annoncer.

A travers Abidjan, il existe d’autres systèmes parallèles de décompte des voix, à la présidence ou dans le parti de l’opposant Alassane Ouattara. Aucun d’eux n’a le degré de sophistication de celui mis en place par le premier ministre dans les dix derniers jours, en faisant appel à un consultant ivoirien.

Pourquoi dix jours, alors qu’il a fallu dix ans pour arriver à organiser une élection en Côte d’Ivoire ? En réalité, il s’agit d’un sauvetage in extremis. Dans les 20 073 bureaux de vote du pays, un système avait été mis sur pied pour transmettre les résultats par voie électronique tandis que le comptage manuel des bulletins se poursuivait à son rythme. Mais tout est allé de travers. La Société informatique de localisation et de sécurité (SILS) avait décroché le marché de gré à gré pour réaliser la transmission électronique. Elle s’est avérée dépendre d’une autre société contrôlée par un proche de Laurent Gbagbo, Ahoua Don Mello. Le coût total de cette opération, selon une source proche des services effectuant les paiements au sein de la CEI, assure que le coût de cette opération devait se monter à 4,5 milliards de francs CFA, près de 7 millions d’euros.

Une partie seulement de cette somme a été payée, mais les responsables auront du mal à faire aboutir leurs réclamations. Car le système de la SILS n’a « tout simplement pas été mis en place », assure une source diplomatique. Nul ne parvient à savoir combien de centres équipés de scanners ont été installés dans le pays, conjointement avec des systèmes de transmission par téléphone satellite et des plates-formes informatiques pour traiter les données.

Sous la tente de l’Hôtel du Golf, le système de comptage parallèle n’a coûté qu’une consultation de 45 000 euros pour son concepteur ivoirien, à quoi s’ajoutent 250 000 euros pour l’installation du matériel. Une somme modeste si on la compare au coût total de l’élection, qui approche 300 millions d’euros, selon des sources proches du financement du processus, et dont plus de la moitié pourrait avoir été détournée.

Le plus coûteux n’a pas été le scrutin, mais l’opération d’identification des électeurs, réalisée par la société Sagem pour déterminer qui, en Côte d’Ivoire, serait autorisé à voter. La question est cruciale : dans le pays, environ un quart de la population est d’origine étrangère ou étrangère. Plus largement, la question de la nationalité, et les dérives de l’ivoirité, qui tendent à rejeter des habitants du nord du pays, appartenant au vaste ensemble dioula, en les accusant d’être des Burkinabés ou des Maliens déguisés, est l’un des problèmes de fond de la nation.

Derrière ces enjeux, une inflation des coûts a prospéré pendant cinq ans. « Tout a été fait pour gonfler au maximum le budget et ajouter de nouvelles dépenses au fil des retards, assure un bailleur. A chaque étape, on avait l’impression qu’on inventait un nouveau problème. » A chaque problème, sa solution… financière. Le 23 septembre, alors que la dernière date retenue pour le scrutin approchait, les bailleurs, dont le Japon, ont procédé à un ultime versement « coup de pouce » pour boucler les ultimes dépenses.

Peu après, une nouvelle demande surgissait. Les responsables de la Commission électorale indépendante ont pris conscience que 3 600 villages de Côte d’Ivoire ne disposent d’aucune structure, pas même une école, pour organiser le scrutin. La CEI suggère donc d’installer des tentes. Quelles tentes ? Les modèles locaux ne peuvent se fermer sur les côtés et ne protègent pas des regards les opérations de vote. A l’étranger, un modèle est identifié. Mais, en ce mois de septembre, les inondations font rage au Pakistan et tous les fabricants sont en rupture de stock, leur production déjà en route vers le sous-continent indien. Va-t-on échouer à voter en Côte d’Ivoire pour un problème de tente ? Il sera finalement décidé de demander aux communautés locales de construire leurs propres abris électoraux avec des matériaux locaux, avec l’aide d’une allocation de 100 000 francs CFA (environ 150 euros). C’est à ce prix, dérisoire, qu’on a pu voter en Côte d’Ivoire.

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