Réponse de FATOU KEITA à « Nuit d’insomnie » de Venance Konan

De la lâcheté des autres…

Je viens de relire « nuit d’insomnies » et bien que je t’aie répondu en privé, Venance je me devais de te répondre « officiellement » puisque tu me cites abondamment dans ce papier en ligne!
Je ne crois vraiment pas faire partie « des Fatou » dont tu parles si amèrement et je vais t’expliquer pourquoi.

En effet, après avoir lu « L’ONU recolonise l’Afrique » par Tierno Monénembo je t’ai demandé de lui répondre, pourquoi ? Tout simplement parce que Venance, comme je te l’ai écrit ce matin, tu le fais mieux que personne. Ta modestie en souffrira peut-être encore, mais pour moi c’est une certitude : tu excelles dans l’analyse politique, tu as une mémoire phénoménale et chronologique des événements ce qui rend tes papiers succulents et pertinents ! Et cela, même si tu me traites de lâche, je continuerai de le penser. A César ce qui est à César !

Pour ma part, j’ai répondu à Tierno Monénembo en lui disant, entre autres :

Bonjour Tierno,

Je n’ai pas pu m’empêcher de t’envoyer ces quelques mots sur ta réflexion sur la crise en CI dans le Monde. Que je suis déçue, mon frère, que ce soit toi qui ait fait cette déclaration! Toi dont le pays, aussi mon pays d’origine, a connu la dictature! Que Calixthe Beyala, Verges et autres s’évertuent à nous faire passer pour des débiles incapables de raisonner…mais pas toi! Tu as, me semble-t-il, complètement occulté notre souffrance ici et notre détermination pour amener Alassane Ouattara à la victoire! « pas besoin de mouiller la chemise » dis-tu? Eh bien si, nous l’avons mouillée cette chemise et les urnes ont parlé ! Fallait-il alors renoncer à cette victoire sous prétexte d’échapper à la prédation occidentale? Ou pour ne pas ressembler aux marionnettes de la Françafrique ? Tierno, tout le monde le sait qu’il n’y a que des intérêts entre les Nations. Mais dans le cas d’espèce, si tu as suivi les événements, c’est le monde entier qui a vu ce holdup-up électoral! Non? Alassane Ouattara a gagné! Que fallait-il faire? Refuser cette reconnaissance extérieure (qui est évidemment un plus) quand le peuple a choisi à presque 60%?…

J’ai, pour être plus pertinente, Venance, envoyé tes analyses à Tierno, parce que, comme je le dis, tu le fais mieux que personne !

Je pense que contrairement à ce que tu crois, tu n’es pas vraiment au parfum de la situation en C.I. et ton analyse s’en ressent. > Je t’envoie quelques analyses de gens qui sont dans le pays et qui résument bien, à mon sens ce que tu as occulté, entre autres. Surtout ne m’en veux pas stp, cette crise est une vraie souffrance pour nous ici.

La colère que tu ressens Venance (je la comprends) contre ceux qui ne s’expriment jamais, t’engage à me faire un mauvais procès. N’as-tu pas lu mon roman « Et l’aube se leva » publié en 2006 et qui déjà décriait l’ignominie engendrée par « l’ivoirité » et qui montrait les faux complots et soubresauts politiques que nous avons connus ? Tu tenais toi, pendant ce temps, des discours que tu regrettes aujourd’hui, ce qui t’ennoblie !
Je t’ai également envoyé les quelques diatribes que j’ai eu à écrire dans les années 2000 et publiées dans plusieurs journaux, notamment en m’adressant, dans une lettre ouverte à Feu Le Ministre Boga Doudou en 2001 :

NON, M. le Ministre Boga Doudou !

Il nous a été donné de vous entendre vous exprimer à propos des viols qu’auraient subis de nombreuses femmes emprisonnées à l’école de Police durant les derniers tristes événements dans notre pays. Nous vous avons entendu rejeter ces accusations du revers de la main, sans que vous n’ayez, à notre connaissance, diligenté une quelconque commission d’enquête à ce sujet. Pire, vous avez ensuite ajouté qu’il ne fallait pas s’étonner des réactions des forces de l’ordre lorsque celles-ci étaient elles-mêmes agressées. NON ! NON ! Maître Boga Doudou ! NON ! Rien ne peut justifier le viol ! C’est un acte vil, lâche et abject ! C’est un acte in-jus-ti-fiable !
Je voudrais vous rappeler, Maître Boga Doudou, cher confrère d’infortune d’une époque, qu’en 1992, un certain dix huit février, nous étions descendus côte à côte dans les rues d’Abidjan répondant au mot d’ordre du Synares, pour protester contre les viols qu’avaient subis certaines étudiantes à la cité de Yopougon lors d’une descente policière dans cette cité universitaire. Nous étions outrés de ce qui avait été, à l’époque, qualifié de « banale opération de maintien de l’ordre ». Nous étions ensemble, souvenez-vous, à protester, à exiger une commission d’enquête que nous avons fini par obtenir. Souvenez-vous ! Nous étions encore ensemble, une centaine d’enseignants membres du Synares, enfermés au camp d’Akouédo alors que nous revendiquions le droit à la liberté et à la justice pour chaque citoyen. « Second de personne !*» Souvenez-vous !
Vous êtes aujourd’hui Ministre de l’Intérieur. Etes-vous en train de nous dire que chaque fois qu’il y aura des manifestations dans le pays, les femmes, seront impunément violentées et avec la bénédiction de l’Etat de Côte d’Ivoire ? Non, Monsieur le Ministre, Non, Maître Boga Doudou, non, « Second de Personne », cela ne saurait être !
Souvenez-vous ! Nous avions des principes et des convictions. Nous rêvions ensemble que nos forces de l’ordre devenaient républicaines, qu’elles ne se rendaient plus coupables d’exactions et d’actes de banditisme. Nos forces de l’ordre, celles de la deuxième République doivent maintenir l’ordre dans l’impartialité, la justice et l’honnêteté. Nous devons être fiers de notre police et de notre gendarmerie. Aujourd’hui les brebis galeuses doivent en être extirpées. Nombreux sont, je le pense, les militaires et policiers qui ne se reconnaissent pas dans ces actes indignes.
Oui, « Second de personne », vous devez des excuses aux femmes humiliées de Côte d’Ivoire qui n’acceptent pas le traitement qui leur est fait. LES FEMMES DE COTE D’IVOIRE ONT BESOIN QUE VOUS LES RASSURIEZ !
Monsieur le Ministre, le pays vous regarde, l’Histoire retiendra les actes que vous posez.


* « Second de personne » : nom de ralliement emprunté au Bataillon d’Akouédo que s’étaient donné les membres du Synares emprisonnés dans ce camp militaire.
Fatou Keïta

Ne te souviens-tu pas non plus, Venance, de cette lettre adressée à mon Patron de l’époque, le Ministre et Professeur Séry Bailly :

LETTRE OUVERTE A MON GRAND FRERE SERY BAILLY
MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Grand frère, je t’écris aujourd’hui car ta « doromousso » comme tu m’appelles, n’arrive plus à te joindre. Il est vrai que l’on n’a plus beaucoup de temps quand on est Ministre !

Grand frère, je t’écris car l’heure est grave ! Notre université se meurt et avec elle toutes ses valeurs ! Elle était déjà très malade lorsque tu quittais le département d’Anglais, tu le sais !

Il est temps, grand frère de faire le bilan et d’avoir le courage de dire à la Côte d’Ivoire que rien ne va plus à l’université et que chacun doit se sentir concerné car il y va de la vie de la Nation toute entière.

Tu étais membre du BCA du Synares lorsque, il y a une dizaine d’années de cela, au cours d’une A.G. je disais qu’en tant qu’enseignants nous nous faisions les complices de la dégradation de notre « Temple du savoir » en acceptant l’inacceptable. En acceptant des compromissions, des rafistolages d’années qui souvent ne comptaient pas six mois effectifs de cours, en acceptant de délivrer des diplômes au rabais, nous qui avions étudié dans les plus grandes universités d’Europe et d’Amérique et qui en connaissions la rigueur. Je mettais en garde l’assemblée contre la paupérisation intellectuelle de notre université. A ce rythme, disais-je, dans une dizaine d’années, nous n’aurions en Côte d’Ivoire que nos yeux pour pleurer car nous finirions par avoir une université dont nous aurions honte et dans laquelle nous ne voudrions pas envoyer nos propres enfants. Ce jour, hélas, est arrivé !

Grand frère, il faut dire au président Gbagbo, que notre université n’en est plus une depuis longtemps ! Il faut lui dire que nous manquons de salles, que nos bibliothèques sont vides, que nos laboratoires ne fonctionnent plus….(la liste est trop longue !) Il faut lui dire que l’université n’attire plus les enseignants dont le nombre diminue comme une peau de chagrin d’années en années. Ceux qui s’accrochent, contre vents et marées et avec les salaires que tu connais, arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Ils doivent en plus se rendre sur leur lieu de travail en se demandant chaque jour à quelle sauce ils risquent d’être mangés par certains de leurs étudiants. Dis-lui que nous n’en pouvons plus de travailler dans cette atmosphère, et qu’il faut à tout prix trouver une solution à ces problèmes, ou fermer « boutique ».

Grand frère, nous avons trop fait semblant, pendant trop longtemps ! Ça ne va plus, il faut trouver des solutions, et vite!! Les élèves de Terminale qui ont passé le BAC en juillet 2001 n’ont pas encore commencé les cours et nous sommes en fin mars 2002 (huit mois de congés) et la promotion 2002 arrive !!

Comme de bien entendu, la télévision (mère des média), reste quasiment muette sur cette réalité qui va nous exploser au visage, les parents sont démissionnaires depuis bien longtemps, la société civile… existe-t-elle ? Les étudiants….

Grand frère, je suis pourtant sûre que la majorité des étudiants veut aller à l’école et veut que force revienne à la loi, à la discipline, au respect, et au travail véritable. Mais elle n’arrive pas à l’exprimer, par peur souvent. Alors, il faut l’aider ! Il faut donner aux étudiants une vraie université qu’ils se devront de respecter !

Grand frère, les gens disent que tu as « changé », moi je me refuse à le croire, et je veux te faire confiance.

Grand frère, au secours ! Notre université est agonisante !

J’espère que je n’ai pas offensé le korotchè, mais me fallait sortir de la culpabilité du silence, ce silence qui tue. On ne me dira pas, un jour, « tu savais, et tu n’as rien dit ».

Bien à toi et très respectueusement,

I Doromousso
Fatou Keïta

Ne serait-ce qu’à cause de ces quelques écrits, je ne fais pas partie “des Fatou” auxquels tu fais références et je te saurais gré de le reconnaître.

Je n’ai pas le même talent que toi en matière d’analyses politiques, je le répète, tu le fais mille fois mieux que moi voilà pourquoi j’ai sollicité ta plume. Et comme de bien entendu, tu l’as fort bien réussi dans « Sommes nous tous devenus fous ? » Bravo !
Tu me dis que je suis plus connue que toi de par le monde, je prends le compliment (qui est fou ?) C’est vrai qu’on m’appelle parfois « La Reine de la Littérature pour enfants » ou « Celle qui met des étoiles dans les yeux des enfants »… chacun son domaine.

Certes, ici, tout le monde est concerné par le drame que nous vivons … C’est pourquoi, quand c’est trop, moi aussi je pousse mon cri de colère et tu l’as pourtant bien compris en publiant sur ton site ce que j’avais écris le jour de la tragique marche sur la RTIMP : « POURQUOI J’IRAI MARCHER SUR LA RTI »

Je ne sais pas si tu étais sorti ce jour là. Moi, oui ! Alors, non, je ne suis pas une lâche, Venance, et je ne suis pas « tapie dans un confort douillet », à attendre que l’aube se lève !
Confraternellement
Fatou Keïta

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Publié par bleble