Gbagbo et Kadhafi ou le cercle sanglant de l’ethnicité politique

Par Dr Dieth Alexis Vienne Autriche

Kadhafi, applaudi par Gbagbo

L’ouragan de la contestation populaire des dictatures qui balaie l’Afrique et le Moyen-Orient propose à notre réflexion une série de cas qui nous permettent de tenter de dégager, au regard de l’attitude des chefs d’Etats et des pouvoirs, la différence qui sépare les dictatures pro-occidentales de celles qui se prétendent anti-occidentales, anticolonialistes et panafricanistes. Ben Ali abandonne le pouvoir en s’enfuyant hors du pays devant la contestation populaire. Moubarak démissionne et se retire à Charm el Cheikh. Au contraire de Ben Ali et de Moubarak, Gbagbo et Kadhafi refusent de céder le pouvoir face à la contestation et aux manifestations populaires massives. Ils résistent tous les deux à la pression populaire et organisent une répression sans limite, sanglante, massive et brutale contre les populations civiles. Qu’est-ce qui explique cette différence dans l’attitude des dictateurs face à la contestation populaire?
Gbagbo et Kadhafi se ressemblent en bien de points. Au niveau de l’idéologie, Gbagbo et Kadhafi se réclament tous les deux du courant panafricaniste, anticolonialiste, anticapitaliste et anti-impérialiste. Ils se considèrent comme étant des leaders socialistes africains qui incarnent, de nos jours, l’anticolonialisme et le panafricanisme. Au plan politique, le système de pouvoir Gbagbo est familial et ethnique ; celui de Kadhafi est familial et tribal. Economiquement une part belle est étrangement faite dans le système de Gbagbo et de Kadhafi aux entreprises occidentales, aux firmes des anciennes puissances coloniales et aux investissements capitalistes américains. La corruption est commune aux deux systèmes. Les rentes détournées du trésor public sont placées en Suisse et dans des fonds d’investissements occidentaux. En témoigne le gel de leurs avoirs personnels dans les banques européennes adopté par l’Union Européenne en guise de sanction. Politiquement, les deux modes de gouvernement sont, de fait, des dictatures ethniques et tribales. Leur réaction face à la contestation est celle de la fermeté irréductible d’un pouvoir inaccessible à l’autocritique qui voit dans la contestation politique locale une agression étrangère attentatoire à son individualité et à sa pérennité.

Lorsque Gbagbo est contesté dans les urnes et battu aux élections présidentielles par un adversaire qu’il considère à partir d’une logique et d’une vision ethnique comme étant un étranger, il refuse de céder le pouvoir. Il dénonce un complot international, une agression étrangère et organise la répression brutale et sanglante des manifestations. Lorsque Kadhafi est contesté par des manifestations populaires massives qui réclament sa démission, il dénonce aussi, comme Gbagbo, un complot international, une agression étrangère et organise de même une répression brutale et sanglante des manifestations. A contrario de cette réaction, Ben Ali et Moubarak, dirigeants ouvertement pro-occidentaux, s’enfuient et démissionnent respectivement devant les manifestations populaires réclamant leur destitution. La répression qu’ils organisent est certes brutale mais proportionnellement limitée comparativement à celle perpétrée par Gbagbo et Kadhafi.
Cette différence dans les attitudes des dictateurs est essentielle et éclairante, d’autant plus que le système politique de Ben Ali était lui aussi tribal. Ben Ali et Moubarak ne crient pas au complot international étranger. Ils ne dénoncent pas un complot Israélien ou une déstabilisation impérialiste et néo-capitaliste du pays. Le système tribal de Ben Ali et le système familial et népotiste de Moubarak ne peuvent pas, en fait, recourir à la dénonciation de l’agression étrangère et au massacre des manifestants intérieurs parce leurs dictatures s’exercent dans un Etat-nation en lequel existe une société civile et une armée républicaine. En Côte d’Ivoire et en Libye, les dictatures ethnique et tribale de Gbagbo et Kadhafi s’exercent dans des Etats multiethniques et multi-tribaux sans société civile et sans armée républicaine. Lorsque Gbagbo et Kadhafi sont contestés et font face à des manifestations d’ampleur où leur démission est réclamée, ils se camouflent donc facilement sous le masque de l’anticolonialisme et dénoncent un complot international et une agression étrangère. Ils se réfugient respectivement dans leur base ethnique et tribale et organisent une répression sanglante, d’une brutalité sans limite, des manifestations avec des armes de guerre en recourant aux services de mercenaires étrangers. Ils se défient tous les deux de l’armée régulière qui est encadrée et surveillée par une milice tribale mieux entraînée et hyper armée. Si le système de Ben Ali est tribal, l’armée républicaine, quant à elle, a échappé à la tribalisation et à la main mise d’une clientèle d’officiers supérieurs qui en auraient fait un instrument de répression à la disposition du dictateur.
A contrario, l’ethnicisation et la tribalisation de l’armée, sa maîtrise par une clientèle ethnique confère à la dictature ethnique et tribale de Gbagbo et de Kadhafi, le bras armé sanglant indispensable à l’exécution de la répression illimitée qui est en réalité une œuvre de purification ethnique et tribale. Les étrangers y sont pris à partie et pourchassés. Le panafricanisme des dictatures ethniques et tribales se limite alors aux recours à des mercenaires étrangers africains qui viennent apporter une aide dans l’exécution de la purification ethnique lors même que les étrangers de la diaspora africaine et tous les opposants sont stigmatisés et pourchassés à travers tout le pays. Le site en ligne Télégramme.com écrit ce matin du 27 février 2011 à propos de la situation des étrangers en Lybie que « beaucoup fuient les violences contre les étrangers depuis que le fils du dirigeant libyen, Seif Al-Islam, a accusé, lundi, Égyptiens et Tunisiens de faire partie d’un complot contre le pays. Ce sont souvent des jeunes ouvriers venus chercher du travail en Libye où ils s’étaient organisés une petite vie tranquille, envoyaient une partie de leur salaire à leur famille restée au village ». Il en est de même de la situation des étrangers en Côte d’Ivoire dans les zones sous contrôle du gouvernement contesté, où les étrangers sont depuis longtemps stigmatisés, et où la violence répressive se concentre symptomatiquement sur Abobo, Treich-ville, Anyama Koumassi « communes métissées et afropolitaines » selon l’expression du Professeur Franklin Nyamsi. En Côte d’Ivoire, à Abidjan, un article du journal Libération souligne que les miliciens « armés de pistolets, d’armes automatiques et de machettes, harcèlent, menacent et parfois même attaquent les membres de la diaspora ouest-africaine qui y vivent. » Cette stigmatisation de l’étranger, c’est-à-dire précisément de tous les autres hommes et de tous les membres des autres ethnies , caractère distinctif du nationalisme ethnique et tribal, réunit Ggagbo et Kadhafi dans le cercle sanglant de l’ethnicité politique qui contient en son sein, comme composante essentielle, la répression illimitée de la contestation politique endogène toujours perçue comme agression étrangère contre la vie de la nation.
A ce point de notre réflexion une remarque peut être faite, en passant, sur l’étrange absence des intellectuels anticolonialistes et panafricanistes et des groupes de pression tiers-mondistes auprès de Kadhafi qui est cependant un héraut attitré du panafricanisme anticolonialiste alors qu’ils affluèrent en masse au secours de Gbagbo et cautionnèrent son usurpation du pouvoir et la violence brutale de la répression qu’il déployait contre les manifestants . Faut-il voir dans leur intervention massive en Afrique sub-saharienne et leur absence en Afrique du Nord, un arrière plan de pensée raciste qui voudrait que les Noirs soient toujours les victimes de l’histoire qu’il faut défendre comme des enfants contre l’agression impérialiste occidentale ?

Mais la brutalité sanglante démesurée de Gbagbo et de Kadhafi face à la contestation politique traduit précisément la fermeture à l’altérité des pouvoirs édifiés sur l’ethnicisme politique. Elle exprime leur haine de la pluralité et de la différence qui sont toujours perçues comme des dangers potentiels et des menaces mortelles pour la nation tribale et ethnique. L’anticolonialisme, le panafricanisme, ne sont que des masques dont ce visage politique hideux de l’exclusion xénophobe meurtrière s’affuble, pour se rendre sympathique aux yeux du monde. Il se donne frauduleusement une légitimité et une crédibilité en faisant semblant de lutter contre l’exploitation étrangère. Mais c’est le peuple de l’Etat territorial dont il détient le pouvoir qui est dans sa diversité et dans sa pluralité son ennemi irréductible, l’Etranger que vise sa rage xénophobe potentiellement génocidaire. C’est contre ce peuple sur lequel s’exerce sa prédation que sa fureur destructrice va se déchaîner sans retenue à l’occasion de la contestation. En Côte d’Ivoire, comme en Libye, les images insoutenables des corps des manifestants civils et des militaires opposants atrocement mutilés, brûlés et déchiquetés par des armes de guerre montrent que la rage xénophobe meurtrière de la dictature ethnique et tribale vise toute la population du territoire dans sa diversité. C’est contre cette population qu’elle est en guerre permanente. C’est contre elle en priorité, et non pas contre un ennemi extérieur, qu’elle s’arme ; qu’elle achète en abondance des armes meurtrières de guerre. Contre son propre peuple en révolte, Kadhafi déploie en Libye, des mercenaires, des mitrailleuses, chars et des avions de combat. En Côte d’voire, Gbagbo déploie aussi des mercenaires, des mitrailleuses, des armes lourdes, des chars, des grenades à fragmentation, des armes anti-char, et des lance-roquettes contre son propre peuple. Un article du quotidien Le mandat souligne que « ces dernières semaines, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles dans la foule, et se sont servies de grenades à fragmentation et de grenades tirées avec des lance-roquettes contre des manifestants, notamment à Treichville, un autre quartier d’Abidjan ». De part et d’autre on organise le massacre des manifestants avec des armes et guerre et on dresse des bûchers sacrificiels. En Libye, les affidés et les milices de Kadhafi brûlent un officier qui refuse d’appliquer l’ordre de répression sanglante des manifestations. En Côte d’Ivoire, les affidés et les milices de Gbagbo brûlent les manifestants. Ici et là, on brûle l’ennemi et l’étranger, comme on brûlait les sorcières au Moyen-âge, en pensant sauver et régénérer la nation ethnique par cette crémation du sang impur.

Là où les liens de parenté, les liens tribaux, ethniques, et coutumiers, les liens de sang définissent les critères de l’identité nationale dans un Etat ou une dictature ethnique ou tribale, la contestation politique débouche sur une répression qui vise à la noyer dans un bain de sang et dans la fumée des bûchers crématoires. Il en est ainsi parce que les contestataires sont assimilés aux autres, à des étrangers qui ne sont pas du même sang que les nationaux, c’est-à-dire les membres du pays tribal ou ethnique. Les contestataires sont considérés comme des dangers et des menaces mortelles pour la vie de la nation. Ils sont assimilés à ceux qui menacent l’identité nationale constituée par et sur les liens de sang. Perçus comme des dangers mortels pour la vie de la nation ethnique, ils doivent être impitoyablement réprimés et abondamment éliminés dans un bain de sang et brûlés sur des bûchers crématoires. C’est ce syllogisme du meurtre qui explique que dans la nation de Gbagbo et dans celle de Kadhafi la contestation conduise à des bains de sang. La brutalité sans limite de la répression est celle menée par un leader ethnique ou tribal qui s’abrite dans l’intimité des siens, dans l’intimité du sang ethnique et tribal, pour répandre abondamment en riposte le sang ennemi dans une orgie sacrificielle de violence.

La différence spécifique de la dictature ethnique est celle d’un pouvoir qui puise son assise dans les liens du sang, qui s’abrite dans le sang et se déploie sans limite dans le sang pour briser les contestations et la dissidence. Il faut sauvegarder la nation ethnique et tribale et la domination de ses élites en faisant une boucherie des ennemis. Il faut sauvegarder la nation en y extirpant le sang impur par une brutalité sanglante absolue. Dans les Etats multiethniques africains la sociabilité fermée des communautés ethniques et tribales est donc potentiellement meurtrière quand elle est manipulée par des politiciens sans scrupule. L’antidote de cette dérive, source des partitions et des génocides dans les Etats multiethniques est l’Etat-nation démocratique fondé sur un nationalisme citoyen et une identité citoyenne.

Dr Dieth Alexis
Vienne Autriche

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