Interview: Le commandant Adama Sidibé « Pourquoi Gbagbo ne pouvait pas gagner la guerre »

Le procureur militaire, Ange Bernard Kessi Kouamé, le décrivait en 2001 lors du procès du « cheval blanc » comme un « élément dangereux capable de combattre sous l’eau, dans les airs et sur terre ». Incarcéré, le commandant Adama Sidibé réussit à s’évader de la Maison militaire d’Abidjan. Après dix ans d’exil, le commando marin a regagné son pays à la faveur de la chute de Laurent Gbagbo. Il s’est ouvert à nous. Entretien.

Akwaba mon commandant. Vous retrouvez votre pays après dix ans d’exil. Quels sont vos premiers sentiments ?
La question est pertinente parce qu’il y a plusieurs domaines qu’il faut aborder. Sur l’aspect même du pays, j’ai constaté qu’il y a eu beaucoup d’évolutions mais de manière anarchique. J’ai eu du mal à m’orienter. Sur l’aspect humain, je suis agréablement surpris qu’après seulement quelques semaines de la grande crise que nous avons traversée, les Ivoiriens aient repris le cours normal de la vie. J’aimerais dire un grand merci à toute la Côte d’Ivoire, remercié chaque Ivoirien pour le travail abattu et le courage dont ils ont fait preuve pendant ces dix années de braise. De loin, nous avons suivi les événements. La situation n’était pas du tout facile. J’ai une pensée toute particulière pour tous ceux qui sont tombés au combat, je présente mes condoléances à tous les Ivoiriens. Je souhaite un grand courage à ceux qui ont perdu un proche.

Vous avez fait beaucoup de contributions dans la presse au cours de ces dix dernières années. Pour ceux qui ne vous connaissent pas suffisamment, qui est le commandant Sidibé ?
Le commandant Adama Sidibé est un marin. Je suis, de formation initiale, chef de travaux dans la construction d’arme et navale. Par la suite, j’ai basculé. J’ai changé de spécialité pour devenir commando marin. Pour cela, j’ai subi une formation en France parce qu’on avait besoin d’un officier pour organiser les fusiliers marins qui n’étaient pas constitués en unité effective. C’est après qu’il y a eu le premier arrêté de création de la première compagnie de fusiliers marins. Après avoir commandé la compagnie pendant huit ans, je suis allé à la Minurca avec la première mission onusienne de la Côte d’Ivoire. Et c’est quand nous sommes revenus qu’est survenu le premier coup d’Etat qui a renversé le président Bédié.

Au cours du procès du « Complot du cheval blanc » sous la transition dirigée par le général Robert Guéi, le procureur militaire vous qualifiait « d’homme dangereux capable de faire des combats sous l’eau, dans les airs et sur terre ». Vous confirmez tout ce qu’Ange Kessy disait de vous en réussissant à vous évader de la Mama (Maison d’arrêt militaire d’Abidjan). Comment s’est déroulée votre évasion?
(Hésitation). Les circonstances de mon évasion ? C’est un secret militaire. (Rire). Disons simplement que je n’avais pas accepté la condamnation. Le premier devoir d’un prisonnier militaire, c’est de chercher à s’évader. C’est ce que j’ai fait. Si je voulais faire un coup d’Etat comme on m’accusait, je l’aurais bien préparé avant de l’exécuter. Mon évasion, je l’ai préparée. J’ai fait des reconnaissances des lieux et ensuite je me suis évadé de la Mama. Souffrez que je ne donne pas les détails de mon évasion.

Que vous reprochait concrètement le tribunal militaire ?
On m’accusait d’avoir été le cerveau du « complot du cheval blanc », le fameux coup d’Etat contre le général Guéi en 2000. Mais comme tout le monde l’a su lors du procès, le dossier était vide. Jusqu’à ce jour, il n’existe aucun élément de preuve qui puisse démontrer que j’étais lié à cet événement.

N’est-ce pas parce que vous étiez l’aide de camp du général Palenfo?
Je n’étais pas l’aide de camp du général Palenfo. J’étais le chef chargé de la sécurité du général Palenfo. J’avais une équipe avec laquelle je suis resté en contact jusqu’aujourd’hui.

Après votre évasion, vous ne vous êtes pas arrêté tout prêt. Pourquoi n’êtes-vous resté dans la sous-région par exemple?
J’avais plusieurs destinations. Mais pour une question de sécurité, j’ai préféré aller le plus loin possible. Et puis, quand je sortais de prison, j’étais mal en point car j’ai été torturé. J’avais encore les séquelles. J’aurais pu aller en France mais j’ai trouvé ce pays trop proche de la Côte d’Ivoire. L’endroit que je trouvais le plus sécurisé pour me mettre à l’abri de toute surprise était la Suède.

On s’attendait à voir le commandant Sidibé dans les rangs des ex-rebelles en septembre 2002. Est-ce parce que vous n’épousiez pas leur combat ?
J’aurais pu rejoindre les Forces nouvelles mais je n’étais pas opérationnel suite aux séquelles de ma torture à la Mama. Je me suis éloigné du pays pour me remettre en forme. C’est la raison pour laquelle je n’étais pas avec les FN. Mais j’étais de cœur avec mes frères d’arme. Disons que ma contribution était morale. J’avais des contacts avec des éléments sur le terrain. Cela est évident. C’est comme lors du lancement d’une fusée à la Nasa. On ne voit que les astronautes qui sont dans la fusée, mais il y a beaucoup de personnes qui contribuent au vol. De là où on était, nous avons contribué à notre manière à cette rébellion.

Le général Guéi a trouvé la mort aux premières heures de la rébellion. Sa mort vous a-t-il surpris?
(Long silence). J’ai appris la mort du général Guéi avec beaucoup de tristesse et de regret. J’avais rédigé un premier article pendant mon exil qui a fait la une du quotidien 24 Heures qui ne paraît malheureusement plus. Dans cet article, je conseillais au général Guéi qu’il gagnerait à rester dans son village à Kabakouma. Je lui disais que s’il rentrait dans la République, il serait arrêté, jugé et condamné comme les généraux Palenfo et Coulibaly. Malheureusement, il n’a pas écouté mes conseils.

De quels éléments disposiez-vous pour déconseiller à Guéi de rentrer dans la République?
Dans le même article, j’avais souligné que Laurent Gbagbo n’avait qu’un seul et unique objectif : se faire appeler « Monsieur le président de la République ». C’était tout le sens de son combat politique. Après ça, il n’y avait rien d’autre. Ce sont ces éléments qui m’ont permis d’analyser la situation et d’aboutir à cette conclusion. C’est dommage, j’ai eu tort d’avoir raison trop tôt.

L’exil n’est jamais facile. Quel est le secret du commandant pour rester en dehors de la Côte d’Ivoire pendant plus de dix ans ?
Comme on le dit dans notre milieu, on est commando ou on ne l’est pas. Un commando s’adapte à toutes les situations. Nous avons ce que nous appelons « survie » dans notre univers. Il y a des opérations où l’homme est obligé de se battre pour survivre. Je suis arrivé dans un pays où tout était nouveau pour moi. Il fallait reconstruire ma vie à partir de rien. Je suis donc retourné à l’école pour poursuivre les études. J’ai fait un stage sur le système technique en téléphonie mobile. Le handicap le plus sérieux, c’était la langue. Alors je me suis dit que le plus facile pour moi, c’était d’être chauffeur de taxi. J’ai pris des cours de conduite qui m’ont permis d’avoir ma licence. J’ai effectué un autre stage dans la plus grande entreprise de Stockholm où j’ai obtenu une autre licence. J’ai commencé à conduire au bout d’un an à Stockholm.

Un commando devenu chauffeur de taxi en Suède ! Quelle histoire!
Le combat a plusieurs facettes. J’étais convaincu de l’aboutissement de notre combat. C’est cela qui m’a donné cette force de m’élever au-dessus de tout pour survivre. J’avoue que ça n’a pas été facile. Dès la première année, ma femme a fait une grosse dépression qui a duré dix ans.

Est-elle restée au pays?
Non. Elle était avec moi. Nous nous sommes évadés le même jour. Elle est restée dix ans dans une dépression. Il fallait gérer cela. J’ai également inscrit ma fille dans une école de Stockholm. Je me suis parfois demandé d’où est-ce que je tirais toute cette énergie. Je rends grâce à Dieu qui a été mon principal appui.

Qu’est-ce qui vous a motivé à mettre un terme à votre exil et à regagner la Côte d’Ivoire, dix ans après?
J’ai mis un terme à mon exil parce que notre combat a abouti avec le départ de Laurent Gbagbo du pouvoir. Il n’y a plus de raison que je reste hors de mon pays.

Comment avez-vous été accueilli par vos frères d’arme ?
Avant mon retour au pays, je savais que l’armée, en tant que telle, était disloquée. Beaucoup ne retrouvent pas encore leur marque. Mes anciens collaborateurs et amis sont venus m’accueillir à l’aéroport. Sur le plan administratif, j’avais des contacts avec l’ancien commandant de la Marine, le colonel major Mégnan Diomandé. C’est lui qui m’a introduit dans le circuit. J’ai pris contact avec le directeur de cabinet du Premier ministre, ministre de la Défense ainsi que le procureur militaire, Ange Bernard Kessi. J’étais récemment au ministère de la Défense où j’ai rencontré le général Gueu Michel. Sur ce plan, je pense que les choses vont se normaliser.

Les conditions sont-elles aujourd’hui réunies pour le retour des exilés ?
Tous les exilés peuvent aujourd’hui rentrer en Côte d’Ivoire puisque le président de la République Alassane Ouattara prône la réconciliation. Quelque soit la faute commise, je pense que tous les fils de la Côte d’Ivoire doivent rentrer. La situation se normalise, la population vague à ses occupations. Il reste quelques réglages au niveau de l’armée, mais nous pensons que les choses vont très rapidement rentrer dans l’ordre.

Beaucoup de soldats proches de Gbagbo sont éparpillés dans la sous-région. Ne constituent-ils pas une réelle menace pour les nouvelles autorités ?
C’est dommage qu’on se sente fort quand on use du pouvoir d’Etat. Quand ces hommes étaient sur place, ils avaient plus de force que maintenant où ils sont hors du pays. Vu la tournure que les choses ont prises, ils sont conscients aujourd’hui qu’aucune déstabilisation ne pourra aboutir. Ils gagneraient à négocier pour rentrer tranquillement dans la République. Moi, je sais ce que c’est que l’exil. Ce n’est pas facile de vivre en exil. Ils ne pourront pas tenir une année hors du pays. Je souhaite qu’ils soient habités par la sagesse pour qu’ils se décident à rentrer au pays.

Que savez-vous de Konan Boniface, l’ancien com’théâtre? Il semble que vous faites partie de ceux qui l’ont formé
Formé ? C’est trop dire. Konan Boniface était mon adjoint. Il a été en formation aux Etats-Unis. Il a dû apprendre des choses auprès de moi. Aujourd’hui, il est plus gradé que moi. C’est tout ce que je sais de lui.

Qu’en est-il de votre solde ? A-t-elle été coupée ? Allez-vous exiger qu’elle soit rétablie ?
Je n’exige jamais rien, je suis militaire. Je suis rentré au pays après plus de dix ans. J’ai rencontré le procureur militaire, il a promis de me rétablir dans mes fonctions et dans l’armée. J’attends. Je ne peux pas exiger quoi que ce soit.

Comment s’est déroulé votre premier contact avec le procureur militaire, Ange-Bernard Kessi qui vous décrivait à l’époque comme un « homme dangereux » ?
L’essentiel pour moi, c’était la victoire de la démocratie sur la forfaiture, la victoire de la vérité sur le mensonge. C’est désormais chose faite. Tout le reste n’est que des détails. C’était un procès politique. Il n’y avait pas que le procureur militaire dans cette affaire. Il a certainement joué sa partition. Il faut comprendre le contexte dans lequel le procès s’est déroulé. Je suis heureux de retrouver un frère, un collègue, un officier, un ami. Je le comprends.

La chute de Laurent Gbagbo vous a-t-elle surpris?
Non ! Cela ne m’a pas surpris. Référez-vous à mon avant dernier article publié dans un autre journal de la place. J’avais dis que Gbagbo devait prendre l’exemple sur le cas de Saddam Hussein. La Côte d’Ivoire n’était pas plus armée que l’Irak. Et pourtant, Saddam Hussein est tombé. C’était prévisible. Un individu ne peut pas opérer un hold-up électoral et se dresser contre le monde entier. C’était un combat perdu d’avance. J’avais mentionné aussi dans mon article que l’armée n’existait plus. Une armée, c’est une organisation. Quand vous sortez de cette organisation, vous n’avez plus d’armée. C’est ce qu’on a vu avec des miliciens, avec des groupes comme le Demir qui regroupait des gendarmes, des policiers et des militaires. Il n’y avait aucune cohésion. Une armée a sa propre logique. En dehors de cette logique, vous n’avez plus d’armée. Vous ne pouvez que perdre la guerre. C’est ce qui est arrivé à Gbagbo. Mais pire, la chaine de commandement était brisée. Un seul exemple pour étayer cela, c’est que pendant l’avancée des Forces républicaines, le com’théâtre, Konan Boniface, a décroché depuis Yamoussoukro sans informer les éléments qu’il commandait sur la ligne de front. Quand ses hommes ont eu l’information, ils ont déposé les armes.

Comment les nouvelles autorités doivent-elles s’y prendre pour reformer l’armée pour en faire une institution forte et républicaine?

Il serait prétentieux de ma part de dire que j’ai une solution toute faite pour remettre l’armée ivoirienne sur pied. Mais je pense que la Côte d’Ivoire regorge de compétences à ce niveau. Nous avons beaucoup d’officiers qui sont capables de produire un travail potable afin que nous arrivions à rétablir l’ordre dans l’armée, à la rendre républicaine. Cela se fera avec des directives précises du président de la République.

Pensez-vous que les jeunes volontaires qui ont combattu au côté des FRCI accepteront-ils de déposer les armes ?
C’est une question purement militaire et je crois qu’il faut que les militaires y travaillent. Je viens à peine de rentrer d’exil. Je ne suis dans aucune commission, il serait difficile d’avancer quelque chose.

Des officiers généraux qui ont servi loyalement Gbagbo ont fait allégeance à Alassane Ouattara après sa chute le 11 avril. Pensez-vous qu’ils sont sincères?
(Moment de silence). Il y a eu des actes commis, il faut attendre et juger les gens sur les actes. La crise est terminée, il faut laisser le temps à chaque personne de s’exprimer et de démontrer qu’il est sincère dans son repentir ou dans son acte d’allégeance. Il serait maladroit de les juger d’entrée de jeu. Certains regrettent très sincèrement tout ce qui est arrivé.

Faut-il, comme le souhaitent certains, passer l’éponge sur tout ce qui s’est passé au nom de la réconciliation ?
Il appartient aux juristes de savoir jusqu’où ils vont pousser le bouchon parce que le président de la République a donné des instructions fermes. Il a même dit qu’il faudrait que tous les coupables soient punis. Je ne peux rien ajouter à cela. Il faut s’en tenir à ce que le président Ouattara a dit.

Avez-vous gardé les contacts avec le général Palenfo, votre ancien patron ?
Nous sommes allés l’accueillir le jour de son arrivée. Il fallait qu’on présente nos respects à un aîné, à un chef. C’est ce que nous avons fait.

Houphouët aimait à dire qu’il voulait une petite armée bien formée à la tête d’un petit pays. Aujourd’hui n’avez-vous pas le sentiment que la Côte d’Ivoire a une armée mexicaine avec ses nombreux généraux à trois ou quatre étoiles?
Les textes sont clairs de toute façon dans les armées. C’est l’adéquation grade-emploi. A un certain volume, il y a les grades de commandement qui se définissent jusqu’au plus bas de l’échelon. L’institution militaire va s’appuyer sur les textes pour recadrer les choses. Ceux qui seront en surplus, on leur trouvera d’autres occupations. Houphouët nous a enseignés qu’on pouvait servir son pays à tous les postes pourvu qu’on y mette du cœur. L’essentiel pour moi, c’est ce qu’on apprend chaque jour dans la vie. Je suis resté dix ans hors de l’armée. Ce fut une expérience très enrichissante, pas seulement au plan militaire, mais de la vie tout court.

Quel rôle pourrait jouer le général Mathias Doué dans la nouvelle armée ?
Je ne peux pas le dire avec précision, mais chacun pourra apporter sa contribution à la reconstruction de cette armée.

Interview réalisée par Traoré M. Ahmed et Jean-Roche Kouamé
L’Expression

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