Editorial: Journalisme ou militantisme ?

Journalistes ivoiriens en formation Lille

L’Inter


Recevant le Conseil exécutif de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI) au palais présidentiel en début de semaine dernière, le président de la République Alassane Ouattara a dénoncé le ‘’militantisme politique’’ qui anime les rédactions de la place, pour ne pas dire le ‘’militantisme politique’’ qui pue dans les articles écrits par certains confrères. Il faut le dire clairement, ce constat ne serait pas venu du Chef de l’Etat lui-même, cet avis serait apparu comme un épiphénomène, pour ne pas dire rangé dans le placard des pertes et profits tant il dépeint la triste réalité de notre espace médiatique. Mais, pouvait-il en être autrement ? Ou alors, hormis le fait que c’est maintenant que le Président Ouattara découvre cet état de fait, le constat est-il nouveau ? Non ! C’est en effet depuis l’accession de notre pays à l’indépendance en 1960 que la presse ivoirienne s’est fortement politisée au fur et à mesure des crises que ce pays a traversées. Pendant 30 ans, nous avons été tous abreuvés aux sources de la ‘’presse-Etat’’, tant dans son compartiment presse écrite qu’audiovisuel. Qui ne se souvient dans ce pays de ‘’Fraternité-Hebdo’’, l’hebdomadaire officiel du tout-puissant ‘’parti-Etat’’ qu’était le PDCI-RDA ? Pour mieux le distribuer ou vulgariser, ce journal a même été imposé à certaines couches de fonctionnaires et d’agents de l’administration publique de ce pays. A cette époque, c’était quoi déjà ce genre d’actes? De la propagande politique ? De l’éducation de masse ? Ou du nivellement de la culture générale des citoyens ? Lorsque sous la poussée de la rue, le multipartisme a été instaurée, ou réinstaurée (c’est selon), il était clair que les nouvelles formations politiques ivoiriennes, se sentant marginalisées par ce qui apparaissait comme les vestiges de l’appareil d’information ou de propagande du parti-Etat, ont décidé d’aller créer leurs propres structures d’informations pour mieux communiquer avec leurs bases. C’est sous nos yeux à tous ici, avec la complicité de tous, puisque personne n’a crié contre, que les « journaux proches de… » ont commencé à naître et paraître. Comme pour les contrarier ou contrecarrer, le PDCI-RDA a même créé ses propres journaux proches. Au point qu’entre 1990 et 1993, il y a eu le ‘’Printemps de la presse’’, véritable floraison de journaux privés ou semi-privés. Mais, qui croyait-on qui finançaient ces journaux ? Les banques de la place ? Les établissements financiers ? Ou des mécènes ? Non, ça été un véritable ramassis d’hommes politiques encagoulés, pour les moins courageux, ou agissant à visage découvert pour les plus courageux, qui ont été ces mécènes de ce fameux ‘’Printemps de la presse’’. Même quand a commencé ‘’l’harmattan de la presse’’, pour reprendre cette expression bien chère à mon aîné Michel Koffi de Fraternité Matin, ce sont les mêmes politiques qu’on voit encore derrière les nomenclatures financières des différents journaux ou entreprises de presse qui naissaient. Qui a pipé mot ? Personne ! Pourquoi parce qu’il n’y avait aucun délit à faire cela. Mais, quand un groupe de politiciens issus d’un parti politique de la place, qui sont loin d’être des mécènes ou de bons samaritains, injectent des dizaines voire des centaines de millions de francs CFA dans la création d’un journal ou d’une entreprise de presse, est-ce pour parler de la pluie et du beau temps ? Non, car un parti politique se crée pour conquérir et exercer le pouvoir d’Etat et celui qui adhère de façon libre et personnelle à un parti, s’inscrit dans cette logique. A la guerre comme à la guerre, chacun y va avec ses armes, ses armées et ses arguments pour gagner. Et comme tout le monde a compris que l’information et la communication sont deux volets importants dans la conquête du pouvoir, qui croyez-vous qui a envie de se laisser distancer par ses adversaires? Des leaders dans ce pays ont été consacrés comme des ‘’fruits de la communication’’. C’est tout dire. Chacun sait dans ce pays qui est derrière qui et pour faire quoi ? De quoi s’étonne-t-on donc ? Le militantisme dans nos rédactions a encore de beaux jours devant lui, parce qu’on a enfermé le journaliste et son journal dans le rôle du ‘’sofa’’ de service. Certains veulent en sortir d’autres s’y complaisent. Voilà la quadrature du cercle qu’il faudra résoudre. Dans le financement de nos groupes de presse, il y a trop de capitaux politiques et très peu d’influence de la machine économique. Le lecteur lui-même est devenu comme accroc à la montée de l’adrénaline. Si votre titre ne le fait pas  »bander », il vous traite de falot. Que reste-il à faire ? Regardez bien les chiffres de vente de la presse écrite nationale, ce ne sont pas les journaux qui ont des titres qui appellent à la détente qui vendent le plus. Ce sont, mille fois hélas Excellence, les journaux aux titres politiques enflammés…

Editorial signé JMK AHOUSSOU

L’Inter

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