Côte-d’Ivoire Fpi: s’adapter ou périr [par Charles Kouassi]

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Cher frère Alex, suite au post que tu as fait je me permets cette réaction à ton attention pour prendre part à ce débat sur la crise au sein du Fpi. Une crise inédite dans l’histoire du parti. Mon point de vue n’est pas exhaustif. Il n’est pas un essai. Il soulève des questions, explore des perspectives sans donner de réponses absolues ni inattaquables. Parti majeur sur l’échiquier politique ivoirien, le sort du Fpi n’intéresse pas que ses militants et sympathisants ! Chaque ivoirien et même chaque africain et citoyen du monde a (ou peut avoir) une histoire avec le Fpi, comme avec Laurent Gbagbo (clin d’œil à « Mon histoire avec Laurent Gbagbo » ). Merci d’avoir ouvert le débat en analysant qu’Affi Nguessan perdra le combat actuel et quittera la présidence du Fpi à l’occasion du congrès, à défaut de démissionner pendant qu’il est encore temps!

Oui Affi perdra certes mais le Fpi gagnera-t-il ? En dehors de l’immobilisme ou du discours radical qu’on peut vouloir entendre, au-delà de cette révolte légitime face au sort fait à Laurent Gbagbo, cette révolte qui fait que même face à la plus petite des injustices on a envie de tout abandonner et de renoncer à tout (souvent au grand plaisir du bourreau et de l’adversaire) , le départ passé de Mamadou Koulibaly, les critiques passées contre Miaka Ouretto, et les désaccords (ou déboires) actuels d’Affi Nguessan devraient interpeller sur la meilleure des postures à adopter ! Il s’agit tout simplement d’un débat de stratégie et de vision. D’un bilan à faire! Bilan rendu impossible par les souffrances des exilés et le sort de Laurent, Simone, Blé Goudé. Bilan déjà réclamé en son temps par Mamadou Koulibaly. Le temps n’était pas à l’auto-flagellation, disaient ceux qui refusaient en son temps le bilan et la clarification demandée par Koulibaly parce-que les autres qui étaient en prison, avaient besoin de solidarité et non d’un congrès ou d’un bilan, qui aurait fait le jeu de l’adversaire. Trois ans, les uns sont toujours en prison et les autres en exil, mais enfin l’on part à un congrès. Avec Affi qui a changé de camp et de discours radical, le même que celui des autres, le même que celui qui l’avait conduit en prison, car il a repris son fauteuil de président de parti et n’a plus besoin de jouer les extrémistes, les radicaux pour conserver ce poste que Miaka et Akoun voulaient lui ravir, a la suite de Koulibaly!

A présent Pascal Affi NGuessan sans renier quoi que ce soit, (mais sans oser le dire avec audace comme l’a fait Koulibaly) estime sans doute qu’il y’a eu des erreurs pendant les dix ans de gestion du pouvoir, durant la crise postélectorale, et qu’il est temps de changer de stratégie pour mener le combat de Gbagbo, avec les valeurs fondatrices du Fpi, qui ont été perverties par la guerre, et avaient donné le « blues de la république », et la « rebfondation ». Affi n’a pas encore l’aura et le charisme de Gbagbo, de Bédié et de Ouattara pour se permettre de dire des vérités tranchées et choquantes que leurs partisans vont applaudir, même si cela n’est pas toujours (forcément) justes….

Tout doit-il être mis sur le compte de la guerre, de la rébellion, doit-on se demander ? Faut-il tout pardonner au chef suprême, alors que lui-même reconnaît avoir commis des erreurs? Ne doit-il jamais rendre compte de ces erreurs la, ou bien a-t-il droit à un sursis compte tenu de son sort actuel?

Pour ma part, je pense que si Affi part de la présidence du Fpi et que quelqu’un d’autre vient à sa place, à défaut de faire la même chose qu’Affi tente de faire, il ne peut que conduire le parti dans une opposition professionnelle, comme au Togo, Gabon, Congo avec des difficultés d’alternance hors la violence. Quand Laurent Gbagbo au fait de sa gloire dit que c’est la guerre des héritiers d’Houphouët qui l’a conduit au pouvoir (Bédié vs Ouattara, vs Guei) comment ne pas comprendre que la nouvelle coalition de ces mêmes héritiers toujours en vie (Bédié Ouattara, Mabri’Guei…) en plus du soutien international, est jusqu’à nouvel ordre un obstacle à prendre en compte, dans la relation tactique et stratégique et la gestion de l’opposition !

Après dix ans de pouvoir acquis dans des conditions calamiteuses, et géré à peu près dans les mêmes conditions à partir de la rébellion de 2003, et après l’épisode glorieux de l’opposition face à Houphouët Boigny, le Fpi vit quelque chose de totalement inédit: la coalition des forces « conservatrices », anti-souverainistes, impérialistes, contre lui, ( pour emprunter le vocabulaire de la maison), alors que beaucoup de ses leaders et cadres ne sont pas opérationnels, à cause de la prison et de l’exil . Certes Laurent, Simone et toute la direction ont été en prison en 92, mais à l’époque la fraîcheur du parti, les crises internes au Pdci , l’âge du « vieux » et un certain environnement international ont joué en faveur du Fpi.

Aujourd’hui le tableau est différent: le Fpi doit s’adapter ou périr. Le tort, ou le problème d’Affi est peut être de ne pas être en mesure d’expliquer, ni de faire comprendre ses enjeux d’une part , et d’autre part l’attitude du fondateur Laurent Gbagbo qui peut penser que la logique du rejet et du boycott radical, est la meilleure. Laurent Gbagbo, (ou plutôt ceux qui croient l’aimer plus que ne l’aime Affi Nguessan ) craint que si un match et le combat se gagne sans lui, on l’oublie comme s’il doutait lui-même de son aura, comme si son peuple pouvait le lâcher. Ils sont comme ces capitaines blessés qui ne souhaitent pas que leur équipe gagne le trophée sans eux , de peur qu’au prochain match on ne les classe, car le public et l’entraîneur auront trouvé qu’ils ne sont pas indispensables.

En vérité, l’attitude de Gbagbo n’est pas nouvelle. Elle est comme celle de Ouattara et de Bédié , qui ont tout ramenée à eux, et dont les partis étaient comme des clubs de soutien, selon leurs adversaires ! Il s’agit d’une réalité très africaine et encore très ivoirienne. L’attitude du Fpi à l’égard de Laurent Gbagbo est donc la même que le Rdr a adoptée, pendant longtemps et tout le temps vis a vis de Ouattara. Cela a payé. Et aujourd’hui, Ouattara est président de la république ! L’une des erreurs du Rdr et de Ouattara est peut être d’avoir sous estimé l’ampleur du lien entre Gbagbo et les siens, mais en retour Laurent Gbagbo doit-il en faire trop et doit-il surestimer ce lien et cette adhésion à sa personne, au point d’encourager les plus radicaux à briser des trajectoires , des destins et visions autres ou différentes de celle qui lie tout à lui, au point de voir des Judas et des traites partout: Koulibaly, Gervais Coulibaly, Fologo, Zadi Djedje, etc….? Bientôt lorsque Bernard Dadié aura le prix Nobel ou remerciera Ouattara comme la fait un jour Aké Mgbo, dira-t-on que lui aussi a trahi? Si Affi part, il faut avoir peur pour Gbagbo, car j’ai souvent dit et écrit que cette posture radicale finira un jour par emporter Gbagbo lui-même, car il semble y avoir des gens qui pensent qu’ils aiment Gbagbo et le Fpi, plus que Gbagbo lui-même, et l’ex président pourrait ne plus maîtriser sa propre chose. Il ne faut pas trop tirer sur la corde, d’autant que des symboles comme Mandela ont eu leur part de critiques! Et puis l’ANC n’a rien arrêté (dialogue et lutte armée) , alors que Mandela était en prison ! Pour l’instant Affi Nguessan exclut de démissionner du parti car sans en avoir été membre fondateur historique, il a rejoint le parti avant bien d’autres et s’est mis au service exclusif du leader sans rien lui disputer. Lorsque des jeunes s’agitaient, lorsque Blé Goudé était au firmament et qu’on lui demandait de bouger pour les contrer et mettre le Fpi en pôle position par rapport aux jeune patriotes, Affi répondait: « mais ils font le travail pour le parti, et le président Gbagbo tient bien le gouvernail, pourquoi voulez-vous que je m’agite ». Affi N’guessan porte le parti à sa façon. Il ne peut pas le laisser en des mains aventurières et inexpérimentées. Il résiste pour le moment, mais combien de temps?

Les uns et les autres sauront-ils se ressaisir? ‎Que ce soit Dakoury Tabley, ou Laurent Akoun, le prochain président du Fpi fera du Affi: une sorte de réalisme politique, cette real-politic qui a dérouté des gens de droite quand Sarkozy citait Jaures et des hommes politiques de gauche; cette réal-politic de Valls, qui déroute à gauche en ce moment! Cette real-politic au coeur du pouvoir et dans l’action politique, qui avait poussé Laurent Gbagbo à sortir Koulibaly du gouvernement pour mieux servir le CFA, cette réal politic qui a conduit à Marcoussis, Accra, Pretoria, Ouaga et qui a longtemps déroute beaucoup de militants (y compris même Simone Gbagbo), mais qui ont fait confiance au chef, l’ont suivi et lui ont tout pardonne!

Mamadou Koulibaly s’est ému de cela récemment, mais c’est cela la chance d’un leader: se faire pardonner les plus grandes bêtises et erreurs par les siens, un peu comme les fans pardonnent tout à DJ Arafat, à Rihana, ou autres… Au sujet de Mamadou Koulibaly à qui aussi Laurent Gbagbo et le Fpi pardonnaient à l’époque presque tout aussi, l’ex président avait dit: « Mamadou il est comme ça, il faut ainsi prendre ». Et comme en écho à une phrase prêtée à Houphouët le concernant, Laurent Gbagbo a dit un jour publiquement que les deux personnes qui lui ressemblent le plus et le comprennent mieux au FPI sont Affi Nguessan et Mamadou Koulibaly.

C’est vrai que Boga Doudou était mort, mais Sangaré Aboudrahamme était encore vivant lorsque le « chef  » disait cela! Sans faire de lien quelconque avec cette observation du « chef », la fidélité de Sangaré Aboudrahamane dans le bunker, en prison et depuis la sortie ne doit pas exonérer le chef de toutes ses erreurs passées, des frustrations subies pas Sangaré et de l’autocritique salvatrice à faire ! S’agit-il de sauver une nation, une forme de pensée, un parti, ou tout simplement (ou seulement un homme, une femme, des hommes)? En sauvant l’homme aura-t-on vraiment sauvé tout le reste? Pourquoi penser qu’en sauvant le pays et le parti, on n’aura pas sauvé l’homme et les hommes.

Cela dit, je pense qu’Affi Nguessan doit avoir le courage d’assumer et d’expliquer son option stratégique au sein du parti. Le vote doit ensuite se dérouler après les débats lors du prochain congrès, mais il n’est pas utile de contrarier l’action de la direction du parti avant le congrès. La sagesse doit habiter les uns et les autres. Et il serait désastreux de montrer la porte de sortie à Affi Nguessan, comme cela a été fait avec Mamadou Koulibaly, en croyant que ces deux départs n’auront aucun effet à long terme sur le parti. Le Rdr a bien fini par porter un coup dur au FPI dans la durée. Les départs pourraient ne pas avoir d’impacts dans l’immediait, mais dans la durée, ils pourraient bien affaiblir le Fpi qui doit plus que jamais sortir de la logique du pire. Si les autres stratégies menées jusqu’a ce jour n’ont pas permis d’atteindre l’objectif de la libération de Laurent Gbagbo, pourquoi penser que la voie choisie par Affi Nguessan va échouer‎, et pourquoi ne pas sanctionner une politique qui n’a pas permis d’empecher de conduire Laurent Gbagbo à la Haye, et de l’y maintenir depuis trois ans bientôt!

Nous ne sommes pas militants, ni sympathisants actifs du Fpi, nous ne prétendons pas aimer autant ce parti et son fondateur, que ceux qui revendiquent leur adhésion et sympathie, mais nous souhaitons qu’il reste sur l’échiquier politique ivoirien pour aider à consolider la démocratie et manifester par son active et responsable vigilance une attitude, qui empêche les gouvernants de croire que tout est permis. Le passé et le présent du Fpi, ainsi que l’avenir de tous montrent bien, que désormais tous les coups (surtout mortels) ne peuvent plus être permis en politique! Nous avons besoin du Fpi, aux côtés de la société pour rappeler cela et jouer son rôle historique.

Encore une fois, merci cher Alex d’avoir permis ce débat.

Charles Kouassi.

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