Réalités politiques et illusions de la société politique française en temps des primaires (Franklin Nyamsi)

Réflexions sur les primaires politiques françaises

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Parce que la bourgeoisie occidentale qui a triomphé lors des révolutions anglaise, américaine et française dès le XVIIème siècle a progressivement remplacé le principe monarchique par le principe électoral, beaucoup se sont empressés d’oublier que par le même geste, était occulté un phénomène fondamental des républiques de l’antiquité jusqu’au moyen-âge occidental: le tirage au sort des dirigeants politiques de chaque mandature. A Athènes, à Rome, dans les républiques occidentales des siècles suivants l’ère chrétienne, les dirigeants sont tirés au sort dans des urnes où sont indistinctement placés les noms de tous les citoyens aptes à gérer les affaires publiques. Comme l’ont montré les excellents travaux de Bernard Manin, notamment dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, ce que nous nommons démocratie en ce 21ème siècle est tellement différent de ce que les Anciens en pensaient dans l’Antiquité, qu’il faudrait bien plutôt prendre conscience du fait que l’élite politique révolutionnaire et postrévolutionnaire a doublement réussi à s’imposer en Occident: d’abord politiquement, en mobilisant des forces sociales et matérielles contre les monarchies; ensuite intellectuellement, en réussissant à faire croire aux peuples que l’élection était la seule façon pour les citoyens de déterminer l’exercice du pouvoir politique. Ceci frise l’escroquerie.

Comment oublier que la mode des primaires des grands partis politiques européens s’inspire de ce modèle démocratique électoral si peu interrogé? Comment oublier que dans l’idée même de primaire, le primitif prime, puisqu’il s’agit d’une bataille d’élimination politique mutuelle qui semble littéralement mimer l’état de nature dont l’ordre politique prétend par ailleurs, dans la glose de l’idéologie démocratique, pouvoir s’émanciper? Election fourre-tout, la primaire demande à des citoyens de toutes extractions de participer à la concurrence entre des hommes et femmes politiques de métier, rompus à l’art de persuader et/ou de convaincre. Election où tous les coups semblent permis, la primaire expose le candidat sur-financé, dopé par ses soutiens médiatiques, au candidat téméraire qui croit en ses idées, et qui espère le soutien du vote populaire contre ses adversaires aux gros moyens. La primaire est donc l’élection où toutes les prédilections se confondent, d’où l’extraordinaire foire aux désillusions qu’elle crée.

Il faut donc faire l’hypothèse que loin d’être la panacée, les élections primaires françaises aggravent en réalité l’un des vices récurrents du système démocratique en régime représentatif: la construction du consensus politique par l’abandon du pouvoir par les peuples à leurs élites controuvées. Cette construction artificielle du consensus politique à son tour, désarticule le champ politique et l’ouvre dès lors à des aventures périlleuses. Je voudrais, pour enraciner cette critique de l’idéologie des primaires, l’illustrer dans une analyse comparative des illusions et des réalités de la politique française qui se sont cruellement révélées à travers les primaires de ces deux dernières années.

Illusions de la société politique française des primaires

J’en repère volontiers sept: l’illusion de l’alternance significative; l’illusion de l’abandon citoyen de la politique; l’illusion décliniste; l’illusion de la représentativité mégamédiatique; l’illusion de la centralité géostratégique de l’Europe pour la France; l’illusion de la stabilisation de l’ordre politique par le mécanisme des primaires.

L’illusion de l’alternance significative consiste en ceci que bon nombre de citoyens en France continuent de croire en la différence essentielle des gouvernements de gauche et de droite, alors même que les élites politiques des deux bords, au moins depuis l’Accord de Maastricht, ont sacralisé les règles de l’économie de marché, qui est la forme présentable du grand capitalisme international: libre concurrence, quête effrénée de la croissance, du profit et de nouvelles marges d’investissement comme finalités intrinsèques du désir humain universel. Les discours de gauche et de droite diffèrent toujours dans la forme, mais la transhumance réelle des élites devrait vite indiquer que l’arrière-fond conceptuel est structurellement identique.

L’illusion de l’abandon citoyen se traduit par l’idée que les Français seraient lassés de la politique et auraient par conséquent décidé de la laisser aux politiciens, alors même que l’opinion politique française n’a jamais été aussi agitée et volatile dans son histoire que depuis l’ère de l’émergence des réseaux sociaux. L’abandon proclamé de la politique est donc une idée convenue, qui sert autant à expliquer le manque de persévérance dans les luttes citoyennes que le déficit de volonté de rendre compte aux citoyens, chez les élites politiques.

L’illusion décliniste, cette bofitude si commune aux Français ordinaires, donne à croire qu’ils voient tous l’avenir de ce pays sombre, et estiment la bataille des générations futures perdue d’avance. Or, en raison de ce pessimisme de politesse, on ne voit pas trop que derrière le Français râleur, se cache la persévérance quotidienne du besogneux, qui continue d’oeuvrer réellement pour son avenir.

L’illusion de la représentativité des médias se traduit par la croyance, autant partagée par les acteurs des médias et l’opinion citoyenne que le triomphe politique se fait et se défait essentiellement dans les grands journaux et la radiotélévision, alors même que les réseaux sociaux qui brassent infiniment plus de pratiquants, seraient à leur remorque. Et si l’inverse devenait vrai?

L’illusion de la centralité européenne consiste en l’idée que l’assise géostratégique de la France est dans son alliance avec l’Allemagne. Le politique et le citoyen français lambda ont en commun cette croyance: si Paris et Berlin s’entendent, tout irait, croit-on, pour le mieux dans le meilleur des mondes européens possibles. Mais s’interroge-t-on assez sur les fondements de la puissance technologique et industrielle allemande? Sur ceux de la France? Les savoirs-faire de ces deux pays moteurs de l’Union Européenne sont-ils la garantie essentielle de leur prépondérance économique et politique mondiale?


La société française culmine enfin dans la croyance que les différends politiques qui la traversent peuvent être exprimés, intégrés, digérés et arbitrés par le mécanisme des primaires de la droite, puis de la gauche, ou vice versa. On croit naïvement que l’avenir politique du pays est comme une longue dissertation de classe préparatoire ou chaque hypothèse ayant été confronté à ses arguments pro et contra, on aboutirait enfin à une thèse finale, apothéose de l’intuition et de la discursivité du rédacteur.

D’où la nécessité de thématiser un réel français autrement plus pédagogique…

Réalités politiques françaises consistantes malgré les primaires

Je perçois bien au contraire des réalités politiques qui démentent le bilan pessimiste français qui précède.

Désormais, en réalité, c’est la totalité de l’élite politique dite républicaine qui est en danger de disparition systémique en France. La renonciation de François Hollande, chef de la gauche jusque là, en plein exercice de la fonction républicaine suprême, connote le même chant du cygne que la dénonciation catastrophique de François Fillon, désormais livré à la vindicte morale de la France entière en raison de l’affaire dite Pénélope Fillon, qui fait actuellement rage. Décapitées, les deux têtes de la droite et de la gauche républicaine cèdent le pas aux extrêmes de leurs camps respectifs: Marine Le Pen, pour la droite; Mélenchon et Hamon notamment, pour la gauche. Ce sont donc les extrêmes qui héritent de fait de la gestion de la république française, en raison du discrédit total des élites dites républicaines…

Deuxièmement, les Français sont loin d’avoir abandonné la politique aux politiciens. Ils se réinvestissent plutôt dans d’autres voies de traverses d’expression publique, comme les associations, les réseaux sociaux, les espaces d’interaction humanitaire, les mobilisations médiatiques et transversales ponctuelles, les pétitions, etc. Les Gaulois, nous dit-on, sont frondeurs. C’est vrai. Ils ne le sont pas souvent si ouvertement. Ce pays adore la nuance, le biais. On devrait voir qu’il les Gaulois sont aussi frondeurs dans leur mode de participation à la république. Parce que la place centrale de l’Etat a été viciée par les corrompus de gauche et de droite, comme du centre, la France des citoyens la déserte exprès, mais pour s’exprimer autrement. Sur des places maraudeuses. Loin des sentiers battus. Le peuple français est certes introuvable comme le souligne un titre de Pierre Rosanvallon, mais cela n’est valable que pour ces élites, héritières de la manoeuvre électorale de la bourgeoisie révolutionnaire, qui n’ont pas compris que les citoyens leur assignent désormais la portion congrue des conservateurs aveugles qui minent le progrès sociopolitique en chaque époque.

Troisièmement, il y a donc lieu de dire qu’il y a une France de l’espérance: on la trouve à tous les âges de la créativité exceptionnelle de ce peuple plein d’autodérision. Les jeunes, les femmes, les seniors français, mais surtout la classe moyenne qui raque chaque année pour être dans les clous du système fiscal, savent que l’avenir est au prix de la somme de leurs efforts quotidiens. Et il y a une volonté de réformer, d’améliorer, de préparer une France alerte pour les générations futures. Elles se voit dans les associations culturelles et sportives, dans la créativité des arts, dans les brassages extraordinaires de la mixité de ce pays, dans la vie infinie de l’esprit qui s’y poursuit, par mille nuances qui vont du raffinement du Camembert aux euphories du Tour de France ou des vins de Bordeaux. France is not back, because France has never gone!

Quatrièmement, les échecs successifs de nombreux sondages médiatiques tentant de prédire les grands événements politiques français alertent l’observateur sur un fait. L’opinion se fait de moins en moins en France par les grands médias parisiens traditionnels. Désormais la fabrique de l’opinion est une oeuvre encore plus disséminée et disparate que d’habitude. La montée de l’extrême droite lepéniste, la victoire de Fillon ou celle de Benoît Hamon aux primaires des Républicains et du Parti Socialiste, ont autant surpris les sondeurs que les partisans des gagnants eux-mêmes. De même , on voit comment les campagnes cybernétiques d’un Mélenchon ou d’un Macron en surprennent beaucoup par leur retentissement populaire. Cela signifie inexorablement que l’opinion française a changé de mode d’interaction interne et d’auto-construction.

Enfin, contrairement à une certaine opinion, le coeur stratégique de la France n’est pas en Allemagne européenne, mais en Afrique, comme l’a clairement avoué l’ancien président de la république française, Jacques Chirac, dans une célèbre interview disponible sur Youtube: « Quand vous avez 10 euros en France, n’oubliez pas que près de 7 de ces euros proviennent des richesses naturelles de l’Afrique ». Très clairement, Jacques Chirac affirmait ainsi que la valeur de la monnaie française tenait à son accès privilégiée aux ressources naturelles de ses ex-colonies. La réalité politique française, celle dont la révélation indispose tout le monde en France, des chaumières aux bureaux feutrés, c’est une dépendance géostratégique inavouée aux immenses richesses naturelles de l’Afrique et au maintien à la tête des Etats africains de dirigeants compatibles envers une certaine boulimie secrète de la classe politique française de tous les bords. L’or, l’uranium, le manganèse, le bois, la banane, le café, le cacao, le fer, le pétrole, le gaz, le cobalt, le diamant, toutes les bonnes richesses qui fournissent généreusement l’industrie française depuis le 19ème siècle, viennent essentiellement d’Afrique. Le financement des campagnes présidentielles et des partis politiques français s’en ressent nécessairement, tout comme la gêne de la classe politique française, tous bords confondus, extrêmes compris, quand est posée la question de la légitimité du Franc CFA (Communauté Francophone Africaine), ancien Franc des Colonies Françaises d’Afrique, aujourd’hui encore sous le contrôle principal de la Banque de France. La réalité et l’inconscient géostratégique de la politique française, c’est l’Afrique.

Pour toutes ces raisons, il convient d’en conclure que les Primaires de la gauche et de la droite françaises ont au moins eu un mérite essentiel: accentuer la conscience du malaise entre les Français et leur système politique, d’une part; et mettre en évidence le double risque du changement positif et/ou négatif qui guette la France. Soit en effet, la France réforme et renouvelle les règles de participation des citoyens à la gestion de la res publica, et les oligarchies traditionnelles s’effondrent. Soit en réalité, la France se crispe sur son provincialisme, et dès lors, elle se fait gouverner par son extrême droite ou son extrême gauche, une fois que la gauche et le centre républicains auront fini de griller toutes leurs élites dans des procès réciproques en cascade, pour haute corruption endurcie. Alors, aux chutes anciennes de DSK et récentes de Hollande ou de Valls, répondraient comme un écho les élisions brutales de Sarkozy ou de François Fillon. Le coeur politique de la France se vide au fur et à mesure que les politiques sans coeur se vident. Disons dès lors que les Primaires Politiques françaises nous enjoignent, ni plus, ni moins, de repenser toute la démocratie française, si nous ne voulons pas courir le risque d’y renoncer entièrement. Affaire à suivre alors…

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Publié par La Rédaction