Le modèle de recrutement des enseignants-chercheurs en Côte-d’Ivoire, un obstacle aux glissements catégoriels ?

Ly-Ramata Bakayoko

Juste éclairer certaines lanternes au sujet du recrutement des enseignants-chercheurs…

La raison principale motivant le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, à travers lui, l’État à donner le primat aux recrutements nouveaux sur les glissements catégoriels, tiendrait au fait que les candidats en glissement catégoriel ont déjà un emploi. Sur la base de cette considération que je considère comme une atteinte grave à l’éthique du travail et une invite non assumée à l’irresponsabilité et la paresse professionnelle parce que source de démotivation, plus des 2/3 des postes budgétisés mis à la disposition du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique par celui de la Fonction Publique en vue d’être pourvus en enseignants, sont affectés aux recrutements nouveaux.

La ritournelle quotidiennement servie à cette fin, chaque fois que des interrogations pertinentes sont émises, est celle-ci : « Ils (les candidats en glissement catégoriel) travaillent déjà. Ils peuvent donc attendre. » Et, pourtant, personne n’a signé de contrat avec le Très Haut quant à la date précise de son rappel. Perdre, ne serait-ce que trois ans, c’est énorme dans une carrière professionnelle. Je me demande, toute réflexion faite, si les partisans d’une thèse aussi farfelue se sont, une seule fois, donné le temps d’examiner, de façon exhaustive, les conséquences administratives qui en découlent ?

Les conséquences

La première des conséquences, qui saute, tout de suite, aux yeux, est que des élèves que tu as formés au lycée et qui sont admis au grade de Docteur, après sept années d’études universitaires, te sont préférés au concours de recrutement et, du coup, te supplantent administrativement bien qu’en plus du diplôme de Doctorat en poche, tu sois aussi titulaire du CAPES (Certificat d’Aptitude pédagogique pour l’Enseignement Secondaire), assorti de plus d’une dizaine d’années d’exercice effectif de la fonction enseignante. Il y a également le cas des stagiaires de l’École Normale Supérieure dont tu as assuré l’encadrement sur le terrain, mieux, participé aux jurys qui les a jugés aptes à la fonction enseignante, durant une dizaine d’années voire plus, et qui sont, quelques années après ou entre temps, admis au grade de Docteur. Il arrive que ceux-là aussi te soient préférés au concours du recrutement des enseignants-chercheurs. C’est un scandale !

L’invariable argument brandi est qu’on (candidats en glissement catégoriel) travaille déjà, comme si notre admission à l’École Normale Supérieure (ENS) nous été gracieusement offerte sur un plateau d’or ou de diamant. De nombreuses personnes qui sont de ma génération ou de ma promotion à l’Université et qui sont, peut-être, en ligne, en témoigneront certainement. Je pense notamment à Blottié Gbadou Innocent, Kouamé Koffi Théophile, Diarrassouba Ouattami, Mala Robert, Traoré Lacina, Zatto Nénékou, N’Da Anougba Charles, Kra Kouassi Thomas, Konaté Soma, etc. : nous y avons été admis, lorsque monsieur Al Shaamma y avait les pleins pouvoirs, quoique la direction de l’école était tenue par feu le professeur Touré Vakaba. Qui connaît la rigueur de cet homme, peut aisément comprendre que notre entrée dans cette prestigieuse école n’a pas été usurpée, encore moins marchandée.

Donc, si tant est qu’on est préoccupé au sommet de l’État par la lancinante question de l’emploi des jeunes, pour contenir le flot, on pourrait leur (ces Docteurs candidats en recrutement nouveau) ouvrir gratuitement et gracieusement les portes de l’École Normale Supérieure (pour ceux qui ne seraient pas recrutés, suite à un test juste et rigoureux) à l’effet de les initier aux sciences de l’éducation et à la pédagogie, les recruter d’abord au lycée, le temps de leur permettre de s’acclimater avec le métier et les admettre ensuite au Supérieur.

En France, de nombreux Docteurs exercent au lycée, mais sont rémunérés sur la base du diplôme obtenu et peuvent évoluer dans la gradation universitaire, contrairement à ce qui se fait en Côte d’Ivoire. Ils pourraient également se faire employer dans les établissements privés, le temps d’obtenir une place au public. Ce fut d’ailleurs le cas de beaucoup d’entre nous, je veux parler de la première promotion de l’Université de Bouaké. Certains ont plusieurs fois échoué aux concours d’entrée à l’ENS, à l’ENA, à la Police, à la Douane … et ont du faire un détour dans le secteur privé, avec des salaires de misère, avant de connaître le succès, d’être intégrés au public. Il ne suffit pas de savoir rouler des ‘’r’’, de se livrer à un psittacisme infécond de théories philosophiques, littéraires ou scientifiques mal assimilées pour se considérer comme de bons enseignants. Le bon enseignant est nécessairement un bon pédagogue, c’est-à-dire une personne qui peut transmettre des connaissances d’une manière claire et précise. Une telle précaution prise, assurerait ou vaudrait à la nation, des enseignants-chercheurs, à tout point de vue, compétitifs.
Tous nos Grands Maîtres qui font, au plan académique, la fierté de ce pays, sont quasiment tous passés par le lycée. En le disant, je pense aux Professeurs Poamé Lazare Marcellin, Yacouba Konaté, Abou Karamoko, Boa Thiémélé Ramsès, Tayoro Gbotta Blaise, Koladé Maurice, Grodji Jean-Baptiste, feu Yao Sékou Jean, etc. Ne faisons donc pas du passage au lycée, un critère de différenciation défavorable, de perdition ou de blocage. J’ai déjà entendu, éberlué, cette phrase : « Il est en train de se gâter au lycée. » On ne se gâte pas au lycée car, ces assises, ces réflexes fondateurs du bon enseignant, on les acquiert au lycée. Personnellement, j’ai beaucoup appris au lycée, à travers mes propres séances de cours, l’encadrement des stagiaires, la participation aux jurys du CAPES. Je peux même affirmer, sans forfanterie aucune, que je suis devenu philosophe au lycée. La vérité est que c’est dans la pratique qu’on devient philosophe et non lors ou à la faveur de ces occasionnelles foires de hautes voltiges intellectuelles stériles qui nous éloignent davantage de la réalité et des causes véritablement humaines.

Frustrant et démotivant

Si on est, comme on le prétend, acquis à la cause de tous ces jeunes en quête d’un premier emploi, désamarrons-nous de ces discours démagogiques et mettons un terme définitif à ces concours d’opérette qui ne sont, à la vérité, que des filons d’enrichissement pour ces apologètes et fanatiques de l’enrichissement illicite. Nous savons tous que ce sont les plus offrants ou ceux ayant les parrains les plus influents qui sont retenus à l’issue de ces ‘’concours’’. Pourquoi ne pas les orienter directement après l’obtention du Baccalauréat dans les grandes structures étatiques de formation professionnelle comme le CAFOP, l’ENS, l’ENA, l’INFES, l’INFAS, l’INPHB, l’ENSEA, la police, la douane, la gendarmerie, la marine, etc. ? Cela ferait considérablement baisser le taux de chômage qui galope chaque année et leur éviterait également de se risquer dans des embarcations de fortune sur les eaux furieuses de la méditerranée, tentant de rallier l’Eldorado. Ce ne sont donc pas les Universités qui permettront de résoudre cette problématique de l’emploi.

Dans tous les pays de ce monde, l’Université est considérée comme la crème de tout le système d’enseignement. On ne doit donc y retenir comme enseignants, que ceux qui le méritent véritablement, pas seulement au regard du parchemin obtenu (le Doctorat), mais aussi et surtout, du parcours, des expériences glanées. C’est pourquoi, dans le choix des lauréats, qu’on accorde un point d’honneur à compulser le dossier présenté par chaque candidat, si possible, à vérifier les informations qui y sont consignées. Un entretien de 10 minutes ne saurait suffire à déceler les potentialités réelles d’un candidat. C’est une vue de l’esprit. Une étude sérieuse des dossiers pourrait éminemment aider à faire des choix judicieux. Ce n’est qu’un avis.

Le dernier mot appartient aux décideurs. Mais, il faut impérativement corriger cette injustice qui a cours, avec son lot de frustrations, d’affliction. Dans une vie professionnelle, on donne le meilleur de soi-même avec l’idée d’être, un jour, promu à des emplois supérieurs et non pour être illégalement coiffés par ceux qu’on a formés, qui plus est, n’ont pas un profil supérieur au nôtre.

C’est frustrant et une invite à la démotivation qui ne s’assume pas. Revoyons donc nos copies ! Personnellement, je me considère comme déjà fiché, pis, sacrifié à cause de cette saillie qui ne plaira certainement pas à beaucoup de personnes. Cependant, si les propositions qui y sont suggérées peuvent contribuer à sauver d’autres compétences, ce serait déjà gagné pour le pays. Généralement, je ne raisonne pas en termes personnel, d’ego, mais ensembliste, humaniste car, comme le dit Sartre « chaque homme porte sur ses épaules, la responsabilité de tous les autres hommes. » (Cf. L’existentialisme est un humanisme). Dieu nous aide ! Dieu aide la Côte d’Ivoire à connaître des jours de plus en plus glorieux, heureux !!!

Docteur Sékou Oumar DIARRA
Professeur certifié de philosophie
E-mail : diarra.skououmar262@gmail.com

Author: La Rédaction