Le RHDP au pouvoir en Côte-d’Ivoire jusqu’en 2050 n’est pas réalisable : en voici les raisons

Le sommeil, c’est la musique des tombes (Albert Cohen).

Le Chef de l’Etat, lors du premier congrès ordinaire du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix, a, pendant son allocution, rassuré l’opinion nationale et internationale sur le fait que tout se déroulera bien en 2020 (ce qui est rassurant) et en a profité pour soutenir que le RHDP gagnera en 2020 jusqu’en 2050 à cause de la mobilisation exceptionnelle du jour. C’est à cette dernière séquence de son allocution que nous allons nous intéresser pour dire que cette prophétie ne peut se réaliser. Ces propos tenus par le Président de la République ont commencé à courir avant 2015 sous forme de rumeur avant que le secrétaire par intérim d’alors du RDR ne les porte à la connaissance du grand public en soutenant le 19 août 2017 que le RHDP pourrait conserver le pouvoir pendant cinquante ans. Les ivoiriens auraient tort de minimiser ces propos ou de les considérer comme de la simple provocation à l’endroit du PDCI et de négliger leur pertinence dans le cadre des ambitions politiques en Côte d’Ivoire.

Le règne absolu d’un parti politique, ce n’est plus possible en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire des années 2000 n’est pas la Côte d’Ivoire de 1960. De 1960 jusqu’en 1990, Houphouët-Boigny, à l’époque, a eu besoin de ce règne absolu parce que cela répondait à des nécessités conjoncturelles. Le pays sortait de l’époque coloniale, était en plein chantier et avait besoin d’une unité forte autour du leader pour réaliser les défis qui se présentaient à lui d’autant plus que, sur le papier, la Côte d’Ivoire, n’était pas le pays le plus en vue dans l’espace francophone ouest-africain.

Aujourd’hui, dans les années 2000, ce modèle ne peut prospérer. Y croire, c’est se méprendre sur l’état d’esprit réel des ivoiriens. Il ne faut pas assimiler la passivité de l’ivoirien à une attitude défaitiste. Elle est plutôt une lente maturation, un processus d’accumulation quantitative qui éclot en colère rageuse, laquelle peut prendre des formes inattendues. On peut perdre les élections alors qu’on pensait la remporter haut les mains. Le Général Guéi Robert en sait quelque chose. D’autres personnalités aussi. Les ivoiriens n’ont pas l’éléphant comme symbole pour rien. C’est au moment où le leader pense tenir son peuple en laisse et en bride qu’il lui échappe le plus. Tous les seconds mandats en Côte d’Ivoire, qu’ils soient de fait ou de droit, font ressurgir les mêmes récriminations contre le leader qui, malheureusement, maintenu par son entourage de courtisans loin des aspirations des ivoiriens, perd petit à petit le contrôle de son peuple. Et « quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend » dit un groupe zouglou. Cela devrait amener les futurs dirigeants à une profonde réflexion.
Croire qu’un parti politique peut régner quatre à cinq décennies durant, c’est aussi ne pas tenir compte de notre histoire de ces dernières décennies. Il y eu un avant 1990 et un après 1990. Il y a eu décembre 1999, septembre 2002 et novembre 2004. Ces dates-clés sont l’expression d’une transformation profonde de la mentalité de l’ivoirien. C’est vrai qu’il y eu la période 2010-2011 qui a instauré une peur généralisée au point qu’aujourd’hui, beaucoup d’intellectuels se terrent et se taisent, refusent de contribuer de manière constructive au débat citoyen pour une société ivoirienne plus dynamique. Il y a aussi une différence fondamentale entre 1960 et 2019. Le niveau d’instruction des ivoiriens est plus élevé en 2019 qu’en 1960 et, ce niveau d’instruction va avec un certain développement de l’esprit critique qui n’est, d’ailleurs, pas l’apanage des seuls lettrés.

Alors que les titulaires d’une maîtrise, pour ne prendre que ce diplôme, se comptaient au bout des doigts en 1960, aujourd’hui, ils sont des milliers à jouir de ce titre même si, dans la majeure partie des cas, ils sont sans emploi. Il faut aussi souligner, par ailleurs, que, dans les années 60 à 80, les forces démocratiques ne bénéficiaient pas d’une conjoncture internationale favorable. C’est pour cela qu’il y a eu l’assassinat des gens comme Patrice Lumumba et Thomas Sankara. Si on avait été pendant cette période, Laurent Gbagbo serait déjà mort en 2010. Aujourd’hui, la conjoncture internationale est différente et les forces démocratiques ont plus d’aisance à s’exprimer. Il est vrai que les Memel-Fotê, Zadi Zaourou, Aboudramane Sangaré, Marcel Etté ont tiré, pour certains leur révérence, et, pour les autres, se tiennent loin des activités publiques à cause du poids de l’âge. Il est vrai aussi que Laurent Gbagbo est maintenu prisonnier à la Haye. Il est également vrai que les Bamba Moroféré, Francis Wodié et bien d’autres figures emblématiques qui ont marqué d’une pierre blanche l’histoire syndicale et politique de la Côte d’Ivoire sont quelque peu en retrait. Mais il y a des milliers de Laurent Gbagbo, de Zadi Zaourou, de Bamba Moriféré, Marcel Etté, Francis Wodié, Mamadou Koulibaly, pour ne citer que ceux-là, disséminés dans toutes les couches sociales, depuis le monde paysan jusqu’aux élites intellectuelles. Avec la multiplication de ces leaders adulés et figures emblématiques dans la conscience populaire, il n’est plus possible que certains schémas anciens refassent surface même s’il y a, en apparence, une démission généralisée et un sentiment de lassitude face au retour régulier des mêmes problématiques politiques, économiques et sociales.

Il est vrai que beaucoup d’ivoiriens continuent d’avoir une conviction intéressée qui induit à des erreurs de jugement et qui explique la ruée vers le détenteur de la bourse ; ce qui devrait inciter à la prudence. Mais l’alternance politique et même l’alternance générationnelle a été actée depuis l’année 2000 avec la montée en puissance de certains jeunes leaders. C’est pour cela que le RDR, devenu RHDP, depuis le samedi, est au pouvoir. Cette alternance politique et générationnelle marque profondément les consciences et nourrit le fort désir d’une alternance en 2020.

Pour le moment, les flèches ne viennent que du président Bédié et les coups de poing feutrés, de Soro Guillaume. Imaginons l’effervescence populaire que pourraient susciter les déclarations d’un Laurent Gbagbo redescendu dans l’arène et d’une Simone Gbagbo remise d’aplomb aux côtés de son compagnon de lutte depuis les cellules communistes clandestines mises en place par Zadi Zaourou. Le rêve de voir le RHDP au pouvoir jusqu’en 2050 pourrait fondre comme du beurre au soleil et s’effondrer plus tôt que prévu.

Même s’ils dynamisent les partisans et les poussent à travailler d’arrache-pied, les propos tenus par le Président de la République crispent davantage l’atmosphère politique déjà surchauffée par toutes les déclarations qui fusent depuis quelques temps et qui ne sont pas bonnes pour la santé politique et économique de la Côte d’Ivoire. Pour la dynamique politique, les propos tenus le samedi 26 janvier 2019 au stade Félix Houphouët-Boigny par le Président sont les bienvenus parce qu’ils donnent de la matière à la réflexion intellectuelle et marquent la nécessité pour l’opposition de s’organiser avant d’aller à la conquête du pouvoir. Cela devra se faire nécessairement en rangs serrés. Mais, pour l’enfant de la démocratie qui a bénéficié d’une alternance politique soutenue par la communauté internationale, ces propos vont en contradiction avec sa propre histoire politique qui est l’histoire de tous ceux qui se sont battus pour une cause et qui a été celle de Laurent Gbagbo et qui sera, certainement, celle du président Bédié, de Soro Guillaume et de bien d’autres. Il s’agit d’une histoire dans laquelle le désir d’alternance a toujours triomphé de la volonté de confisquer durablement le pouvoir d’Etat.

Il était important de situer l’opinion sur la portée de cette déclaration parce que tout ce qu’on entend ces derniers temps constitue une sorte de conditionnement de l’opinion pour faire croire qu’il n’y a plus à se battre pour arracher le pouvoir et acter la victoire du RHDP en 2020. En politique, rien n’est anodin, surtout s’il vient d’acteurs-clés. L’histoire récente de notre pays (de 1999 à 2002) est pleine de ces propos considérés comme anodins et donc de peu d’intérêt mais qui ont profondément, par la suite, bouleversé le paysage politique. Demandez aux présidents Bédié et Gbagbo ; ils vous diront ce qu’ils en savent.

Pascal FOBAH Eblin

Author: La Rédaction