Côte d’Ivoire: Le cas Soro Guillaume, parlons-en !

Depuis sa démission de la présidence de l’Assemblée nationale le 8 février 2019, Soro Guillaume est au cœur de l’actualité politique en Côte d’Ivoire. Pendant que certains saluent son ralliement au président Bédié et possiblement au président Gbagbo pour mener la Côte d’Ivoire sur les berges de la réconciliation et de notre âme commune enfin retrouvée, d’autres développent une argumentaire émotionnel autour de sa personne afin d’empêcher l’empathie populaire autour de son combat avec le président Bédié pour une Côte d’Ivoire nouvelle. Cette contribution, tout en présentant le caractère pernicieux de ces attaques pour le camp qui les suscite, montre que les prévisions stratégiques ne peuvent l’exclure dans la perspective de la présidentielle de 2020 qui permettra à la Côte d’Ivoire de retrouver son âme ou de la perdre définitivement, une âme mélangée depuis 1990, frappée, humiliée, défigurée, traumatisée et livrée nue à la risée mondiale dans les salles et geôles de la CPI.

Voilà bientôt 24 ans que Soro Guillaume s’impose sur la scène politique après avoir impressionné, comme leader syndical d’abord, puis comme chef de la rébellion, Bédié, Gbagbo et Ouattara. On peut l’aimer ou ne pas l’aimer. Cette contribution n’est pas dans l’émotionnel qui emprisonne la raison dans sa manifestation rationnelle. Soro Guillaume et les membres actuels des partis politiques issus de sa génération, et je le répète, constituent ceux-là que la boule de cristal ivoirienne révèle comme personnel politique de demain. Si quelqu’un pense qu’il y en a d’autres, qu’il me les propose. Je suis preneur.

Sous nos yeux, Soro Guillaume est en train de se construire une stature. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il reste actuellement un acteur majeur de la scène politique ivoirienne. Son positionnement donne du tournis à Ouattara et aux caciques du RHDP. Il est, face à eux, l’avenir dans la mesure où si Ouattara tombe en 2020, ceux qui sont dans son ombre couleront avec lui pour la plupart et, l’histoire nous a toujours révélé dans ce pays la vie des anciens tenants du pouvoir. Sachant que le Président Ouattara est en fin de course et que, dans dix ans, il ne serait pas la seule personnalité en vue dans sa génération, Soro manœuvre pour perde moins de plumes même s’il perd l’estime du Président Ouattara. Lui et Bédié en association avec les « Gbagbo ou rien » sont les seuls à pouvoir faire plier l’échine au RHDP d’Alassane Ouattara en 2020. Ce sont à l’heure actuelle les seuls acteurs capables de mettre en place les fondements d’une Côte d’Ivoire réconciliée avec elle-même et son histoire et sans les démons de la division sous quelque forme que ce soit et pour quelque raison que ce soit. En dehors de ces trois acteurs, Soro, Bédié et Gbagbo, il n’y a personne d’autre qui peut faire le poids face au RHDP.

Certaines personnes espèrent qu’un malheur quelconque arrivera à Soro Guillaume comme pendant longtemps d’autres ont souhaité les pires malheurs à Alassane Ouattara. On cherche à toucher à sa dignité et à l’humilier comme cela a été fait avec Alassane Ouattara. Que l’histoire se répète en Côte d’Ivoire ; aux mêmes causes suivent les mêmes conséquences ! Et, on oublie de toucher le fond des choses ; on nage en surface. On entend certains dire : « Soro ne pèse rien dans ce pays » parce que les candidats qu’il a parrainés sont tombés face à des candidats soutenus par les moyens de l’Etat et la machine du RDR comme, par le passé, on a entendu dire, dans les années 90, « le FPI ne pèse rien », « Gbagbo ne sera jamais président ici ». La suite de ces erreurs de jugement, on la connaît tous. La pierre rejetée est devenue la pierre angulaire.

Soro Guillaume est le modèle d’intrépidité que notre société ivoirienne errante a produit et on doit composer avec cette donnée stratégique qu’il représente. Il a dirigé la rébellion, c’est vrai, comme porte-parole et premier responsable de sa branche politique. Mais un frêle jeune homme de 30 ans qui était encore, juste quelques petites années avant, sur les bancs de la faculté pouvait-il avoir les moyens diplomatiques et financiers de s’offrir les tonnes d’armes qui ont fait pleuvoir le soufre embrasé sur les populations ivoiriennes ? Que ceux qui veulent clouer Soro Guillaume au pilori et le livrer à la vindicte populaire parce qu’il a refusé de les accompagner dans leur boulimie du pouvoir à vie n’oublient pas que des questions de fond demeurent qui pourraient révéler les cadavres enfouis dans les placards. A qui a profité le « crime » rebelle de Soro Guillaume ? Qui a joui et continue de jouir de sa jeunesse sacrifié dans le maquis du nord ? Qui a tiré les dividendes diplomatiques et internationaux de son reniement par une partie de la population ivoirienne ? Quand l’on aura répondu à ces questions avec toute la sérénité et la lucidité de la rationalité, l’on verra que qui veut crucifier Soro Guillaume sur l’autel de ses ambitions se crucifie lui-même parce que, contrairement au modèle de la lâcheté qu’on veut lui coller, Soro Guillaume sera vu comme un modèle de courage et de dévouement à une cause.

Attention donc à l’arroseur arrosé parce qu’à chacun sa boule puante. Ponce Pilate qui a fait relâcher Barrabas et fait crucifier Jésus est aussi coupable aux yeux de la justice divine et de celle des hommes que les pharisiens qui ont réclamé la relaxe de l’un et la crucifixion de l’autre. Les Pharisiens l’ont voulu, Pilate l’a fait. L’un est l’ordonnateur instigateur et l’autre, l’exécutant.

S’il n’y avait pas eu d’ordonnateur, il n’y aurait jamais eu d’exécutant. S’il n’y avait pas eu de pipi, il n’y aurait jamais eu de caïman ni de gloire qui rende les gorges chaudes. Entre celui qui pisse et, de son urine, crée le caïman par un processus alchimique et la créature carnivore qui dévaste les eaux, qui est le plus responsable du désastre ? Pourquoi rejette-t-on le caïman mais aime-t-on jouir des privilèges accordés par son désastre ? Admettons que c’est une bien curieuse façon de voir les choses et un bien curieux dispositif éthique qui enfonce ses défenseurs et théoriciens.

Mais comme le bon larron qui se rachète, la voix du rachat s’offre pour qui le sollicite auprès du peuple. Les personnages de la passion du Christ sont bien incarnés dans notre actualité politique et, Soro Guillaume mérite les encouragements de toute cette jeunesse qui attend un autre type de gouvernance en Côte d’Ivoire. On a cru 2020 sous coupe réglée mais on constate, ahuri, que 2020 fuit des mains avec la libération même sous condition de Gbagbo et Blé Goudé et la coalition à venir entre Soro et Bédié. Le boxeur groggy, assommé par ces événements cruciaux et les départs du RHDP de Soro et de Bédié, lance des coups de poing dans le vide.

D’autre part, on oublie trop souvent que le Mandela que nous connaissons et chérissons tant aujourd’hui, héros de la lutte anti-apartheid, a été pendant longtemps qualifié de terroriste par les autorités américaines à cause de la violence politique exercée par l’ANC. Ce n’est qu’en 2008 que son nom a été retiré de la liste noire du terrorisme par ces mêmes autorités américaines. Mandela a été le fondateur, en 1961, de la branche armée de l’ANC, baptisée Umkhonto we Sizwe, c’est-à-dire « le fer de lance de la nation ». Cette branche posait des bombes. Mandela a aussi théorisé la légitimité de la lutte armée comme moyen d’accession à ses droits civiques. Mais aujourd’hui, tout ce pan de sa vie politique a été comme effacé. L’histoire africaine nous parle, chers ivoiriens.

Le combat de Soro Guillaume au sein de la FESCI dans la période de 95 à 98 n’a pas que profité aux seuls ressortissants du nord. Il a profité à toutes les ethnies de Côte d’Ivoire. Il devrait donc garder cela comme boussole et ne pas laisser en rade les populations du sud, de l’est, de l’ouest et du centre. L’intérêt de tous et non l’intérêt d’un clan doit être sa préoccupation. Mais cela n’est possible que si les ivoiriens dans leur ensemble, dans toutes les ethnies, décident de l’accompagner dans sa nouvelle aventure aux côtés de Bédié et de, bien sûr, Gbagbo qui l’a pris à un moment donné sous ses épaules après la création de la FESCI au GRTO sous le regard bienveillant de Bernard Zadi Zaourou. Ce serait une erreur de le laisser aux seuls Sénoufo. Une fois, on peut comprendre avec l’abandon du Président Ouattara aux populations du nord ; deux fois serait une énorme bêtise avec un autre ressortissant de la même zone.

En conclusion, l’angle d’attaque du passé rebelle de Soro Guillaume risque d’être désastreux pour ceux qui s’amusent à ouvrir la boîte de Pandore. Qu’ils cherchent autre chose.

Ma conviction est que, dans la réflexion savante de type stratégique, ni les questions d’état d’âme ni les préoccupations métaphysiques n’intéressent celui qui se projette dans l’avenir à partir de l’analyse lucide du présent. La fin justifie les voies auxquelles l’on recourt est la doctrine. Il faut que les uns et les autres sortent des eaux agitées de l’émotion pour entrer dans le feu de la rationalité qui brûle tous les mirages de toutes sortes qui empêchent de voir le résultat dans sa nudité la plus belle. L’élite occidentale ne s’embarrasse pas de scrupules lorsqu’il s’agit de l’intérêt national, sachant faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire. Nous, nous le faisons lorsqu’il s’agit de courir vers l’argent que distribue à qui il veut le tenant du pouvoir. Nous devons changer de logiciel pour penser et agir en occidental dans les questions stratégiques et d’intérêt national. Pour moi, les injures et autres agressions à l’endroit de l’image des leaders que sont Soro et Bédié tout comme les marches suscitées contre Gbagbo ne sont que peine perdue. 2020 remettra le RHDP dans les limbes.

Pascal FOBAH Eblin

Author: La Rédaction