Le terme « génocide » est-il applicable aux tueries dans l’ouest de la Côte-d’Ivoire ? Ouloto et Kahé Éric divisés

Anne Désirée Ouloto face aux populations WÊ du Guemon et de Cavaly:

« La définition du mot génocide, le blanc qui a créé son mot lui a donné une définition. Est-ce que cette définition-là s’applique à notre cas ? (…) J’ai vigoureusement et vraiment avec la dernière énergie, condamné les propos de cette dame politique qui a parlé de génocide wê à Duekoué. (…)
Dire à la nation que moi mes parents sont haïs par la nation. En Côte d’Ivoire on déteste les wê c’est ce que ça veut dire au point de s’organiser pour dire que c’est une race qu’on va exterminer. Qui gouvernait quand le peuple wê a été exterminé, a été tué en masse ? Il n’y a pas eu de génocide wê c’est pourquoi il ne faut pas politiser. Le peuple wê a payé très cher. »

Eric Kahe écrit à Anne Désiré Ouloto, après sa sortie sur l’affaire « génocide WÊ »

Le ministre Eric Kahe, président de l’AIRD.
Ci-dessous, la lettre ouverte du ministre Eric Kahe, président de l’Alliance Ivoirienne pour la République et la Démocratie (AIRD) à sa soeur, la ministre RDR, Anne Désiré Ouloto. (Les titres et légendes sont de la rédaction)

Madame la Ministre et chère Sœur Anne Désirée Ouloto,
Il ne me semble pas approprié, parce que cela paraîtrait relever d’une prise de distance, d’user du « vous », au cours de cet échange fraternel que je me permets d’initier. Ceux qui nous connaissent verraient dans le « vous », un exercice attentatoire à la nature de nos relations dans la vie quotidienne, même si depuis avril 2011 nous ne nous sommes plus parlés. Celles-ci ont été tissées à différents étages et ont eu le privilège d’avoir été scellées sous les aisselles paternelles, de notre papa Ouloto, dont la belle et naturelle dignité dans la vie et dans l’exercice de ses fonctions d’officier militaire, en fait un patriarche admiré de tous, et plus particulièrement de ses enfants biologiques ou d’adoption.

C’est d’ailleurs pour cela que je n’ai jamais accordé le moindre début de crédit à ceux qui disent voir ton ombre, derrière les difficultés faites au retour d’exil des cadres de ta région, te soupçonnant à tort, de protéger ton positionnement local.

Ma présente démarche est consécutive aux propos qui t’ont été prêtés ce week-end, lors d’un meeting dans la région de Tiassalé. Assimilant ces propos à des « fakenews », je les avais accueillis avec un sourire amusé, jusqu’à leur publication par des journalistes professionnels.

Ainsi, parlant des drames vécus par ta région depuis 2002, avec des points culminants en 2011-2012 – en une seule nuit plus d’un millier de membres d’un groupe ethnique massacrés, suivis d’autres meurtres, avant de clore cette macabre série par Nahibly – tu aurais affirmé à ce meeting « Si un peuple WÊ avait été victime de génocide, je ne serais pas en vie, moi qui vous parle parce que je suis WÊ. Faisons la politique de la paix, du rassemblement et du développement. Faisons la politique de la cohésion et du vivre ensemble ».

Même si je ne saisis pas bien pourquoi « un peuple Wê » et non « le peuple Wê », ma réaction – fraternelle je le rappelle- portera sur un seul point, convaincu que si de tels propos ont été effectivement tenus par toi, ils relèvent d’une erreur d’interprétation du mot « génocide ». Ce qui me permet de t’accorder le bénéfice de la bonne foi, par erreur de définition d’un mot. Le français n’est pas notre langue maternelle et aucun de nous, n’est à l’abri de telles erreurs.

Anne Ouloto, revisera-t-elle sa position après cette contribution républicaine et pédagogique du président de l’AIRD?
En effet, contrairement à ce que laisse supposer ta démonstration, un génocide n’est pas l’extermination, jusqu’au dernier survivant, d’un peuple. C’est certainement cet angle qui te fait dire que le fait, pour toi, d’être une WÊ en vie, est la preuve que ce génocide n’a jamais eu lieu. Le référentiel d’un système en détermine les règles de fonctionnement et il est fréquent que, partant d’une définition fausse, on aboutisse à des démonstrations absurdes. Même en mathématique, les axiomes qui sont admis sans démonstration et dont découlent théorèmes et règles, sont fondés sur des observations vérifiables.
De la notion de génocide
Le terme de génocide tire son origine de l’inhumaine « solution finale », cette politique nazie qui visait l’élimination du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale. Le fait que des Juifs soient encore en vie, n’a pas suspendu la nature génocidaire de leur drame.

Attention, toutefois, de ne pas comparer des drames qui ne sont pas dans les mêmes proportions, au point de choquer les Juifs. Leur situation est unique au monde….

Contrairement à ce que laisse supposer ta démonstration, un génocide n’est pas l’extermination, jusqu’au dernier survivant, d’un peuple.

S’appropriant la question des génocides, les Nations Unies vont en donner une définition plus générique, c’est-à-dire au-delà des Juifs, notamment dans la résolution 96, votée par l’Assemblée générale en 1946.

Deux ans plus tard, soit trois ans après la fin de la seconde guerre mondiale, dans un monde encore sous le choc des témoignages des survivants des camps de concentration, l’ONU signe, en 1948, la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide« .

L’article II de cette Convention, encore en vigueur, apporte un éclairage plus pointu à la notion de génocide en indiquant que « le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
a) meurtre de membres du groupe;
b) atteinte à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe;
c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe.
e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

Le code pénal français qui traite, à partir de 1992, du génocide s’inspire d’ailleurs largement de cette Convention. Si le génocide des Tutsis au Rwanda par les troupes gouvernementales et les milices Hutu en 1994 a été reconnu, qu’en est-il de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, ces dernières années ?

Les bonnes questions à se poser
Plus singulièrement, les évènements de Duékoué et globalement des départements du pays WÊ, sont-ils assimilables à un génocide ?

Répondre à cette question c’est, sans être forcément juriste (comme c’est mon cas), ramener ces évènements et cette tragédie d’un groupe ethnique à l’éclairage de la Convention Onusienne.

Sur les actes non cumulatifs cités pour parler de génocide, lesquels sont observables dans le cas de l’ouest ivoirien ? Pour l’ONU, un seul cas suffit pour parler de génocide. La conclusion dépendra donc des réponses aux questions suivantes :

A-t-on eu l’intention de détruire tout ou partie d’un groupe ethnique ?
Y a-t-il eu a) meurtre de membres du groupe ? La convention parle bien de meurtres « de » membres du groupe et non de meurtre “des » membres du groupe.
Y a-t-il eu, b) atteinte à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ?
Y a-t-il eu, ou y a-t-il encore, c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle?
Sur le point c), l’expropriation des terres, leur occupation illégale ne reviennent-elles pas à soumettre intentionnellement le groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ? Sans terre pour produire la nourriture nécessaire à son existence, quel peuple peut-il survivre et empêcher sa « destruction physique » ainsi programmée ?

Cette définition étant celle avec laquelle travaille l’ONU, tu pourras à présent, Madame la ministre et chère Anne, te prononcer, en toute liberté et connaissance de cause, sur ce qui a été fait à tes parents et à tes compatriotes dans l’Ouest du pays.

Le sens de ma démarche
Il ne s’agit nullement, pour ma part, d’être le répondeur automatique de ceux à qui tu semblais répondre, ni de prendre position en faveur ou contre, mais de recentrer le débat autour de la définition officielle du terme génocide, convaincu que l’honnêteté intellectuelle habite chaque responsable et que l’erreur est humaine.

Le faisant, mon souhait est sans doute de saisir au bond ta proposition du « Faisons la politique de la paix, du rassemblement et du développement. Faisons la politique de la cohésion et du vivre ensemble ». De la distance qui nous sépare de la vérité, dépendra la réussite de la réconciliation, réussite inversement proportionnelle à cette distance. Plus nous serons en quête de vérité, plus vite se fera la réconciliation.

Il ne s’agit nullement, pour ma part, d’être le répondeur automatique de ceux à qui tu semblais répondre, ni de prendre position en faveur ou contre, mais de recentrer le débat autour de la définition officielle du terme génocide, convaincu que l’honnêteté intellectuelle habite chaque responsable et que l’erreur est humaine.

J’espère, à l’occasion et par cette lettre, te permettre de contribuer à calmer les propos tenus sur les réseaux sociaux, par nombre de tes compatriotes, frères et sœurs, sous le choc. Car, sans doute, auras-tu ainsi l’opportunité de les rassurer sur tes intentions réelles, qui ne sauraient mettre la politique au-dessus, ni des valeurs, ni de la vérité, ni de l’humanité qui sommeille en chacun de nous, avec la compassion induite.

Très fraternellement, Eric KAHE

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