La CPI redorera-t-elle son blason les 6 et 7 février 2020 ?

«Insubmersible » est l’adjectif qui me vient spontanément à l’esprit quand je relis le parcours politique de Laurent Gbagbo, tant il est vrai que les épreuves auxquelles il fut confronté tous les dix ans n’ont réussi ni à le faire plier ni à tuer en lui le rêve d’une Côte d’Ivoire maîtresse de son destin ni à lui enlever le désir de se battre pour la justice et la vérité. En 1982, en effet, il est faussement accusé avec Bernard Zadi Zaourou et Pierre Kipré de vouloir renverser le régime d’Houphouët, à la suite de quoi il s’exile en France via ce qui était encore la Haute-Volta. Cet exil lui permet de montrer, à travers conférences et articles dans la revue “Peuples noirs, Peuples africains” de l’immense Mongo Beti, la face cachée et peu reluisante du régime Houphouët.

En février 1992, il est emprisonné avec son épouse et d’autres démocrates ivoiriens après une marche que le pouvoir avait infiltrée de casseurs et de loubards et au cours de laquelle il faillit être assassiné. Ce jour-là, il eut la vie sauve grâce au colonel Christophe Batté. En 2002, le pays est attaqué par une rébellion financée en grande partie par Dramane Ouattara, pendant que Laurent Gbagbo est en visite officielle à Rome. Alors que Jacques Chirac lui propose par l’entremise de Robert Bourgi de trouver refuge en France, Gbagbo préfère rentrer dans son pays pour mener avec ses compatriotes la résistance à cette attaque barbare et injustifiée. En avril 2011, la résidence présidentielle où il se trouve avec parents, amis et collaborateurs est bombardée pendant plusieurs jours par la coalition franco-onusienne. Des centaines de jeunes, qui étaient autour de cette résidence, sont massacrés. Désiré Tagro, ministre de l’Intérieur et négociateur des accords de Ouagadougou (4 mars 2007), reçoit une balle dans la bouche malgré le drapeau blanc agité par lui pour appeler à l’arrêt des bombardements.

Tous ces douloureux événements auraient pu le décourager, voire le briser, mais Laurent Gbagbo s’est toujours relevé, a toujours tenu bon, a toujours rebondi, a toujours porté sa croix avec dignité et sans amertume. La France et sa marionnette croyaient pouvoir le faire oublier en le déportant secrètement à la Haye comme si elles étaient conscientes de faire quelque chose d’illégal et d’immoral ; elles ont fait de lui un héros admiré et adulé partout sur le continent africain ; elles pensaient le discréditer et le rabaisser ; mal leur en a pris car elles l’ont placé au même niveau que Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Kwame Nkrumah, Patrice Emery Lumumba, Amilcar Luis Cabral, Samora Machel, Julius K. Nyerere, Nelson Mandela…

Mon but, en écrivant ces lignes, n’est pas de canoniser l’ancien président ivoirien qui, à maintes reprises, a confessé avoir commis des erreurs dans la gestion du pouvoir. Par ailleurs, ceux qui me connaissent savent que l’idolâtrie des hommes politiques ou religieux ne fait pas partie de mes modestes talents. Ma seule motivation ici est de dire que l’Afrique n’est pas en panne de repères ou de modèles et que certaines qualités de Laurent Gbagbo peuvent contribuer, si chacun de nous se les approprie, au réarmement moral des Africains et au repositionnement de leur continent sur la scène internationale.

Une de ces qualités est la compassion. Ce mot vient du verbe latin “cum-patire” qui signifie “souffrir avec”. Laurent Gbagbo est compatissant, c’est-à-dire qu’il aime souffrir avec et pour; il est prompt à voler au secours de celui qui est en souffrance ou en détresse. C’est cette compassion qui le poussa à soutenir Martial Ahipeaud et ses camarades de la FESCI en prenant la tête d’une marche pacifique en 1990. Il posera le même geste en 1992 pour les étudiants tabassés et les étudiantes violées par un groupe de militaires à la cité universitaire de Yopougon en mai 1991. Pendant la campagne électorale pour la présidentielle de 2000, il promet aux planteurs ivoiriens d‘augmenter le prix d’achat du cacao et du café s’il est élu. C’était sa manière à lui de se solidariser avec eux. Il tint parole en fixant le prix du cacao à 1100 f CFA.

De nos jours, le cacao de nos parents serait acheté à 825 f CFA le kg. Et certaines personnes, abonnées à la mauvaise foi et engluées dans le crétinisme le plus abject, osent affirmer que Dramane Ouattara a fait plus que tous ses prédécesseurs ! En 2003, il offrit à la République d’Angola, menacée par la famine, des vêtements et de la nourriture. En septembre 2009, il décaissa 500 millions de F CFA en faveur du Burkina Faso, tuteur et base arrière de la meurtrière rébellion, pour réconforter les victimes des inondations. Ces exemples et d’autres montrent que, pour Laurent Gbagbo, défendre la cause des autres (les petits, les faibles, les spoliés et les persécutés) a toujours été une priorité. Il approuverait naturellement les propos de Frantz Fanon dans sa lettre à Roger Taïeb : “Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté”. Mais cette sensibilité aux déboires d’autrui ne relève pas du hasard, tant s’en faut, car, en dida comme en bhété, le nom que lui donna son père à sa naissance signifiait déjà cela. De fait, et ici je parle sous le contrôle de ceux qui m’initièrent à la linguistique africaine à l’Université de Cocody en 1986-1987, le nom « Gbagbo » veut dire “Fais mon ou notre palabre / parle pour moi ou pour nous/défends ma ou notre cause”. Le vieux Paul Koudou désirait-il que son fils se batte pour les opprimés et défavorisés ? Il n’est pas sûr qu’il nous réponde. Une chose est certaine, c’est que, si Laurent Gbagbo avait arrêté de se soucier des autres et de faire leur palabre, il serait allé tranquillement en exil avec sa famille au lieu de subir les bombardements de la coalition franco-onusienne en avril 2011.

Je voudrais m’appesantir, en second lieu, sur le courage de l’homme. Au début des années 1990, la Côte d’Ivoire était un pays où les libertés fondamentales – parmi lesquelles la liberté d’opinion, la liberté d’expression et la liberté d’association – étaient confisquées par Félix Houphouët. Celui-ci était hostile à l’existence d’autres partis politiques, syndicats et journaux que les siens. Pour lutter contre cet état de choses, Gbagbo ne demanda pas aux Ivoiriens de l’extérieur de rentrer à Abidjan. Il ne les attendit pas pour mener la lute contre la pensée unique. Il mobilisa plutôt sur place des hommes et des femmes épris de justice et de liberté. C’est avec ces personnes-là qu’il protesta pacifiquement, le 18 février 1992, contre la décision d’Houphouët de ne pas sanctionner les militaires qui, en pleine nuit, avaient conduit une expédition punitive à la cité universitaire de Yopougon en mai 1991. Houphouët avait plus de moyens et plus de soutiens à l’Élysée que Dramane Ouattara. Gbagbo savait donc à quoi il s’exposait sous un régime qui crachait du feu mais jamais il ne fit le choix du silence et de l’inaction. Il fallait un sacré courage pour faire comprendre à Houphouët que la fin de l’exil en France (1988) ne voulait pas dire que Gbagbo n’allait plus se battre pour la justice et la démocratie dans son pays. Il en fallait davantage pour affronter le même Houphouët à l’élection présidentielle d’octobre 1990.

C’est cet homme courageux que la France, mal à l’aise avec les Africains lucides et indépendants d’esprit, a voulu faire passer pour un criminel et pour un mauvais perdant s’accrochant au pouvoir. Elle n’a donc pas accepté le non-lieu prononcé par le juge italien Cuno Tarfusser en faveur de Laurent Gbagbo.

Pour ne pas s’avouer vaincue, elle trouva des raisons farfelues pour le maintenir en Belgique pendant un an, ce qui est un vrai non-sens et une flagrante injustice qui devrait choquer et révolter les soi-disant intellectuels et bien-pensants occidentaux car n’est-il pas injuste et absurde d’accorder une liberté sous conditions à une personne déjà acquittée ?

La Cour pénale internationale, soupçonnée d’être manipulée par la France et de garder Laurent Gbagbo loin de son pays jusqu’à la fin des 10 ans au pouvoir de Ouattara, redorera-t-elle son blason les 6 et 7 février 2020 après avoir fait preuve de légèreté et de racisme en empêchant un résistant africain de rentrer dans son pays malgré le fait qu’il a été blanchi le 15 janvier 2019 ?

Jean-Claude DJEREKE

Photo: President of the Court, Judge Chile Eboe-Osuji

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Author: La Rédaction