Carnet de route Côte-d’Ivoire: « Comment j’ai vécu le trajet Abidjan-Daoukro » (notre reporter raconte)

Connectionivoirienne | Par Emmanuel de Kouassi, envoyé à Douakro

Nous sommes le mardi 8 décembre 2020 et la tension semble s’être apaisée entre les acteurs politiques, entre le pouvoir et l’opposition. Les populations, elles, retiennent leur souffle. On commence à penser aux fêtes de fin d’année. Les ivoiriens retrouvent peu à peu leurs habitudes de fête. A Abidjan comme dans les grandes villes du pays, les commerçants renouent avec le sourire. A Adjamé, c’est un beau monde.

C’est à Adjamé que je décide de prendre le départ pour Daoukro. Il est 12h45 quand notre car quitte la gare routière d’Adjamé. Difficile de sortir d’Adjamé avec les embouteillages sans fin. Ici, chacun a raison sur l’autre. L’essentiel étant de sortir du périmètre. La vie reprend effectivement son cour. Il y a du monde dans les rues. Notre chauffeur je ne sais par quelle magie a fini par se frayer un chemin et nous sommes sur l’axe Yopougon-Anyama en passant par la prison civile. Quand nous arrivons au niveau de la prison civile (Maca), je pense à tous ceux et à toutes celles qui y sont détenus pour une raison ou une autre notamment ceux en rapport avec les évènements liés au processus électoral. Rien ne vaut la liberté, surtout le droit d’aller et de revenir, ce droit élémentaire mais essentiel pour chaque être humain.

13h 20mns nous voici au carrefour N’dotré. Ah !!!! Ces petits commerçants, sous la pluie et sous le soleil, ils sont là, ils donnent sens à leurs journées, ils se battent pour assurer leur quotidien. Ne dit-on pas que les petites choses ne sont que les petites choses mais être fidèle dans les petites choses est une grande chose et c’est ainsi que les gens deviennent extraordinaires ? Ces petits commerçants sont effectivement des êtres extraordinaires.

Lorsque notre car reprend sa route, c’est une forte pluie qui commence. Le contraire m’aurait étonné. On part quand-même à Daoukro dans le fief de N’zueba. Il dit lui-même que la pluie est un bon signe annonciateur. Un élément important à signaler est que le car que j’ai pris est un mini car couramment appelé Massa. Je fini par remarquer que le chauffeur est très jeune. Il est plus concentré sur son téléphone que sur son volant. Je commence donc à confier mon voyage à Dieu. Le maitre du véhicule semble afficher une sérénité surprenante.

Nous voici au premier corridor, ici, chauffeurs et agents des forces de l’ordre qui tiennent le corridor se parlent en code. Le langage et les gestes échappent au citoyen lambda. Il faut dans le milieu pour les saisir, il faut être initié pour… Notre chauffeur apparemment a fait montre d’un extraordinaire talent dans le langage et les gestuels. Il a été très vite compris par l’agent en poste lui aussi excellent dans l’exercice de ses fonctions. J’ai vite compris pourquoi notre chauffeur, est certes jeune mais efficace sur la route. Entre-temps, la pluie vient de s’arrêter. Notre chauffeur reprend son pouvoir sur la route, il roule à vive allure et les plaintes des voyageurs commencent. Sans gêne et sans manière aucune, il nous répond qu’il doit vite nous déposer à notre destination pour retourner sur Abidjan. Sacré chauffeur. Voici une des causes des accidents sur nos routes : La vitesse et l’indiscipline des chauffeurs.

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14h30mns Nous sommes dans la région de Mé, la région verte. Au village de Yakessao-Mé, rien à signaler. Les populations vaquent tranquillement à leurs occupations, les quelques élèves que nous pouvons voir par vagues successives reviennent des cours. A une dizaine de kilomètres de là, un fait retient cependant mon attention: des vieux troncs d’arbres qui jonchent non loin de la voie. La désobéissance civile est passée par là. Pendant ce temps, le ‘’maitre de la route’’ semble retrouver ses esprits. Il roule au ralenti. Il ne pouvait pas faire autrement. Ici, c’est la région des dos d’âne (au nombre de 35) me dit mon voisin qui visiblement connait très bien ce trajet. «En pays akyé, on a trouvé la solution pour les chauffeurs qui roulent sauvagement», renchérit un autre occupant.

15h10mns, nous sommes à Agou à 14kms d’Adzopé et c’est le même constat. La vie suit son cours normal. Ah !!!Zodji (village de Jésus) je souhaite y faire une petite escale pour comprendre pourquoi ce village est appelé ainsi. C’était trop demander au ‘’maitre de la route’’.

15h 22 Nous voici à Adzopé, la capitale de la Mé. La ville est en plein mouvement chacun vaque à ses occupations, les petits commerçants marquent leur présence. ‘’Le maitre de route’’ nous propose de prendre une dame alors que le mini car affiche complet. Il veut augmenter sa recette par tous les moyens ce que nous refusons. Une autre cause des accidents sur nos routes : les surcharges des véhicules.

Lorsque nous empruntions l’axe il est 16h04. Ici, ce sont encore les mêmes scènes. Les populations vaquent à leurs occupations. Le seul fait assez remarquable est le nombre impressionnant des vieux troncs d’arbres non loin de la voie ce, à l’entrée de chaque village. Mon voisin face à mon étonnement me laisse entendre que le mot d’ordre de la désobéissance civile a été très suivi par ici. « Aucun véhicule ne pouvait circuler ici » me glisse-t-il à l’oreille lui-même visiblement heureux.
16h41 nous sommes à Kotobi 42kms de Daoukro. ‘’Notre véhicule change de chauffeur’’. Visiblement, notre ‘’maitre de la route’’ ne pouvait plus supporter nos interpellations. Il n’était plus à l’aise avec nous. Celui qui prend le contrôle du véhicule est encore plus jeune mais nous paraît plus responsable. Il vérifie tout avant de prendre la route. Quelques minutes ont suffi pour que son téléphone commence à crépiter. Il ne décroche pas, il est concentré sur son volant. Dieu merci. Le calme et la sérénité reviennent dans le véhicule. Il faut noter que les agents de force de l’ordre ne sont visibles que sur les corridors. La voie est en très bon état aucune tracasserie policière.

Axe Kotobi-Daoukro, les traces de la désobéissance civile sont très visibles. Le chauffeur qui m’observe depuis un petit moment (je suis assis dans la cabine près de lui) va alors me poser la question suivante : « Vieux père, je sais que vous êtes journaliste. Vous allez à Daoukro voir la famille de Toussaint » ? L’image de Daoukro ramène désormais et indiscutablement à cette terrible scène de la décapitation du jeune Toussaint.

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Entre Assouakro, Brou Akpaoussou et Yobouessou, la voie est dégradée et des travaux sont en cours. Les chauffeurs à ce niveau du trajet doivent rouler prudemment.

17h45 Nous sommes à l’entrée de Daoukro, La ville aux multiples appels politiques devenue une ville martyr depuis la mort du jeune N’guessan Koffi Toussaint.

Je veux immortaliser mon arrivée dans cette ville depuis le corridor mais je suis stoppé par les agents en poste. Vous avez besoin au préalable d’une autorisation. Depuis que Daoukro a été l’épicentre des violences pré et postélectorales, ici, on ne fait plus les choses comme par le passé. Ici, chaque mot à un sens, ici les gens sont devenus peu bavard, ici, l’image de la décapitation de Toussaint est encore dans tous les esprits.

Je prends donc un taxi pour mon hôtel où mon guide m’attendait déjà. Là où je prends mes quartiers, c’est un complexe hôtelier (Hôtel de la Paix) leader dans son domaine dans la région de l’Iffou. Ici, aussi, ce n’est plus l’affluence depuis bien longtemps, depuis le divorce entre les présidents Bédié et Ouatarra.

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Publié par La Rédaction