«Je mène des démarches pour faciliter mon retour en Côte d’Ivoire… » (Charles Blé Goudé) INTERVIEW

« Les Ivoiriens ont peur, même ceux qui sont au pouvoir » (Blé Goudé)

Edwige FIENDE

L’ancien leader des jeunes patriotes ivoiriens Charles Blé Goudé, président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (COJEP) a affirmé que les Ivoiriens ont peur, même ceux qui sont au pouvoir », appelant au « pardon » et « à un nouveau consensus national », dans une interview à ALERTE INFO.

« Les Ivoiriens ont peur, même ceux qui sont au pouvoir ont peur. Quand ils disent: +si nous perdons le pouvoir, on risque d’aller en exil ou en prison+, c’est l’expression d’une peur », a estimé M. Blé Goudé.

« J’appelle à un nouveau consensus national. Pardonnons-nous les uns les autres et repartons de plus belle. Tel est aujourd’hui le seul programme que j’ai si jamais un jour, je viens en Côte d’Ivoire », a-t-il ajouté.

L’ex-leader des jeunes patriotes ivoiriens qui veut « d’abord (se) réconcilier avec des Ivoiriens qui (le) voient comme un diable, assure qu’il ne « vient pas avec une intention belliqueuse »

Charles Blé Goudé a fait savoir qu’il menait « des démarches » pour son retour en Côte d’Ivoire et a « mis en place un groupe de contact, dirigé par le secrétaire général du COJEP Patrice Saraka ».

Mon “retour en Côte d’Ivoire dépend du régime, je mène des démarches pour (le) faciliter’’ (Charles Blé Goudé) INTERVIEW

David YOUANT

Le président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (COJEP), Charles Blé Goudé, ex-chef des Jeunes patriotes ivoiriens, a affirmé vendredi qu’il menait “des démarches’’ pour son retour en Côte d’Ivoire, qui pourra se faire lorsque “le régime (le) voudra’’, dans une interview exclusive, à Alerte Info.

Depuis votre acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) et même bien avant, vous avez à plusieurs reprises affirmé votre volonté de regagner la Côte d’Ivoire. Avez-vous, pour se faire, engagé des négociations avec le pouvoir pour l’obtention d’un passeport comme votre ex-codétenu, l’ancien président Laurent Gbagbo ?

Je voudrais ici saluer le fait que le président Laurent Gbagbo ait pu recevoir son passeport. C’est avec joie que j’ai accueilli cette nouvelle. Je voudrais aussi remercier les autorités ivoiriennes qui ont permis que le président Gbagbo ait ses passeports. En ce qui me concerne, le moment venu, tout le monde sera informé sur mes démarches. Pour le moment, je suis en train de m’organiser et quand je jugerai opportun de communiquer sur les démarches que je suis en train de mener, vous serez largement informé.

Donc vous menez des démarches actuellement ?

Vous savez que le chimpanzé fait beaucoup de bruits pour marquer sa présence dans la forêt mais ce qu’il oublie, c’est qu’il attire le regard du chasseur sur lui. Donc, je veux travailler dans le calme. Bien entendu, je mène des démarches. J’ai mis en place un groupe de contact, dirigé par Dr Patrice Saraka, secrétaire général du COJEP pour ces démarches, pour faciliter mon retour.

Avez-vous fait une demande de passeport ? Si non, pourquoi ?

Pour faire une demande de passeport, il y a un certain nombre de documents à réunir. Et vous savez que cela fait près de dix ans que je suis hors de la Côte d’Ivoire. Il faut notamment réunir un extrait de naissance plus les documents de vos parents. C’est ce que je dis à mots couverts, qu’une fois que tous ces documents seront réunis, je vous tiendrai informé. Je mène des démarches dans ce sens là. Le Docteur Saraka s’en occupe.

Doit-on donc s’attendre à un retour proche de Charles Blé Goudé en Côte d’Ivoire?

Si et seulement si cela dépendait de moi, je serais déjà en Côte d’Ivoire. Ce que vous devez savoir, c’est que l’institution judiciaire qui nous a soumis à un procès, nous a libérés dans un temps sous conditions le 1er février 2019. Et le 28 mai 2020, ces conditions ont été levées, précisant que nous pouvons voyager dans tous les pays signataires du statut de Rome y compris la Côte d’Ivoire. Notre retour ne dépend plus de la CPI mais dépend du régime du président Alassane Ouattara. Donc, quand les gens disent: « quand ils auront fini avec l’institution judiciaire qui les retient là-bas, ils pourront revenir… » L’institution judiciaire a autorisé que nous puissions aller dans tous les pays signataires du statut de Rome y compris la Côte d’Ivoire. Cette précision, je voulais la faire. Pour le reste, le jour où le régime ivoirien voudra qu’on puisse rentrer en Côte d’Ivoire, je viendrai.

L’actualité, c’est aussi la nomination de votre ami Kouadio Konan Bertin dit KKB au ministère de la Réconciliation nationale. Quel commentaire en faites-vous?

Il est PDCI-RDA, moi, je suis du COJEP et de gauche. Depuis que nous sommes étudiants, nous avons décidé de faire chemin ensemble dans le respect de nos différences parce que nous avons toujours voulu voir la Côte d’Ivoire faire la politique autrement, savoir gérer nos différences parce que nous sommes si nombreux que nous n’aurons jamais les mêmes points de vue sur un sujet donné. Je respecte les positions de mon ami KKB. J’ai évité d’être le couteau du sacrifice pour l’abattre. Il a choisi un chemin que je respecte et notre amitié demeure. Aujourd’hui, il est ministre la République et pour parler de lui en public, je dois faire attention parce que c’est maintenant l’autorité à qui je parle. Si on parle à deux, je parlerai à mon ami, mais si je parle publiquement, je parle du ministre de la Réconciliation. Quand on parle de réussite, c’est en fonction de ses objectifs. Donc, en faisant ce choix, qui a abouti à sa nomination, ce n’est pas à moi de le juger. Je respecte cette position et je le félicite pour sa nomination.

Quelques semaines avant la présidentielle d’octobre 2020, vous lui avez demandé de « se mettre du bon côté de l’histoire ». Pensez-vous que votre appel a été entendu?

A ce moment, il n’avait pas encore choisi d’aller aux élections. Dès l’instant où il a fait son choix, je me dois de le respecter. Il avait candidaté et en ce moment, tout le monde avait les regards rivés sur les candidats et c’étaient les candidats à la présidentielle qui menaient le jeu. Notamment le candidat Alassane Ouattara en son temps, le candidat Affi N’Guessan, le candidat Henri Konan Bédié et le candidat KKB. Je lui ai dit ce que vous avez entendu. Mais dès l’instant qu’il a fait son choix d’aller aux élections, à partir de là, vous ne m’avez plus entendu pour être dans ses bottes. J’ai respecté sa position, j’ai conservé un silence au nom de mes valeurs et de ma vision. Maintenant, il est nommé ministre de la République. Je respecte sa nomination parce que quand moi, j’étais nommé ministre de la République, il n’était pas LMP. Il était RHDP, mais jamais il ne m’a lancé des pierres. Il m’avait toujours appelé Monsieur le ministre bien que sa grande famille politique ne me reconnaissait pas comme ministre. En retour, je lui ramène ce respect.


Avez-vous maintenu le contact depuis sa nomination ?

Nous nous appelons régulièrement. Avant sa nomination, il m’a appelé. Quelques heures avant et après sa nomination, il m’a appelé. Depuis sa nomination, il m’appelle de jour comme de nuit. Je ne suis pas du genre à venir jouer les braves la journée et me cacher la nuit pour appeler les gens au téléphone. Je veux ici lui exprimer ma gratitude. Au moment où tout le monde me fuyait, KKB a été là. Il a été le premier député à avoir franchi la porte de la CPI. Il est venu régulièrement jusqu’à ma libération. Je voudrais ici devant tous les Ivoiriens dire que l’ami, c’est en tout temps et KKB me l’a prouvé et cela n’a rien à avoir avec nos convictions politiques. Il a ses convictions et j’ai les miennes.

Est-ce que vous croyez qu’il a le coffre pour réussir la mission qui lui a été confiée ?

Il peut surprendre. Les footballeurs, qui ont donné à la Côte d’Ivoire sa deuxième Coupe d’Afrique des nations en 2015, étaient quasiment inconnus. Il faut éviter de faire prévaloir nos préjugés. Jugeons l’homme aux actions. Il vient à peine d’être nommé. Beaucoup de dossiers l’accompagnent, mais il ne pourra réussir ce challenge là qu’avec le soutien de celui qui l’a nommé parce que tous ces dossiers sont des dossiers hautement politiques. Un ministre seul, quelle que soit la technicité de ceux qui l’entourent, ne peut réussir ces dossiers. Il ne peut réussir qu’avec le soutien du chef de l’Etat parce que lui, il vient pour accompagner une vision et son ministère n’est qu’un département dans l’ensemble de cette vision. Il ne peut réussir que si celui qui l’a nommé, a la volonté de réconcilier, de rapprocher réellement les Ivoiriens. Je préfère ne pas juger avant de voir.

Vous avez évoqué des dossiers chauds pour la réconciliation nationale. Le cas de l’ex-président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro en fait-il partie ?

Non, au-delà de Guillaume Soro, je reviens sur les prisonniers militaires. On ne peut pas libérer les civils pour qui ils étaient en tenue et les maintenir en prison. Je pense qu’il faut aussi les mettre en liberté, je veux parler de Dogbo Blé, Abéhi, Séka Séka et de tous les autres prisonniers militaires. Ils ont aussi des familles qui ont besoin d’eux. Moi, je pense qu’à un moment donné, il faut qu’on tourne cette page. Revenons à M. Guillaume Soro, je pense que c’est aussi un fils de la Côte d’Ivoire. Nous sommes partis de la Côte d’Ivoire sur des questions de divergences politiques avec le régime actuel. Guillaume Soro était de ce camp là, aujourd’hui je ne sais pas réellement ce qui l’oppose à son ancien mentor, c’est pourquoi, j’évite de parler de ces sujets là. Mais lorsque l’avion de Guillaume Soro a été détourné en son temps, j’ai fait une déclaration. En ce moment, c’était un ancien président de l’Assemblée nationale, il a servi le pays, il doit revenir dans le cadre de la paix, tel est mon souhait.Rassurez-vous, je ne suis pas de ceux qui se réjouissent de ce qui lui arrive en ce moment. C’est quand on n’a jamais traversé un désert qu’on ne connaît pas la valeur d’un verre d’eau, je sais ce qu’il vit et il est parmi ces fils de la Côte d’Ivoire dont je parle.

Etes-vous également en contact avec lui ?

Non, nous ne sommes pas en contact Guillaume Soro et moi, je l’ai reçu ici à La Haye, à sa demande en tant qu’ancien camarade de lutte de la Fédération estudiantine et scolaire de la Côte d’Ivoire (FESCI). Il y a longtemps qu’on ne s’était pas vu. Pendant que moi j’étais en prison, lui il était au pouvoir. Il m’a retrouvé un peu en exil. Il m’a donné les nouvelles du pouvoir, je lui ai donné les nouvelles de l’exil. On a échangé. La situation n’était pas encore aussi venimeuse entre son ancien mentor et lui, donc nous parlions de paix. Mais depuis qu’il est parti, on n’a plus gardé le contact. On n’est pas en contact depuis un moment.

A propos de ce désaccord avec son ex-mentor, pensez-vous, comme certains, que M. Soro a poussé le bouchon un peu trop loin?

C’est un conflit qui ne me concerne pas du tout, et que je n’aimerais pas juger. Je ne suis pas dans une position pour juger les autres. Je ne maîtrise ni les contours, ni les pourtours de ce qui les oppose réellement. Ils ont collaboré depuis 2000 même avant jusqu’à ce qu’ils aient des déboires en 2019. Je suis mal placé pour porter un regard critique ou un jugement sur ce qui oppose Guillaume Soro à son ancien mentor.

Qu’en est-il de vos rapports avec le président du FPI Affi N’ guessan et Assoa Adou, le chef de file de l’autre frange du parti ?

Je connais très bien le ministre Assoa Adou et le Premier ministre Pascal Affi N’guessan. Ce sont tous des collaborateurs du président Laurent Gbagbo. Et ce ne serait pas honnête de ma part de dire que je ne parle pas avec eux. Je parle avec Affi N’guessan. J’ai beaucoup eu peur pour lui lors de sa dernière arrestation. Il revient de loin. Heureux de le voir libre. Je parle aussi avec les autres acteurs politiques notamment le président Bédié. Nous échangeons de temps en temps quand le besoin s’exprime. Il ne faut pas se fermer. Je refuse d’élever les murs de mon propre enfermement.

Pourquoi n’avez-vous pas fait acte de candidature aux législatives du 06 mars, comme d’autres opposants ivoiriens vivant à l’extérieur de la Côte d’Ivoire?

Je n’ai pas pour habitude de rentrer dans une pièce avec l’intention d’en sortir en courant, c’est comme ça que je vis, je suis réaliste. Je suis à la CPI, à partir d’ici j’ai été condamné à 20 ans en Côte d’Ivoire, ce qui veut dire qu’il y a des obstacles que je pressentais déjà, c’est pourquoi je n’ai pas présenté ma candidature. Quand j’aurais fini avec tout ce qui se trouve ici, je ne viens pas avec une intention belliqueuse, il y a que je dois renouer avec la terre natale, je dois régler certaines questions en suspend, je dois d’abord me réconcilier avec une partie des Ivoiriens qui me voit comme un diable. D’un côté, il y en a pour qui je suis un champion, il y en a pour qui je suis un ange, mais il faut que j’accepte de comprendre qu’il y a une autre partie des Ivoiriens pour qui Blé Goudé a été un diable. Qu’est-ce qui s’est passé, il faut d’abord qu’on puisse évacuer cette question avec mes concitoyens avant de faire quoi que ce soit, j’y tiens énormément parce que ma manière de concevoir la politique est ainsi. Quand on aura fini d’évacuer cette ardoise de crise, je peux un jour envisager de postuler, je pense que vous connaissez mes ambitions politiques, je ne suis pas pressé contrairement à ce qu’on vous fait croire.

David YOUANT

Alerte info/Connectionivoirienne.net

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Publié par La Rédaction