Á Bongouanou en Côte-d’Ivoire, Agni et Dioula ont « pardonné mais n’ont pas oublié » les affrontements (REPORTAGE)

Serge Alain KOFFI

“Ahoua N’doli nous a rencontré hier. Ça va mieux mais tout le monde est méfiant maintenant’’, répond, à haute voix, un homme, téléphone collé à l’oreille, à son interlocuteur au bout du fil, à Bongouanou, où des affrontements meurtriers ont opposé avant la présidentielle du 31 octobre dernier, jeunes autochtones Agni et allogènes Dioula.

Cadre de la région, l’inspecteur général d’Etat multiplie les rencontres pour tenter de réconcilier les communautés Agni (ethnie locale considérée comme favorable à l’opposition) et Dioula (originaires du nord de la Côte d’Ivoire et réputés proches du pouvoir) dont les jeunes s’étaient violemment affrontés dans ce fief du président du Front populaire ivoirien (FPI, opposition), Pascal Affi N’guessan.

Comme cet homme, rencontré au hasard d’une promenade dans le quartier de Dioulakro, où les allogènes, sont majoritairement implantés, de nombreux autres habitants de cette ville du centre-est du pays, située à environ 200 Km au nord d’Abidjan, peinent à tourner la page de ces violences dont le bilan reste un mystère, quatre mois après.

Deux morts ? Trois morts ? Cinq morts ? Nul ne le sait exactement. Mais une chose est certaine, il y a eu perte en vies humaines.

Réputée pour l’harmonie et la cohésion sociale qui règnent entre ses habitants, Bongouanou n’avait jamais connu auparavant un tel niveau de violences. Le contexte préélectoral délétère et les vives tensions entre pouvoir et opposition avant la dernière élection présidentielle n’ont pas aidé à calmer les ardeurs.

Les affrontements ont commencé vendredi 16 octobre, quand des jeunes partisans de l’opposition ont érigé des barricades sur les routes, après le mot d’ordre des opposants au chef de l’État Alassane Ouattara de “boycott actif’’ du “processus électoral’’ pour “empêcher la tenue de toute opération liée au scrutin’’. Mais aujourd’hui, les deux communautés s’accusent mutuellement d’avoir été à l’origine des violences.

“Nous avons érigé des barricades sur la voie principale (ndlr : qui traverse la ville et sépare les deux quartiers de Dioulakro et Agnikro). Les Dioula se sont opposés et ont commencé à nous lancer des pierres avant d’attaquer une première maison. En réaction, nous nous sommes déportés au centre-ville pour nous défendre’’, raconte Etienne Ehui, président des jeunes du quartier Agnikro.

Mais sa version des faits est contestée par Nouhou Bamba, président des Jeunes de Dioulakro : “ils ont tenté de barrer la voie avec des tables et des bancs de nos sœurs, qui tiennent de petits commerces en bordure de route. Nous leur avons opposé un refus en leur demandant de le faire avec leurs propres moyens’’

Les stigmates des violences encore visibles….

Quatre mois après ces affrontements et à quinze jours des élections législatives, Bongouanou semble avoir renoué avec sa tranquillité habituelle même si les stigmates des violences sont encore visibles dans la ville. A l’entrée sud, à Kangandissou, trois carcasses de véhicules calcinés gisent sur le bas-côté gauche de la voie, non loin du cimetière.

A l’entrée-nord, ce sont une trentaine de voitures stationnées dans des garages à ciel ouvert, qui ont été incendiées. Tout comme le restaurant “La Maison blanche’’, situé au centre-ville, à quelques encablures de la préfecture et propriété de la sœur de l’ex-ministre et ancienne maire PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, opposition), Amah Marie Tehoua, aujourd’hui réduit en cendres.

La façade de la résidence du président du conseil régional, Pascal Affi N’guessan, dont la cuisine extérieure avait été incendiée, a été ravalée.

A l’Institut d’Enseignement Général et Technique (IEGT), un lycée appartenant au député-maire Gilbert Amalaman, cadre du FPI, un cordon de sécurité de couleur rouge est attaché autour du bâtiment calciné, qui abritait l’administration de l’établissement, où les cours ont repris un mois après ces événements.


Contrairement à la ville voisine de Daoukro, qui a été le théâtre de violences similaires, les sièges locaux du Rassemblement des Houphouetistes pour la démocratie et la paix (RHDP, parti présidentiel), du PDCI et du FPI n’ont pas été saccagés.

Ce n’est plus comme avant….La méfiance règne

Certes, la tension a depuis baissé mais les rancœurs sont encore vives et “la méfiance’’ entre les deux communautés est présente.

En dépit des cérémonies traditionnelles organisées sur le lac sacré Sokotê pour conjurer d’éventuelles crises, et des actions menées par le comité de veille pour la paix, une équipe de médiation mise sur pied par le préfet de région Jeannette Okoma, “la réconciliation n’est pas encore effective’’, juge Jean Claude Kablan, la quarantaine, secrétaire chargé de l’administration du siège et du patrimoine à la section locale du FPI.

“Nos relations avec nos frères dioula sont devenues froides et ne sont plus comme avant. C’est la méfiance alors qu’on se connaît. On est allé à l’école ensemble, on a joué au football ensemble’’, admet cet agent de bureau au conseil régional, pour qui les événements sont “encore trop frais’’.

“Avec le temps, les choses vont s’arranger’’, ajoute-t-il, avec optimisme.

Au marché, la méfiance règne également entre commerçants des deux communautés. “Chacun est sur ses gardes. Les Agni et les Dioula évitent de se chambrer. Ce n’est plus comme avant’’, observe Estelle Kouandé, ménagère et habitante de longue date de Bongouanou.

Autre signe des rancœurs, Pascal Affi N’guessan, en tournée dans la région, du 25 janvier au 11 février, avait prévu “une visite de compassion’’ à Dioulakro. Mais la rencontre n’a jamais eu lieu. L’entourage du président du FPI évoque un refus des chefs de la communauté Dioula de le recevoir. Ce que confirme à demi-mots Lanciné Samassi, la quarantaine, secrétaire chargé des élections à la coordination locale du RHDP.

“Ce sont les Dioula qui ont le plus perdu. Et jusqu’à présent, il y a trois de nos jeunes frères qui sont portés disparus depuis ces événements. Il y a encore de la méfiance entre nous’’, se désole-t-il.

“On a pardonné mais on n’oublie pas tout ce qui s’est passé’’, affirment presqu’en chœur, Lanciné Samassi et Jean Claude Kablan.

Selon plusieurs témoignages concordants, plusieurs familles d’allogènes ont fui, pour certaines, ou ont été chassées, pour d’autres, à Tanossou, Assiè Assasso, Amonkro, Akakro et Broukro, cinq villages du département pendant ces violences.

Pas de risques de résurgence des violences….

Même si un mur de méfiance continue de se dresser entre les deux communautés, personne ne souhaite, non plus, revivre l’angoisse des affrontements et voir la ville replonger dans les violences. A quinze jours des élections législatives, la tension n’est plus la même qui prévalait avant la présidentielle. Ce qui augure de lendemains meilleurs.

“Je ne pense qu’il y aura encore des violences parce que c’est une élection locale entre fils de la même région’’, juge, confiant, Jean Claude Kablan.

Lanciné Samassi est du même avis. Il ne redoute pas l’éclatement de nouveaux affrontements : “On se dit qu’il n’y aura pas trop de problèmes parce que tout est parti du mot d’ordre de désobéissance civile d’Affi N’guessan. Mais cette fois-ci, il est lui-même candidat. Donc, il ne devrait pas avoir de problèmes’’

Contactée, le préfet Jeannette Okoma n’a pas souhaité s’exprimer sur les actions menées par le comité de veille pour rapprocher les deux communautés et tourner définitivement la page du sombre souvenir de ces violences. Car si la paix est revenue à Bongouanou, la réconciliation reste un défi.

Alerte info/Connectionivoirienne.net

Author: La Rédaction

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