(MAGAZINE) Yakro Côte-d’Ivoire: Vente de peaux de manioc, un autre business des commerçantes d’attiéké

Jocelyne LIADE

Abaissée, les mains dans ce qui semble être des ordures, Elisabeth Ahou Kouadio, vendeuse d’attiéké (couscous traditionnel à base de tubercule de manioc) à Yamoussoukro, dans le Centre ivoirien, entasse des peaux de manioc, qu’elle vient d’éplucher pour les revendre à des bergers, un autre business pour se faire des ressources financières additionnelles.

Dans la capitale politique ivoirienne, la vente de ces déchets alimentaires aux commerçants de bétails constitue de plus en plus un business profitable aux commerçantes de cette denrée de grande consommation.

« Avant, on mettait les peaux de manioc dans des sacs qu’on entassait pour ensuite aller les jeter. Mais depuis un certain moment, 2019, 2020, les bergers, les bouchers, et les propriétaires de bétail ont commencé à s’y intéresser, donc nous le leur vendons », raconte toute souriante dame Kouadio, vendeuse d’attiéké depuis plus de sept ans au quartier Makora.

La commerçante explique avoir « deux clients fidèles, un peuhl et un ivoirien originaire du Nord », qui passent « chacun à leur tour » récupérer les sacs de 50 kilos remplis de peaux de manioc.

Selon, cette quadragénaire vêtue d’un tee-shirt et d’un morceau de pagne tachetés de manioc, les acheteurs « peuvent prendre cinq à six sacs par jour », précisant que le tout « dépend de la quantité de maniocs » épluchée pour la préparation » de son attiéké ».

A en croire Elisabeth Kouadio, le prix d’un sac de 50 kilos de peaux de manioc varie entre 350 FCFA et 500 FCFA l’unité, en fonction de la rareté et la cherté des tubercules.

Ses dires sont confirmés par Ziéga Pauline, une autre commerçante active dans le secteur depuis 2015.

Pour cette femme qui approche la cinquantaine, le prix est fonction de la saison pluvieuse ou sèche.

« Entre janvier et mars, il n’y a pas de pluie, les maniocs se font rare et deviennent chers sur le marché. En ce moment, le prix du sac de 50 kilos de peaux de manioc peut monter jusqu’à 500 FCFA. Quand on rentre dans la saison pluvieuse, on liquide les peaux à 300, 350 voire 400 », détaille Mme Ziéga.

Son client « spécial », un peulh passe chaque jour, au volant d’un tricycle récupérer quatre à cinq sacs à 500FCFA l’unité, sans tenir compte des saisons, indique-t-elle.

« Même quand il ne vient pas, je garde les sacs et ne les vend à personne d’autre », fait savoir Pauline Ziéga.

Après près de 12 ans passées dans la commercialisation de l’attiéké, Edwige Beya N’Dabian se réjouit de ce « petit » nouveau business qui « rapporte des jetons ».

« Avec mes filles, je nettoie deux chargements de tricycle de manioc, ce qui équivaut à près de six sacs de peaux de manioc. Quand les peulhs viennent ramasser, je me retrouve avec 2.500 à 3.000 FCFA par jour », raconte avec enthousiasme la commerçante.

A la question de savoir pourquoi vendre ces déchets qui ne leur servent à rien dans la préparation de l’attiéké, dame N’Dabian argumente que « c’est la demande qui a engendré ce commerce. »

« Personnellement, j’ai vu que ceux qui avaient besoin des peaux de manioc pour leur bétail passaient régulièrement demander et ce sont eux-mêmes qui ont proposé d’acheter, sinon on jetait nos peaux », renchérit-elle.


Cet argent récolté en dehors de la vente de la semoule de manioc très appréciée des Ivoiriens, lui sert à rémunérer les filles qu’elle emploie pour le nettoyage des tubercules, fait savoir la sexagénaire.

A la tête d’un troupeau de 100 bœufs, Salif Bationo, l’un des clients de miss Elisabeth Kouadio, justifie cette pratique par l’insuffisance de l’alimentation des bovins.

« Les herbes ne suffisaient plus aux bœufs, or ils doivent bien se nourrir pour pouvoir faire des petits. C’est comme ça qu’un ami m’a parlé des peaux de manioc », dévoile Salif, tout en veillant sur ses bêtes.

Après avoir « essayé, mes bœufs ont aimé », avoue le berger qui parcourt depuis lors « tous les quartiers où on prépare l’attiéké » pour avoir la nourriture de ses bêtes », sans se soucier du prix d’achat des résidus, pourvu que son troupeau s’agrandisse.

Son collègue Bachirou Dembé, originaire du Niger ne dit pas le contraire puisqu’il a près de 500 bœufs qui demandent à être nourris convenablement afin d’être « vendus chers ».

« En plus des pâturages, les bœufs mangent bien les peaux de manioc. Au lieu d’aller acheter les peaux de manioc importées de la sous-région qu’on vend à 1.000 FCFA l’unité, on préfère venir chez ces femmes. Avec elle, c’est bien frais et moins cher », essaie de faire comprendre le berger, bâton à la main.

Alerte info/Connectionivoirienne.net

La peau de manioc pour l’alimentation animale en Afrique

Produire du fourrage de haute qualité à base de peaux de manioc telle est l’ambition de l’Institut International pour la Recherche sur l’Elevage (ILRI) et ses partenaires. « Les 50 millions de tonnes de peau de manioc rejetées en Afrique chaque année pourraient générer au moins 15 millions de tonnes de peau de manioc de haute qualité, ce qui permettrait de combler les lacunes en fourrage et de générer une activité industrielle valant environ $2 milliards par an » indique une étude réalisée par l’ILRI, l’Institut international pour l’agriculture tropicale (IITA) et le Centre international pour les pommes de terre (CIP).

Des scientifiques du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR) ont mis au point des technologies accessibles et peu onéreuses pour transformer les peaux fraîches de manioc en ingrédients de fourrage de haute qualité, sûrs et hygiéniques. « Environ 98% de la production de peaux de manioc du Nigeria est rejetée en raison des contraintes liées au séchage de ces peaux et aux risques d’intoxication alimentaire par l’acide cyanhydrique et les mycotoxines. Sécher les peaux en plein air – une activité quasi-impossible en saison des pluies – prend deux à trois jours. Par conséquent les peaux restent pourrir en tas ou sont brûlées, ce qui pollue l’air ambiant, le sol et l’eau souterraine, et gâche cette ressource de fourrage potentielle » souligne l’étude.

Le projet évalué à $25 millions sur cinq ans portera sur le Nigeria, l’Ouganda, la République démocratique du Congo et la Tanzanie, ces quatre pays contribuant à 40% de la production de manioc en Afrique. La recherche sera dirigée par ILRI Ibadan, en collaboration avec IITA et les programmes de recherche du CGIAR.

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Publié par La Rédaction