Colbert Kouadjo: «il faut arrêter les crimes rituels contre les albinos africains»

Crimes rituels contre les albinos africains

Colbert Kouadjo : « il faut arrêter les crimes rituels contre les albinos africains »

Colbert Kouadjo est journaliste, militant des droits de l’Homme. Il a publié en décembre 2020 « Qui a tué Titi, le petit albinos ? » aux éditions Bourgeons des roses à Abidjan. Un roman plein d’espoir pour une Afrique qui a soif de respect de la vie humaine et de justice. Dans un style simple, le journaliste défenseur des droits de l’Homme dénonce les crimes rituels dont sont victimes les albinos africains. A l’approche de la journée internationale de sensibilisation à l’albinisme célébrée chaque 13 juin, nous l’avons rencontré pour un entretien édifiant.

─ A côté du célèbre chanteur Malien Salif Kéita qui demeure lui, l’icône musicale de la défense des albinos africains, plusieurs médias africains te surnomment l’avocat des albinos africains grâce à ta plume. Peux-tu m’expliquer comment tu t’es engagé dans cette lutte contre le massacre des albinos africains?

C’était en 2007. J’étais alors rédacteur en chef d’un quotidien à Abidjan. Ce jour-là, alors que je surfais sur le web, j’ai découvert un article de la BBC en version anglaise qui parlait d’une jeune femme albinos appelée Mariamu Stanford, qui avait été mutilée par des chasseurs d’albinos en Tanzanie. Ses deux bras ont été amputés et emportés par ses bourreaux. J’ai été si scandalisé que j’ai relu plusieurs fois l’article. Depuis ce jour-là, j’investis chaque instant de ma vie dans cette lutte contre ce que j’appelle le massacre des albinos africains. Nous avons donc été les pionniers de cette lutte qui a permis à l’ONU de décréter le 13 juin journée internationale de sensibilisation à l’albinisme en Afrique. En effet, les albinos africains subissent tous le même mauvais sort. Ils souffrent tous des mêmes préjugés. Selon les superstitions en Afrique, les organes d’albinos portent bonheur aux hommes politiques, aux pêcheurs, aux chercheurs de minerais… Dans certains pays africains quand une femme rencontre un albinos, elle doit cracher sur son ventre de peur d’accoucher d’un bébé albinos. Dans certains villages africains les bébés albinos sont assassinés dès leur naissance… Certains albinos n’ont pas le droit d’aller à l’école parce qu’on pense qu’ils ne sont pas intelligents. Ils sont alors exposés sous la chaleur accablante du soleil pour mendier. Je me souviens des enfants albinos qui mendient sur le pont du marché de Madina à Conakry. Ils ont tous la peau cancéreuse parce que le plus grand danger contre les albinos, c’est bien le soleil. Les albinos africains meurent avant quarante ans à cause du soleil. Heureusement que le gouvernement Guinéen vient de créer des lois pour protéger les albinos Guinéens. Félicitations au président Alpha Condé !

Explique comment le soleil peut tuer autant d’albinos en Afrique !

Pour comprendre ce phénomène nocif, il faut savoir ce que c’est que l’albinisme. En effet, l’albinisme est une absence totale de pigmentation dans la peau, le système pileux et l’iris des yeux, due à des facteurs génétiques. En d’autres termes, l’albinisme, est une maladie génétique non contagieuse due à l’absence du gène responsable de la production de mélanine. Or le rôle de la mélanine est de protéger la peau des rayonnements ultra-violets du soleil. C’est pourquoi on parle d’amélanisme pour parler d’albinisme ou d’amélanique pour parler d’albinos. L’absence de la mélanine fait que les rayons ultra-violets du soleil descendent directement dans la peau des albinos et provoquent le cancer de la peau. Tous les albinos que vous voyez et qui se promènent sous la chaleur du soleil en quête de leur pitance quotidienne s’exposent au cancer de la peau. Il faut donc protéger efficacement leur peau du soleil avec des vêtements anti-UV à manches longues et un chapeau à bords longs. Les yeux peuvent être protégés par des lunettes filtrant les UV. Donc notre combat est de sensibiliser les africains à l’albinisme. Selon l’Organisation mondiale de la Santé une personne sur 15.000 en Afrique subsaharienne est atteinte de l’albinisme.

Peux-tu résumer « Qui a tué Titi le petit albinos ? »

C’est l’histoire de quatre lycéens, Titi le petit albinos, Dago, Marot, et Mélissa la fille de Grospin, le Directeur de cabinet du Président de la République. Un week-end, alors que les enfants nageaient dans la piscine de la résidence de Grospin, le petit albinos disparait mystérieusement. Les recherches entreprises sont restées vaines. Dix ans après, les amis du petit albinos devenus des adultes portent l’affaire devant un juge d’instruction. Les enquêtes permettent de découvrir que le petit albinos a été kidnappé par le Directeur de cabinet et ses amis et l’ont sacrifié à des fétiches cachés au sous-sol de la résidence. Le roman dénonce donc les crimes rituels contre les albinos.

Selon vous pourquoi les albinos africains sont-ils victimes de crimes rituels ?

Depuis la nuit des temps, l’albinisme constitue un mystère en Afrique. Comment deux parents « noirs » peuvent-ils engendrer un bébé « blanc » ? Du coup, certains africains soutiennent que les albinos sont dotés de pouvoirs magiques. Les marabouts et féticheurs qui gèrent au quotidien la vie des Africains, fabriquent des potions magiques à partir de certaines parties de leurs corps. Les albinos sont souvent kidnappés et subissent de graves mutilations. Ces vieux mythes obscurantistes ont ainsi développé dans plusieurs pays africains, un marché habilement exploité par des guérisseurs et des marabouts qui font des albinos leur fonds de commerce. Selon des organisations, sur les marchés des organes humains qui se développent en Afrique, le corps complet d’un albinos, y compris le sang, se vendrait à 200000 $! Pour cette raison, les personnes atteintes d’albinisme sont victimes de violences de la part de ceux qui pensent à tort qu’ils peuvent devenir riches, trouver la chance, la puissance, la santé à travers elles.
Lorsque je lis « Qui a tué Titi le petit albinos ? », j’ai l’impression de lire une vraie série policière. La police scientifique et des juges d’instruction interviennent pour résoudre l’énigme Titi…
C’est exact ! C’est pour expliquer la complexité de ces crimes contre les personnes atteintes d’albinisme… La Résolution du Parlement européen du 5 octobre 2017 sur la situation des personnes atteintes d’albinisme en Afrique, dans son point numéro 5 demande « aux pays africains concernés de modifier la législation, s’il y a lieu, afin de criminaliser la possession et le trafic d’organes humains. » Dans son point numéro 11, elle « exhorte les autorités des pays concernés à s’engager, en coopération avec leurs partenaires internationaux et régionaux, dans la lutte contre les superstitions délétères qui perpétuent la stigmatisation des personnes atteintes d’albinisme, et à prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir le trafic des organes de celles-ci, à rouvrir les enquêtes sur les affaires de pillage de tombe présumé, à rechercher et à identifier l’origine de la demande dont ces organes font l’objet, ainsi qu’à traduire les chasseurs d’albinos. » Alors vous comprenez pourquoi je fais intervenir la police et le tribunal dans mon récit. Mon souci, c’est d’accentuer la pression sur les gouvernants africains afin que les coupables de crimes contre les personnes atteintes d’albinisme soient traduites devant les tribunaux. Par exemple, un tribunal du nord de la Tanzanie a condamné à la peine de mort quatre personnes reconnues coupables du meurtre d’une albinos. En Afrique de l’ouest il y a beaucoup à faire encore. On a l’impression que les gouvernements sont indifférents aux différents crimes rituels.
Dans ton roman, tu donnes l’impression que les politiciens sont les auteurs de crimes rituels…

C’est vrai que le roman est une fiction, mais il s’inspire aussi de la réalité. Nous avons tous remarqué que les crimes rituels contre les personnes atteintes d’albinisme sont commis le plus souvent par les hommes au pouvoir et les riches hommes d’affaires. En mai 2018, quand la petite albinos de cinq ans, nommée Djénéba Diarra a été décapitée au Mali, monsieur Mamadou Sissoko secrétaire général de la Fédération des associations atteintes d’albinisme d’Afrique de l’Ouest a révélé qu’à chaque fois qu’il y a des élections, les albinos deviennent du gibier pour des gens qui veulent faire des sacrifices rituels. C’est pour cette raison que depuis quelques années, à la veille des élections dans certains pays africains, l’ONU et certaines organisations des droits de l’Homme font un communiqué pour attirer l’attention des autorités sur les crimes rituels contre les personnes atteintes d’albinisme. C’est là aussi que se trouve la pire contradiction en Afrique sur le développement. Comment sur un continent qui se dit économiquement émergent, l’on peut croire que boire du sang d’albinos peut apporter le succès ou la victoire à une élection ? En quoi les crimes rituels apportent-ils le développement en Afrique ? Les sacrifices humains, les crimes rituels à l’encontre des albinos, toutes ces croyances sont les pires obstacles épistémologiques qu’il faut bannir de nos sociétés. Audrey Brohy qui est une cinéaste suisse très reconnue pour ses reportages en Irak et qui a préfacé le roman « Qui a tué Titi le petit albinos ? » fait remarquer dans la préface que ceux qui s’adonnent aux crimes rituels ne sont pas des gens incultes. Non, ils appartiennent à tous les niveaux de la société africaine. Des ossements d’albinos ont été interceptés à l’aéroport de Kinshasa selon un ami journaliste, lui-même albinos. C’est pour vous dire que le phénomène est devenu transfrontalier.


En dehors des crimes rituels, tu abordes d’autres thèmes aussi intéressants dans le roman…

Oui. « Qui a tué Titi le petit albinos ? » est conçu comme une polyphonie, c’est à dire un chant à plusieurs voix.

Au moment où l’actualité en Côte d’Ivoire est saturée par des rumeurs d’empoisonnement au sein de la classe politique, ton roman jette un coup de projecteur sur ce phénomène dangereux en vogue dans ton pays.

Oui, c’est exact ! Je suis defensseur des droits de l’Homme. Pour moi la vie humaine est sacrée. Aucun trésor n’est au dessus de le vie humaine. Voilà pourquoi je dénonce tout ce qui porte atteinte à la vie humaine. Dans mon roman, je parle de certains poisons qui tuent sans laisser de traces. A la page120, le commissaire explique au président du tribunal : « Président, le botox est le poison le plus mortel…À ma connaissance, il est le plus puissant des poisons au monde. Il est trois millions de fois plus puissant que le cyanure. Il bloque la libération d’acétylcholine au niveau des nerfs moteurs et du système parasympathique. Les contractions deviennent impossibles. Il s’ensuit une paralysie flasque. La paralysie des muscles respiratoires provoque la mort par asphyxie. Aujourd’hui, il est indiqué que 70 nanogrammes de ce poison suffiraient à tuer un homme. C’est l’arme fatale utilisée par certains politiciens pour éliminer leurs adversaires… C’est un poison qui ne laisse pas de trace. Il faut des experts pour l’identifier… » Un nanogramme équivaut à un milliardième de gramme. Vous comprenez que juste une poussière infime peut vous tuer sans le savoir. L’empoisonnement fait partie des armes pour régler ses comptes à ses ennemis, en affaire comme en politique…Quand ces rumeurs d’empoisonnement viennent du sommet de l’Etat, il faut craindre pour le peuple. Ça me rappelle l’histoire des déchets toxiques déversés à Abidjan. Aujourd’hui, la vie humaine n’a plus de valeur aux yeux de certaines personnes. C’est pourquoi les défenseurs des droits de l’Homme doivent redoubler de vigilance. Avec ces rumeurs d’empoisonnement, j’ai peur pour notre pays. N’importe qui peut empoisonner son prochain aujourd’hui. C’est un mauvais exemple pour les Ivoiriens.

En lisant votre roman, je suis très impressionné par les questions toujours pertinentes du fou du marché de Makoko… Qui est ce personnage ? Quel est le rôle du fou du marché de Makoko dans le roman ?

Le fou de Makoko, c’est le fou, le philosophe. C’est la petite voix qui pose la question. C’est l’éveilleur de conscience qui pose toujours les questions essentielles, existentielles que les autres refusent de poser…Un philosophe, c’est celui qui pose des questions, et qui sait surtout poser les questions essentielles. Or de nos jours, on empêche le philosophe, l’ami de la vérité de poser des questions. Quand le philosophe pose des questions et dit la vérité, on dit qu’il est fou. Dans nos sociétés, quand tu dis la vérité, on te traite de fou, de « foulosophe ». On te met en prison, dans un asile. Tu n’as plus droit à la parole… Par exemple à la page 91, le fou de Makoko s’interroge sur les religions qui dirigent le monde aujourd’hui, quand le commissaire lui dit : « vous avez eu la chance. Dieu vous a sauvé la vie. Croyez-vous en Dieu? » Le fou lui répond en lui posant la question suivante : « Dieu? Lequel? Celui au nom duquel des hommes tuent d’autres hommes? Celui au nom duquel des croyants tuent des enfants, des femmes, et détruisent même des œuvres d’art? Quel est ce Dieu au nom duquel on détruit l’humanité? Moi, je ne crois pas en ce Dieu-là. Ma religion est celle qui respecte la vie humaine, celle qui met la vie humaine au-dessus de tout, celle qui enseigne la tolérance et la bienveillance. Mon Dieu est celui au nom duquel on respecte la vie… Monsieur le commissaire, avez-vous déjà vu un trésor plus grand que la vie humaine? » Voici des questions essentielles que l’on doit se poser face à la dévalorisation des vies humaines. C’est au nom de quel Dieu Boko Haram, les djihadistes et autres fous de Dieu tuent des êtres humains ? Sur la question des religions, le fou de Makoko va plus loin…Il se pose la question suivante: « Quelle est l’importance d’une guerre sainte si elle doit exterminer des vies humaines ? Moi, j’ai souvent lié le fanatisme au monothéisme. Peut-être que j’ai tort, mais en y réfléchissant, chaque jour, je me rends compte que je n’ai pas tort. Quand quelqu’un dit: « il y a un seul Dieu, c’est le mien », ou bien « Ma religion est la meilleure », que deviennent les autres, à ses yeux? Des exclus! Or l’exclusion est la mère de la haine et de l’extrémisme… » Aujourd’hui, c’est ce qui se passe dans notre monde, un monde dans lequel l’on s’exclut mutuellement à travers les religions qui sont censées nous unir. Les religions ont-elles apporté la paix aux hommes ?
Je suis militant des droits de l’Homme parce que je me pose des questions sur ce que les hommes subissent à cause de l’obscurantisme. A côté des esprits obscurantistes, le fou du marché de Makoko est censé poser les questions pour nous éclairer. Il est la lumière qui éclaire, le doigt qui indique le chemin. En réalité au nom de quel Dieu un homme a-t-il le droit d’ôter la vie à un autre homme ? c’est simplement fanatique ! Quelle est l’importance d’une guerre sainte si elle doit exterminer des vies humaines ? Pour qui les super puissances fabriquent-elles ces armes sophistiquées ? Ce sont ces questions que le fou du marché de Makoko se posent. Et dans le roman ce sot ces questions qui ont permis au juge d’instruction de découvrir les criminels obscurantistes qui mangent la chair et s’abreuvent du sang des albinos. Il est fou certes, mais il est la clef de l’énigme Titi. Tous ceux qui lisent le roman ont de la sympathie pour le fou du marché de Makoko.

Sur la forme du roman, comment peut-on qualifier ton style ?

Je suis journaliste de formation. Je rends compte. Savoir rendre compte, c’est savoir être simple et concis au niveau du langage pour être sûr qu’on est entendu et compris. Je veux que le message de mon roman soit accessible à tous, c’est pourquoi, il est facile à lire grâce à un style simple, une syntaxe facile. C’est le style du journaliste qui écrit pour informer l’opinion.

A la page 97, Marot l’expert en criminalistique, s’exclame : « Ah! Si on connaissait vraiment la vie cachée de tous ceux qui nous impressionnent par leurs richesses et par leur position sociale ! » Que veut-il exprimer ?

Faut-il continuer de se pâmer d’admiration devant le succès ou les richesses de certains Africains ? Aujourd’hui, beaucoup d’Africains ont recours à la magie noire pour s’enrichir, pour devenir puissants. Des gens qui vont jusqu’à avoir des rapports sexuels avec des folles ! L’amour de l’argent pousse certaines personnes à toutes sortes de rites criminels et déshumanisants. C’est pourquoi le fou du marché de Makoko s’interroge à la page 94 « Que vaut une société dans laquelle la valeur d’un homme équivaut à l’argent qu’il possède? Vers quel avenir allons-nous, si nous excluons l’humain de notre champ quotidien? » Cette question nous oblige à nous interroger sur nos sociétés capitalistes, un capitalisme déshumanisant. Aujourd’hui, quand on voit un riche, on ne se demande pas comment il a acquis sa richesse. Peu importe l’origine de sa richesse. Voyez nos enfants à Abidjan qui abandonnent l’école pour devenir « brouteurs » ! Ils veulent avoir de l’argent, peu importe les moyens par lesquels ils doivent l’obtenir. Ils signent des pactes avec le diable… Où va notre société ?

Ton dernier mot

Je suis profondément touché par les crimes rituels contre les albinos. Mon objectif en écrivant ce roman est de d’éveiller les consciences. Il faut arrêter les crimes rituels contre les albinos africains. En effet, l’albinisme demeure encore mal compris et accepté en Afrique. Les albinos continuent de subir des traitements inhumains. On estime à plus de 700, les attaques contre les albinos en Afrique subsaharienne ces dix dernières années. Si l’on tient compte des estimations de l’Organisation mondiale de la Santé qui précisent qu’une personne sur 15.000 en Afrique subsaharienne est atteinte de l’albinisme alors nous pouvons déduire que la population des albinos en Afrique subsaharienne est vraiment menacée. Ceux qui pensent que les auteurs des crimes rituels contre les albinos sont de gens pauvres et sans éducation ont tous tort ! Vous comprenez alors que la lutte contre les crimes rituels est délicate, et que pour la réussir, il faut une police et une justice sérieuses, courageuses qui aiment la justice. Les Africains doivent comprendre que les albinos sont des étoiles nées pour briller.

Christine Ahou, journaliste à Abidjan

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Publié par La Rédaction

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