Pegasus mise sous surveillance de nombreux journalistes: Comprendre l’affaire qui éclabousse le Maroc

« Projet Pegasus » : le Maroc, une dictature qui ne dit pas son nom

Plusieurs journalistes marocains ont été surveillés via le logiciel espion Pegasus de la firme israélienne NSO. Le Maroc déploie des moyens colossaux pour bâillonner les dernières voix libres et, plus largement, toute la société civile.

19 juillet 2021 | Par La rédaction de Mediapart

Le journalisme est un métier très risqué au Maroc. L’enquête, coordonnée par Forbidden Stories, avec l’appui du Security Lab de l’ONG Amnesty International, le démontre une nouvelle fois. De nombreux journalistes indépendants figurent sur la liste des victimes traquées par les services secrets marocains via le logiciel espion Pegasus de la firme israélienne NSO.

Sans surprise. Ils sont la cible d’une répression continue que Mediapart ne cesse de documenter car ils dérangent la monarchie par leurs enquêtes, leurs éditoriaux, leurs engagements. Une répression impitoyable qui n’hésite plus à instrumentaliser, à l’ère post-#MeToo, les accusations de violences sexuelles pour entraver et disqualifier la liberté de la presse dans une société travaillée par les conservatismes traditionnels ou religieux.

Certains comme Maati Monjib ou Omar Radi le savaient déjà depuis les premières révélations en 2019 et 2020 du Citizen Lab de l’université de Toronto, expert dans l’analyse du mouchard Pegasus, de Forbidden Stories et Amnesty International.

D’autres l’ont découvert ces derniers mois sans pour autant tomber des nues, vivant au quotidien un harcèlement policier et judiciaire. Parmi eux, Hicham Mansouri, Omar Brouksy, Hamid El Mahdaoui ou encore Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine. Plusieurs d’entre eux sont tombés ces dernières années pour violences sexuelles (viol, traite d’êtres humains, prostitution, etc.), des faits qu’ils nient en bloc.

Omar Radi, 34 ans, qui enquête sur la prédation foncière qui dépossède les plus pauvres, les mouvements sociaux étouffés ou encore la corruption, est emprisonné depuis juillet 2020, après avoir été accusé de viol par une de ses collègues de travail (lire ici notre enquête). Il faisait alors déjà l’objet de poursuites pour « espionnage » et « atteinte à la sûreté de l’État », lancées deux jours après la révélation en juin 2020 du placement de son téléphone sous surveillance par les autorités marocaines via le logiciel Pegasus.

L’unique témoin des faits, son confrère et ami Imad Stitou, qui confirme la version d’une relation consentie avec la plaignante, a, lui, basculé du statut de témoin à celui de « complice » présumé au début de l’instruction. Leurs procès, qui se déroulent en ce moment, comme la procédure, sont entachés d’irrégularités. Le compte Twitter de la journaliste marocaine Aida Alami, qui couvre les audiences, donne un aperçu de la manière inique dont est rendue la justice au Maroc.

Omar Radi avait été incarcéré une première fois en décembre 2019, au retour d’un séjour en Algérie, pour outrage à magistrat pour avoir dénoncé, huit mois plus tôt, dans un tweet, les lourdes peines prononcées à l’encontre des militants du Hirak du Rif, le soulèvement populaire violemment réprimé dans cette région du nord du Maroc en 2016 et 2017. Grâce à une mobilisation nationale et internationale, il avait été libéré, sans pour autant échapper à quatre mois de prison avec sursis.

Omar Radi a mené une grève de la faim en juin dernier pendant vingt-deux jours, avant d’y mettre un terme pour des raisons de santé. Il l’a commencée en même temps que Soulaimane Raissouni, 49 ans, un éditorialiste réputé qui n’a jamais craint d’épingler nommément le roi et son entourage, en particulier le tout-puissant chef des services de sécurité Abdellatif Hammouchi,…

La Côte d’Ivoire avait été citée , mais dans l’enquête , elle n’est pas parmi les 11 pays qui utilisent le système. N’empêche qu’il faut chercher à comprendre de quoi il s’agit.

« Projet Pegasus » : des révélations d’une ampleur mondiale sur la surveillance

19 juillet 2021 | Par Fabrice Arfi, Camille Polloni et Ilyes Ramdani

Forbidden Stories, Amnesty International et seize médias internationaux ont révélé l’un des plus grands scandales d’espionnage de la décennie, qui concerne au moins onze États à travers le monde.

Huit ans après les révélations d’Edward Snowden sur les agissements de la NSA aux États-Unis, un nouveau scandale mondial sur la surveillance, baptisé « Projet Pegasus », met au jour les pratiques d’une dizaine de pays qui ont en commun d’avoir utilisé ces dernières années, sans le moindre contrôle, un logiciel espion surpuissant commercialisé par une société privée israélienne, NSO.

Les faits, d’une ampleur inédite, ont été révélés, dimanche 18 juillet dans la soirée, par le consortium Forbidden Stories, avec l’appui du Security Lab de l’ONG Amnesty International, en partenariat avec une quinzaine de médias internationaux, dont Le Monde en France, le Washington Post aux États-Unis et le Guardian en Angleterre.

Au total, plus de quatre-vingts journalistes ont épluché pendant plusieurs mois une fuite de données massive permettant d’identifier les cibles potentielles de cette surveillance : 50 000 numéros de téléphone, répartis dans cinquante pays et sélectionnés par les clients de NSO, qui affirme ne vendre son logiciel Pegasus qu’à des gouvernements.

Les propriétés du logiciel Pegasus sont redoutables – et elles ont franchi un nouveau cap depuis 2019 et la mise au point de la technologie dite « zéro clic ». Nul besoin d’accéder à un lien corrompu, aucune manipulation de l’utilisateur ciblé n’est nécessaire : le logiciel prend seul le contrôle d’un appareil et, théoriquement, peut avoir accès à l’intégralité du contenu d’un téléphone en temps réel. Il peut même permettre d’activer à distance – et de manière totalement invisible – le microphone et la caméra de l’appareil infecté.


Il ne s’agit donc pas d’une « simple » écoute téléphonique ou d’un « classique » piratage d’une messagerie, mais d’un véritable changement de paradigme dans la collecte (légale ou illégale) de données et, partant, de possibles atteintes à la vie privée, à la sécurité nationale, aux libertés publiques et à toutes sortes de secrets professionnels.

Les victimes identifiées par l’enquête de Forbidden Stories et ses partenaires n’ont rien à voir avec des suspects dans des affaires criminelles ou terroristes – ce qu’assure NSO dans sa communication officielle – mais sont, pour l’essentiel, des membres de la société civile : des journalistes (dont Mediapart, cible du royaume du Maroc), des opposants de tel ou tel régime ou des activistes. Et, parfois, des diplomates, des magistrats, des avocats, voire des hommes et femmes politiques de premier rang.

Au total, onze pays clients de NSO et utilisateurs du logiciel Pegasus ont été identifiés par l’enquête. Il s’agit du Maroc, de l’Inde, du Mexique, de l’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, du Rwanda, de l’Arabie saoudite, du Togo, des Émirats arabes unis, du Bahreïn et, enfin, de la Hongrie, seul pays européen mis en cause. À lui seul, le Maroc de Mohammed VI est soupçonné d’avoir ciblé dix mille numéros de téléphone ces deux dernières années.

Aujourd’hui, nous découvrons, pour la première fois dans l’histoire de l’espionnage moderne, le visage des victimes de la cybersurveillance et ses conséquences parfois dramatiques.

Les conséquences de cet espionnage numérique mené par des régimes autoritaires ont pu être dramatiques : des journalistes et des militants ont été réduits au silence, pourchassés, harcelés, censurés, arrêtés, emprisonnés et, parfois, tués, comme en témoigne l’histoire de certaines victimes de l’Arabie saoudite et du Mexique.

« Aujourd’hui, nous découvrons, pour la première fois dans l’histoire de l’espionnage moderne, le visage des victimes de la cybersurveillance et ses conséquences parfois dramatiques : des femmes et des hommes ordinaires qui participent à la vie politique et économique de leurs pays, à l’information de leurs concitoyens et à la défense des libertés civiles », commente auprès de Mediapart le journaliste français Laurent Richard, directeur et fondateur de Forbidden Stories.

« Le “Projet Pegasus” pose aussi les questions de la privatisation du marché du renseignement et de l’absence de mécanismes de défense pour les citoyens. La collaboration de journalistes du monde entier entre eux est sans aucun doute l’un des meilleurs remparts contre ces atteintes violentes au droit d’informer », selon Laurent Richard.

« NSO Group nie fermement les fausses accusations portées dans votre enquête », a répondu l’entreprise israélienne aux journalistes du consortium, leur reprochant de ne s’appuyer « sur aucune base factuelle ». « Ces accusations sont pour beaucoup des théories non corroborées, qui jettent de sérieux doutes sur la crédibilité de vos sources, ainsi que sur le cœur de votre enquête. » NSO, qui affirme ne pas pouvoir suivre en temps réel l’usage fait par ses clients de Pegasus, s’engage à « enquêter sur les accusations crédibles d’utilisation abusive » du logiciel et à mettre un terme à certaines collaborations si nécessaire.

Que savait-on jusqu’ici de NSO et du logiciel Pegasus ?

Ces cinq dernières années, une série de révélations coordonnées par le consortium Forbidden Stories, l’ONG Amnesty International et les chercheurs du Citizen Lab de Toronto avaient déjà permis de découvrir les activités de la société NSO, créée en 2010 en Israël, et le fonctionnement de son logiciel espion Pegasus. Les noms de certains États clients et de nombreuses victimes ont été rendus publics depuis 2016, sans que l’ampleur exacte de ce redoutable programme de surveillance ne soit connue jusqu’ici.

Parmi les cibles – pour beaucoup espionnées par le gouvernement de leur pays d’origine – se trouvent des profils aussi variés que le défenseur des droits humains émirati Ahmed Mansour (aujourd’hui emprisonné), le journaliste marocain Omar Radi et son compatriote historien Maati Monjib (également emprisonnés), des religieux togolais, trente-six journalistes et cadres de la chaîne qatarie Al Jazeera, des indépendantistes catalans, des journalistes et responsables politiques mexicains ou encore le milliardaire américain Jeff Bezos. NSO est également soupçonné d’avoir contribué à l’espionnage du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné en 2018 dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, et de l’un de ses amis.

Au fil du temps, des améliorations techniques de Pegasus ont été observées, rendant le programme progressivement indétectable pour la cible. Alors que le logiciel espion nécessitait auparavant que l’utilisateur clique sur un lien infecté, il a ensuite pu s’inviter dans les téléphones par le biais d’un simple appel manqué sur WhatsApp, puis sans aucune trace visible. Il devient quasiment impossible de s’en prémunir et même de s’en apercevoir. Seule une analyse technique des téléphones infectés permet, après coup, de retrouver des éléments caractéristiques du logiciel Pegasus.

En réponse aux révélations successives sur ses activités, la société NSO a promis dès 2019 qu’elle se montrerait particulièrement attentive aux risques de violation des droits humains. Le 30 juin, elle a publié son premier « rapport sur la transparence » censé désamorcer les critiques. « Une nouvelle occasion manquée », a commenté Amnesty International, pour qui ce document s’apparente à une « brochure commerciale ».

(…)

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