Le décryptage de la création d’un nouveau parti politique par Laurent Gbagbo en Côte-d’Ivoire

Christian Gambotti par Christian Gambotti

Le 30 novembre 2011, Laurent Gbagbo est incarcéré au centre de détention de la Cour Pénale Internationale (CPI) à La Haye ; le 31 mars 2021, la CPI confirme définitivement l’acquittement de Laurent Gbagbo ; le 7 avril 2011, le Président Alassane Ouattara donne son feu vert au retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire ; le 17 juin 2021, à 16 h 30 heure locale, l’avion de Laurent Gbagbo se pose à Abidjan. Après dix ans d’absence, Laurent Gbagbo est de retour dans son pays. Ceux qui ont cru que Laurent Gbagbo revient en Côte d’Ivoire pour regarder passer l’Histoire depuis le village de Mama, dans le grand-ouest ivoirien, se trompent.

Laurent Gbagbo ne vit que pour la politique depuis les années 1970 et son engagement comme militant syndicaliste. Son opposition à Félix Houphouët-Boigny s’affirme avec la création du FPI en 1988 et sa première candidature, le 28 octobre 1990, à l’élection présidentielle. Les 18,3 % qu’il recueille face au Père de la nation ivoirienne en font, historiquement le chef de l’opposition. Dix ans plus tard, en 2000, Laurent Gbagbo sera élu président de la République.

La décennie Gbagbo (2000-2010) sera marquée par une succession de graves crises politico-militaires. À partir de 2005, l’élection présidentielle sera reportée 6 fois. Elle se tiendra, pour le premier tour, le 31 octobre 2020, le 28 novembre de la même année pour le second tour. Le 2 décembre, la CEI proclame la victoire d’Alassane Ouattara avec 54,1% des voix. Le 11 avril 2021, Laurent Gbagbo est arrêté, ce qui met fin à une grave crise post-électorale qui fera plus de 3000 morts.

En revenant en Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo a-t-il tiré les leçons de cette décennie tragique qui se termine par son incarcération à la CPI ? Sûrement. Sa rencontre avec Ouattara, le 27 juillet 2021, est la marque d’une indéniable volonté d’apaisement et le signe tout aussi fort qu’il reconnaît la légitimité du président réélu en 2020. Mais, cette rencontre n’est pas, pour Laurent Gbagbo, le signe d’un renoncement à la politique.

S’affirmer comme le chef de l’opposition

Alors que Bédié, Affi N’Guessan et Soro décrètent illégitime et illégale la candidature d’Alassane Ouattara en 2020, personne n’a entendu Gbagbo apporter son soutien à une opposition qui lance une campagne de « désobéissance civile », lance un appel à l’insurrection et crée un ‘‘Conseil National de Transition’’, afin de remplacer Ouattara. Laurent Gbagbo a compris, depuis son « exil » forcé à La Haye, que la Côte d’Ivoire est entrée dans une ère politique nouvelle et que les populations ne veulent plus revivre les soubresauts tragiques sur fond d’instabilité politique et d’affrontements ethniques que connaît la Côte d’Ivoire depuis le décès d’Houphouët-Boigny en 1993.

Soixante et un ans après l’indépendance du pays, Gbagbo semble vouloir militer pour le plein épanouissement du multipartisme dans un cadre démocratique et sans exclusion. Ni Ouattara ni Gbagbo ne croient à l’illusion du consensus sur fond de fausses réconciliations. La thématique de la réconciliation n’est pas neuve en Côte d’Ivoire. Ce qui est nouveau, c’est que Gbagbo et Ouattara n’ont plus désormais, comme seuls jugent, que le peuple et l’Histoire, alors que d’autres, qui restent des politiciens du « court terme », se précipitent dans les pièges que leur tend la politique politicienne.


La ligne d’horizon des deux adversaires d’hier est 2025 avec l’obligation, pour le président sortant, de réussir son quinquennat, et, pour l’opposant historique, de s’affirmer comme une alternative crédible. Engagé dans une opposition stérile avec le CNT, Bédié a perdu du temps et Gbagbo semble vouloir le tenir à l’écart, malgré leur rencontre du 10 juillet 2021. Il faut lire entre les lignes cette déclaration de Gbagbo : « Est-ce que Laurent Gbagbo peut rencontrer Henri Konan Bédié sans que ce soit de la politique ? Assumons de faire de la politique ! » Tout l’imaginaire de Gbagbo est dans cette phrase et cet imaginaire est entièrement tourné vers la politique.

Mais, pour Gbagbo, comme le précise Antoni Garou, le député-maire de d’Ouragahio, qui englobe la circonscription du village de la famille de Laurent Gbagbo, Mama : « Tous les Ivoiriens doivent se parler. » Antoni Garou appelait de ses vœux une rencontre entre Ouattara, Gbagbo et Bédié. Ouattara a choisi de rencontrer Gbagbo sans Bédié, montrant ainsi qu’il entendait rester le maître du jeu politique et du calendrier de la réconciliation nationale.

Pour Gbagbo, il n’est plus question de perdre du temps

Dans le combat politique qu’il entend mener, Laurent Gbagbo ne veut pas perdre de temps. Il n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans le conflit de la légitimité de la présidence du FPI entre Pascal Affi N’Guessan et lui-même ; alors que les partisans du FPI-GOR (Gbagbo Ou Rien), gonflés d’orgueil et enfermés dans des combats d’arrière-garde, voudraient voir Gbagbo mener ce combat juridique. En choisissant une solution radicale, qui est l’abandon du FPI, le parti qu’il a fondé il y a 39 ans avec Simone Gbagbo, Laurent Gbagbo envoie un signal fort, montrant qu’il entend rester un acteur majeur dans le jeu politique ivoirien dans la perspective de 2025.

Dans son discours aux membres du Comité central du parti, Gbagbo a déclaré ; « Laissons Affi avec l’enveloppe », c’est-à-dire une coquille vide, et nous « avec les contenus », mais aussi avec les militants, les secrétaires de section, etc. « Nous allons changer de nom, c’est tout. » La création d’un nouveau parti, structure de soutien indispensable, montre que Laurent Gbagbo, à 76 ans, ne renonce pas et qu’il s’inscrit bien dans le temps long des affrontements électoraux. Se débarrasser du FPI, c’est aussi pour Gbagbo, une manière de tenir à distance Simone Gbagbo.

La rencontre historique du 27 juillet 2021 entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo aura permis aux deux hommes de consolider leur domination sur la vie politique ivoirienne. Laurent Gbagbo, avec cette rencontre, accepte de reconnaître la légitimité du président réélu en 2020. En retour, Alassane Ouattara confère à Gbagbo le statut de chef d’une opposition engagée dans le processus de réconciliation et un dialogue fécond. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, si, après cette rencontre, Alassane Ouattara a commencé à libérer des « prisonniers » politiques.

Christian GAMBOTTI,
Agrégé de l’Université,
Président du think tank
Afrique & Partage – CEO du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) –
Directeur des Collections L’Afrique en Marche, Planète francophone –
Directeur de la rédaction du magazine Parlements & Pouvoirs africains.

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Publié par La Rédaction

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