Réflexions sur les infrastructures construites par la Chine

Le 28 novembre 2018, la Côte-d’Ivoire annonçait la mise prochaine sur pied d’une agence chargée de suivre les infrastructures construites par la Chine dans le pays. Cette annonce avait fait grand bruit dans la presse africaine, et même au-delà.

Depuis un certain temps, les gouvernements africains se posent beaucoup de questions sur les infrastructures construites par la Chine. Mais personne n’ose émettre la moindre critique. Pour la première fois un État africain affichait ouvertement sa volonté de « regarder les choses de près », revendiquant ainsi un droit de regard sur la conduite de ces investissements. Pourtant, cette agence n’a jamais vu le jour, car les Chinois s’y sont implicitement opposés.

Les prêts octroyés par la Chine aux États Africains sont assez singuliers.

Tout d’abord, contrairement aux occidentaux, les Chinois ne mettent pas de « l’argent frais » sur la table. Ils construisent des infrastructures « à crédit ». C’est la première caractéristique de leurs prêts. Tout dans ces infrastructures vient de Chine : la main d’œuvre, les équipements, les fournitures, les équipements, l’expertise, le carburant des machines, etc…même la nourriture du personnel. Tous les décaissements nécessaires se font en Chine.

Ainsi la Chine n’engage que des yuans (sa monnaie locale), mais les États paient en dollars pour les infrastructures construites. On entend souvent dire que la Chine déverse des milliards de dollars en Afrique. En réalité, pas un dollar n’est dépensé, mais plutôt des yuans. Pour éviter d’être face à des États qui ne peuvent plus payer, la Chine accepte de se faire rembourser en matières premières : café, cuivre, or et surtout pétrole. C’est la deuxième caractéristique des « prêts » chinois.

Lorsque les Chinois construisent une infrastructure, les États africains prennent à leur charge, l’eau, l’électricité, le téléphone, l’internet, les travaux de terrassement, et les éventuelles indemnisations de populations, en somme toute dépense qui doit être obligatoirement effectuée sur place. Sous la pression des opinions publiques, les nationaux sont acceptés sur les chantiers. Mais ils sont affectés aux charges les plus basiques, et leurs salaires sont puisés dans l’apport des gouvernements africains. Car le financement n’est jamais à 100% Chinois. C’est la troisième caractéristique de leurs prêts. Une part est réclamée aux gouvernements africains, elle sert à financer les dépenses qui ne peuvent pas être réalisées en Chine, par exemple les salaires du personnel local. La Chine s’arrange pour n’effectuer aucune dépense sur place.


Aucune entreprise locale n’est sollicitée comme fournisseur ou sous-traitant. Ce qui rend nul l’impact des chantiers d’infrastructures sur l’activité locale. Il n’y a aucun effet d’entraînement sur l’économie. Il n’y a pas de transfert de savoir-faire, ni d’acquisition d’aucune expertise, car les entreprises locales qui pouvaient intervenir sur des lots de l’infrastructure, sont toutes mises de côté. Ainsi les infrastructures ne génèrent ni emplois qualifiés, ni activités industrielles, ni contributions fiscales, ni renforcement des capacités durant la phase de construction. C’est l’économie chinoise qui bénéficie entièrement de l’effet d’entraînement. D’où sa croissance fulgurante depuis les années 90. Que ce soit l’autoroute Abidjan -Bassam, le barrage de Soubré, le stade olympique, l’élargissement du canal de Vridi , le second terminal à conteneurs, etc ……etc……. Pas une seule entreprise ivoirienne n’a participé à quelque niveau que ce soit à ces réalisations.

Outre la qualité des matériaux, le coût réel des ouvrages reste aussi un gros point d’interrogation. Les gouvernements africains n’y voient que du « feu ». Le stade olympique Alassane Ouattara d’Ebimpé par exemple est supposé avoir coûté 67 milliards de FCFA. Ce sont les Chinois qui le disent et nous devons les croire. Tous les achats ont été faits en Chine. Les Chinois bouclent les projets de bout en bout, les États africains doivent se contenter de réceptionner les ouvrages et « se taire ».

C’est fort de tous ces constats que la Côte d’Ivoire avait annoncé la création de ce comité qui officiellement devait assurer la supervision, la coordination et le suivi du portefeuille des projets financés par la Chine. Le but étant de vérifier la conformité des infrastructures avec le cahier des charges, contrôler les coûts réels, et mettre sur la table la question de la participation des entreprises locales. Mais la Chine a dit « Niet  » à la création de cette agence.

Les coûts réels des équipements utilisés resteront toujours un mystère pour nos gouvernements. De même, la participation d’entreprises locales restera exclue, car la Chine y trouve son compte. Ce sont ces deux éléments qui rendent son modèle d’intervention viable partout dans le monde. Aujourd’hui aucun État ne peut lui dicter des conditions. La Chine est devenue trop puissante. Elle règne en maître dans la construction des infrastructures partout dans le monde (Afrique, Asie, Amérique latine, Europe de l’Est).

L’annonce de ce comité a été une gesticulation inutile des autorités ivoiriennes. D’ailleurs, cela semble avoir retardé l’annonce conjointe par les deux pays d’un portefeuille de projets de 2 000 milliards de FCFA sur la période 2020-2025. La signature de convention aurait dû intervenir en 2019. Des représailles de la Chine ?

Cela en a tout l’air. Les autorités ivoiriennes sont prévenues.

Douglas Mountain oceanpremier4@gmail.com

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Publié par La Rédaction

2 commentaires sur “Réflexions sur les infrastructures construites par la Chine

  1. ========= LA ROUE DE L’HISTOIRE =====

    Feu Isaac Serge GUETTA, nous a quittés le 13 janvier 2013.
    Cet éminent économiste du développement a « consacré toute sa vie professionnelle au développement de l’Afrique, dans le cadre de nombreuses institutions: (Société Tunisienne de Banque, Banque Mondiale, Banque Atlantique, Banque du Niger …) »

    Serges GUETA dans les années 70, quand les européens nous poussaient dans les bras des projets à la pelle pour nous sortir disaient-ils du sous-développement, sans regarder les surfacturations incroyables des intervenants, nous apaisait en citant un autre brillant économiste indien qui énonçait doctement :

    ======

    Malheureusement tout est lié !

    Si vous ne pouvez pas augmenter le prix du riz
    Pour des raisons sociales,
    Si vous ne pouvez pas fermer
    Des entreprises publiques déficitaires
    Pour des raisons politiques
    Si vous ne pouvez pas augmenter les taxes et les impôts
    Pour des raisons d’équité
    Si vous ne pouvez pas développer l’élevage du porc
    Pour des raisons religieuses

    Alors …
    N’espérez pas le développement
    Pour des raisons évidentes
    (Pensées d’un économiste indien du FMI)

    C’était le temps des Éléphants blancs et cela a conduit aux premiers endettements non remboursables et plus tard aux programmes d’ajustements structurels.

    Des États ont été agenouillé à tout jamais quand du côté de l’Asie les pays qui en 1960, avaient le même PIB que le nôtre, sortaient la tête de l’eau. L’exemple de la Corée du Sud est notoire.

    Et pourtant à cette époque nous étions à l’école des économies et modèles occidentaux.

    Qu’est ce qui n’a pas marché ?

    =========== QUAND LE BÂTIMENT VA…TOUT VA ! =====

    En tout faisant miroiter les bénéfices de la politique des grands travaux de type keynésien, il nous était promis un fort niveau de développement avec la circulation des flux financiers dans tous les secteurs de l’économie. A la différence de la Chine où « tout dans ces infrastructures vient de Chine : la main d’œuvre, les équipements, les fournitures, les équipements, l’expertise, le carburant des machines, etc…même la nourriture du personnel. Tous les décaissements nécessaires se font en Chine… ».

    Cinquante ans d’indépendance nous ont apporté de graves désillusions et les miracles économiques ont été baptisés MIRAGES ÉCONOMIQUES. Économies exsangue, dettes faramineuses, gouvernance à genoux…

    C’était cela le monde africain…AVANT L’ARRIVÉE DES CHINOIS !

    ==== L’AUTRE ROUTE VERS LE DÉVELOPPEMENT ======

    Que propose à l’Afrique très endettée la Chine ?
    Une approche pragmatique avec à la clé une infrastructure prête à fonctionner DANS LES DÉLAIS PREVUS.

    1. Oui c’est vrai que « Tout dans ces infrastructures vient de Chine : la main d’œuvre, les équipements, les fournitures, les équipements, l’expertise, le carburant des machines, etc…même la nourriture du personnel. Tous les décaissements nécessaires se font en Chine. ».

    A défaut de gagner sur la période de réalisation des infrastructures, on pourra se consoler d’avoir immédiatement une infrastructure dont AUTREMENT on aurait difficilement eu les financements. « Geo André » rebaptisé Stade Félix Houphouët-Boigny date de 1930….

    A nous de choisir LE BON PROJET dont la réalisation pourra plus tard IMPACTER VÉRITABLEMENT LA VIE DE NOS CONCITOYENS.
    Tout est donc lié et malheureusement lié ! Pour paraphraser Serges GUETA.

    2. Oui… »il n’y a aucun effet d’entraînement sur l’économie. Il n’y a pas de transfert de savoir-faire, ni d’acquisition d’aucune expertise, car les entreprises locales qui pouvaient intervenir sur des lots de l’infrastructure, sont toutes mises de côté. Ainsi les infrastructures ne génèrent ni emplois qualifiés, ni activités industrielles, ni contributions fiscales, ni renforcement des capacités durant la phase de construction. C’est l’économie chinoise qui bénéficie entièrement de l’effet d’entraînement ».

    Si la fameuse coopération occidentale avait fait mieux en 50 ANS, qui aurait eu besoin aujourd’hui des occidentaux eux mêmes à fortiori des Chinois.

    C’est bien conscient que personne ne vient vers eux PAR GÉNÉROSITÉ que la plupart des pays acceptent l’assistance chinoise !

    3. Oui… »le coût réel des ouvrages reste aussi un gros point d’interrogation. Les gouvernements africains n’y voient que du « feu ». Le stade olympique Alassane Ouattara d’Ebimpé par exemple est supposé avoir coûté 67 milliards de FCFA. Ce sont les Chinois qui le disent et nous devons les croire. Tous les achats ont été faits en Chine. .. »

    Mais qui peut donner la leçon aux chinois ? Pas certainement les occidentaux qui NOUS ONT TROP VOLÉ dans les rapports de commercialisation du Café Cacao ! Qui fixait le prix ? Les occidentaux !!!
    Or c’est essentiellement avec les recettes engrangées par les produits d’exportation qu’il a fallu avec la CAISTAB lutter pour construire péniblement nos États.

    4. « Les coûts réels des équipements utilisés resteront toujours un mystère pour nos gouvernements.. »

    On suppose au moins que ces équipements ne sont pas fabriqués sur mesure pour les Africains ! Et qu’ils sont vendus sur le marché chinois ! Qui interdit à un État de faire des investigations appropriées ?

    5. Au conseil des ministres du 28 novembre 2018, voici ce qui a été décidé :

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    Le Conseil a adopté un décret portant création, attributions, organisation et fonctionnement du Comité de suivi du portefeuille de projets financés ou cofinancés par la République Populaire de Chine.
    Créé dans le cadre du renforcement du partenariat économique entre la République Populaire de Chine et la Côte d’Ivoire, ce Comité a pour mission d’assurer la supervision, la coordination et le suivi du portefeuille de projets financés ou cofinancés par la République Populaire de Chine de façon à améliorer et à accroître le taux d’absorption des financements disponibles.
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    QUI VEUT SABOTER NOTRE PARTENARIAT AVEC LA CHINE ET NOTRE CAN 2023 ????

  2. ===== LES CHINOIS ET DOING BUSINESS =====

    Ils ont vu clair dans le jeu occidental depuis longtemps !

    L’ILLUSION DU CLASSEMENT DOING BUSINESS

    « Les économies sont classées selon leur facilité de faire des affaires, de 1 à 190. Un classement de la facilité de faire des affaires élevé signifie que l’environnement réglementaire est plus propice à la création et opération d’une société locale. Les classements sont déterminés en triant les scores globaux de 10 sujets. Chaque sujet est accordé un le même poids et chaque sujet consiste de plusieurs indicateurs. Les classements pour chaque économie sont calculés en utilisant le mois de mai 2019 comme point de référence… »

    Au nom de la recherche de l’attractivité de leurs économies respectives, nos pauvres pays se sont pliés à mille sacrifices pour être bien classés !

    Aujourd’hui la Banque Mondiale elle même, malgré la poudré jetée au messages, reconnaît que tout ces indicateurs n’indiquent véritablement RIEN DE CLAIR !

    Nos amis chinois ne se préoccupaient pas du tout de ce classement ! Quand on disait qu’il y a une dictature en Éthiopie et qu’il faut bannir ce pays de 100 millions d’habitants au risque de tuer par la faim des milliers de paysans, les Chinois y allaient les yeux fermés ! Et aujourd’hui le résultat est là. L’Éthiopie est une puissance régionale incontournable !

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