Notre victoire sur le néocolonialisme passe par notre solidarité

Amina Fofana, architecte malienne proche du M5-RFP (Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques) était présente sur la chaîne panafricaine “Afrique Media”, ce jeudi 28 octobre 2021. Quand je l’ai entendue dire que la jeunesse malienne irait soutenir celle du Burkina qui devait manifester le 30 octobre, je me suis dit que nous étions sur la bonne voie car comment réaliserons-nous le rêve d’une Afrique libre et souveraine si nous ne nous mettons pas ensemble, si nous ne sommes pas solidaires les uns des autres ? La solidarité, qui “nous aide à voir l’autre – personne, peuple ou nation – non comme un instrument quelconque dont on exploite à peu de frais la capacité de travail et la résistance physique pour l’abandonner quand il ne sert plus, mais comme notre semblable, une aide (cf. Gn 2, 18. 20), que l’on doit faire participer, à parité avec nous, au banquet de la vie auquel tous les hommes sont également invités par Dieu” (Jean-Paul II, ‘Sollicitudo rei socialis’, lettre encyclique, 30 décembre 1987, n. 39), certains pensaient que l’Afrique l’avait complètement perdue. Amina Fofana nous enseigne qu’il n’en est rien. L’activiste malienne veut marcher dans les pas de Modibo Keïta qui disait : “Partout où l’homme africain, l’homme tout court, était asservi, bafoué, notre Parti n’a pas recherché la criminelle médiation ; c’est résolument qu’il a porté aide à nos frères opprimés. Cette netteté dans nos positions, cette constance et cette fidélité, nous ont valu (et ce sera notre bonheur) la confiance de tous les patriotes africains au combat qui, demain comme aujourd’hui, trouveront chez nous le constant soutien qu’ils sont en droit d’exiger des frères engagés que nous sommes.”

Je ne sais pas si Paul Kagame connaît ce discours du premier président du Mali. Toujours est-il qu’il n’hésita pas à voler au secours du Mozambique où la ville de Mocimboa da Praia, siège d’un mégaprojet gazier, était occupée par les djihadistes depuis le 12 août 2020. Un an plus tard, les terroristes étaient chassés de cette ville portuaire par les forces armées rwandaises dirigées par le colonel Ronald Rwivanga. Ce sont 1000 soldats rwandais qui combattent actuellement dans le Cabo Delgado aux côtés de l’armée mozambicaine.
L’armée rwandaise est également présente en Centrafrique. À un journaliste qui voulait savoir pourquoi elle avait été envoyée dans ce pays d’Afrique centrale, Paul Kagame donna la réponse suivante : “Compte tenu de notre propre expérience pendant le génocide, voir une telle situation se dégrader n’est pas acceptable. Il y a une force sur place qui est censée maintenir la paix, mais elle est pieds et poings liés, comme au Rwanda. Si les forces rwandaises engagées dans le cadre de notre accord bilatéral n’avaient pas été là, les élections en Centrafrique n’auraient pas eu lieu.” C’est au nom de la solidarité africaine que le numéro un rwandais proposa son assistance à ses homologues Filipe Nyusi (Mozambique) et Faustin-Archange Touadéra (Centrafrique).

Nul ne sait jusqu’où le président rwandais ira dans sa volonté de venir en aide aux pays africains confrontés au terrorisme. Une chose est sûre : à le voir agir, on ne peut s’empêcher de le comparer à Modibo Keïta qui, le 30 mai 1962, s’adressait aux Soviétiques réunis au Kremlin de Moscou en ces termes : “ Le Mali ne saura considérer sa mission comme accomplie tant qu’un seul pouce du sol africain sera occupé par les colonialistes avides.”

En écrivant ce texte, je n’ai pas d’autre intention que d’interpeller chaque Africain sur cette solidarité beaucoup vantée dans les discussions et discours mais peu visible sur le terrain. On peut reprocher bien des choses à Kagame, on peut ne pas être d’accord avec ce qu’il a fait à l’Est de la République Démocratique du Congo il y a quelques années, mais force est de reconnaître qu’il agit plus qu’il ne bavarde, qu’il vit la solidarité africaine, que celle-ci n’est pas un slogan creux chez lui. L’heure, à mon humble avis, n’est plus aux discours sur les Africains qui seraient des êtres ontologiquement solidaires pendant que les Occidentaux seraient d’affreux et indécrottables individualistes. Je voudrais que nous retrouvions la solidarité des pères et héros des “indépendances”. Leur devise était : “Le problème de l’un d’entre nous est le problème de tous.” Pour eux, si un leader africain était en difficulté, les autres devaient le soutenir, se mobiliser derrière et pour lui, comme on peut le voir dans cette déclaration de l’Algérien Ahmed Ben Bella : “Parallèlement à l’action du « Che » [Ernesto Guevara], nous menions une autre action pour le sauvetage de la révolution armée de l’Ouest du Zaïre. En accord avec Nyerere, Nasser, Modibo Keïta, Nkrumah, Kenyatta et Sékou Touré, l’Algérie apportait sa contribution en envoyant des armes via l’Égypte à travers un véritable pont aérien, tandis que l’Ouganda et le Mali étaient chargés de fournir des cadres militaires. C’est au Caire, où nous étions réunis que nous avions conçu ce plan de sauvetage et nous commencions à l’appliquer lorsqu’un appel désespéré nous fut adressé par les dirigeants de la lutte armée. Malheureusement, malgré nos efforts, notre action intervint trop tard et cette révolution fut noyée dans le sang par les assassins de Patrice Lumumba.”

Cette époque, où la solidarité des peuples dans leur lutte émancipatrice n’était pas un vain mot, n’était-elle pas belle ? Pourquoi nos dirigeants actuels sont-ils peureux et repliés sur eux-mêmes à ce point ? Pourquoi n’ont-ils pas cette hargne et ce courage de Modibo Keïta qui apporta son aide aux nationalistes du Congo, au FLN algérien, aux mouvements de libération en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau, aux militants anti-apartheid ? Dans un pays, lorsque les citoyens se mettent ensemble pour prendre la rue et chasser le dictateur comme au Burkina Faso (le 31 octobre 2014) et au Mali (le 18 août 2020), cela n’est-il pas beau ? Aucune armée ne peut tenir face à la solidarité et à la détermination des citoyens. Tel est le sens du discours prononcé par Jerry Rawlings lors de son procès en 1979: “Vingt-deux ans après l’indépendance, vous et moi continuons à cogner nos têtes contre le sort, contre le sol, en croyant que Dieu viendra nous sauver de leurs griffes. Il ne viendra pas si vous ne prenez pas vous-mêmes en main votre propre destin ! La France a tiré son salut d’une révolution. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union soviétique, la Chine, l’Iran aussi ! Laissez-moi vous dire que Dieu n’aide pas les gens qui dorment. Ne comptez pas non plus sur les gros messieurs que vous voyez passer dans de belles voitures. Ils ne peuvent pas vous aider, parce que leur ventre est plein ; leurs enfants mangent à leur faim et ils ont les moyens d’aller et venir où ils veulent, comme ils veulent.”

Ceux qu’on appelle abusivement “élites” ou “intellectuels” font malheureusement partie des “gros messieurs qui sont dans de belles voitures, qui ont le ventre plein, qui ont les moyens d’aller et venir où ils veulent, comme ils veulent” alors qu’ils devraient “jouer un rôle d’accoucheur en assistant la dynamique des groupes, aider les victimes de la politique néolibérale à découvrir les effets directement réfractés d’une même cause” (Pierre Bourdieu). Serigne Diop, ministre de la Justice sous Abdoulaye Wade, estime que ces pseudo-intellectuels “sont confortablement installés dans un ordre depuis la période coloniale”. Or, ajoute-t-il, “cette situation est lourde de menaces, car porteuse d’instabilité. Cet ordre ne permet pas de réaliser les projets et programmes voulus pour les populations”.

Les Africains doivent soutenir le Centrafrique et le Mali de Modibo Keïta qui a beaucoup donné à l’Afrique. Ils ne doivent pas abandonner ces deux pays qui se battent pour s’arracher aux griffes de la France “qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques, qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié, qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement” (Léopold Sédar Senghor, ‘Prière de paix’, Paris, janvier 1945).
Jean-Claude DJEREKE

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