Mgr Philippe Kpodzro, l’infatigable lutteur du Togo

Le 20 mai 2021, Faure Gnassingbé, en visite officielle à Bruxelles, ne savait pas qu’une mauvaise surprise l’attendait. En effet, plusieurs dizaines de Togolais vivant et travaillant en France, en Allemagne, en Suisse, en Grande-Bretagne et en Hollande s’étaient donné rendez-vous dans la capitale de l’Europe pour protester contre l’Union européenne qui recevait le président togolais. Mgr Kpodzro s’était adressé à la représentation européenne en ces termes : “Le peuple togolais ne veut plus de Faure Gnassingbé, le peuple togolais ne l’a pas élu.” Exilé désormais en Suède, le prélat avait été exfiltré du Togo, le 28 avril 2021, par le Haut commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR) après que des gens proches du pouvoir avaient tenté de l’assassiner. On lui en voulait à cause d’une lettre ouverte qu’il avait publiée une semaine plus tôt. Dans cette lettre, Kpodzro interpellait Emmanuel Macron sur la visite à l’Élysée de Faure Gnassingbé qui, selon lui, n’était pas le vrai vainqueur de l’élection présidentielle du 22 février 2020. Une partie du peuple togolais avait voulu prendre la rue, le 28 février, pour contester les résultats de cette élection mais elle dut y renoncer, la mort dans l’âme, quand elle commença à être gazée, bastonnée et réprimée par les nervis du petit dictateur. Quant à Mgr Kpodzro, qui avait appelé les Togolais “à se lever, à ne pas avoir peur des fusils et à sortir massivement dans la rue pour arracher la victoire”, il ne put sortir de sa maison encerclée depuis plusieurs jours par des militaires.

Après Bruxelles, Mgr Kpodzro met le cap sur Paris. Lorsqu’il prend la parole, le 20 octobre 2021, devant l’Assemblée nationale française, le nonagénaire n’y va pas de main morte : il condamne aussi bien le pillage de l’Afrique par la France que le règne dynastique des Gnassingbé au Togo.
À cet âge, on est normalement chez soi, en train d’écrire ses mémoires ou en train de mettre de l’ordre dans ses affaires avant la rencontre avec le Créateur. Mgr Kpodzro a choisi, lui, de crier dans le désert comme Jean le Baptiste, de se battre pour le Togo et l’Afrique, parce que les plus jeunes, qui devraient mener ce combat, ont été incapables de résister aux séductions, aux compromissions et au gain facile, parce qu’il est désorienté par cette jeunesse qui, tout en fustigeant l’aide française, accepte que Macron finance la démocratie en Afrique, parce qu’il a du mal à suivre les “intellectuels” africains qui, tout en invitant à oublier la France qui n’a plus rien à offrir à l’Afrique, courent à Montpellier pour discuter avec un président qui, 4 ans durant, a soutenu des dictateurs violents et incompétents en Afrique. Mgr Kpodzro aime l’Afrique et, parce qu’il l’aime, il souffre (« patire » en latin) de la voir dans cet état. C’est cette double passion pour une Afrique libre et souveraine, pour plus de liberté et de justice dans les pays africains, qui le fait courir. C’est uniquement cela qui explique son engagement et sa détermination et non un quelconque désir de conquérir le pouvoir d’État qui donne si facilement accès aux honneurs et à l’argent dans une Afrique francophone qui tourne en rond depuis 6 décennies malgré ses énormes potentialités. Il l’avait déjà fait savoir en 1991 aux opposants togolais quand il fut sollicité par ces derniers pour diriger la Conférence nationale togolaise. Il leur répondit que seul le bien du pays l’avait amené à accepter de rendre un tel service. Mgr Robert Dossey aurait pu jouer ce rôle mais, trop lié au régime Eyadéma, l’archevêque de Lomé n’offrait pas suffisamment de gages à l’opposition. À l’époque, Kpodzro venait de succéder à Mgr Bernard Atakpah à la tête du diocèse d’Atakpamé. Ce que l’ancien évêque et le nouveau avaient en commun, c’est qu’ils n’avaient pas leur langue dans leur poche et c’est pour cette raison que le président Eyadéma ne les portait pas dans son cœur. Les soldats d’Eyadéma ayant saccagé le dispositif préparé pour le “sacre” de Mgr Philippe Kpodzro, le 1er mai 1976 à l’évêché d’Atakpamé, l’ordination épiscopale dut se faire le 2 mai à Lomé. Le nouvel évêque passera 4 ans dans la capitale togolaise avant de regagner son diocèse. Si l’opposition togolaise porta son choix sur Kpodzro, c’est probablement parce qu’elle le savait courageux, incorruptible et tenace. Le 15 juillet 1991, dans son discours d’ouverture, Mgr Philippe Kpodzro confirme qu’il n’a peur de rien quand il déclare : “Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes.” La conférence nationale souveraine sera effectivement interrompue par la soldatesque d’Eyadéma. Mgr Kpodzro et les délégués sont séquestrés pendant 24 heures. Le général Eyadéma fait couper l’électricité dans la salle de la conférence nationale. Et pourtant, raconte Kpodzro, “Monsieur le ministre Gachin Mivédor envoyé par le président de la République, vint me demander de présider la Conférence nationale qui allait se tenir bientôt à Lomé”. Les ambassadeurs Hans Joachim Held (Allemagne), Harmon Kirby (USA) et Bruno Delaye (France) sont enfermés avec les délégués. Après une séance marathon de quinze heures, la conférence accouche d’un Premier ministre (Me Joseph Kokou Koffigoh) et d’un Parlement de transition de 70 membres dirigé par Mgr Kpodzro.


Comme on peut le constater, l’archevêque émérite de Lomé n’a pas eu un parcours facile. Des embûches se sont plusieurs fois dressées sur sa route. Comment a-t-il réussi à porter sa croix ? Qu’est-ce qui l’a aidé à tenir le coup ? Il affirme avoir gardé sa confiance en Celui qui l’a appelé à Le suivre et qui jadis demanda à Simon-Pierre de jeter le filet malgré toute une nuit de pêche infructueuse. Mgr Kpodzro explique que, comme Pierre, il a toujours répondu : “Mais, sur ta parole, je jetterai le filet (autem in verbo tuo laxabo rete).

Continuer à jeter le filet malgré l’échec et le mauvais temps, même quand tout s’effondre autour de nous et que la situation n’incite guère à l’optimisme, tel pourrait être le testament de cet infatigable lutteur et assoiffé de justice et de liberté. Inutile de dire que j’aime cet “homme de Dieu” qui ne se contente pas de dire des messes, de parler du Ciel quand la terre se consume, qui est capable de se joindre à ceux et celles qui se battent pour l’avènement d’une Afrique où cohabitent liberté, justice et prospérité pour tous. Je l’aime parce qu’il ne s’est jamais enfermé dans la sacristie, parce qu’il a toujours souhaité que sa bouche devienne “la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche” (Aimé Césaire), parce que, pour lui, se battre pour le respect des droits de l’homme est aussi important que recevoir la dîme, le denier ou l’offrande des fidèles, parce qu’il eut le courage de dénoncer ouvertement la dictature dans son pays et la Françafrique qui a fait trop de mal aux Africains.

Mgr Kpodzro aimerait bien voir de ses yeux le nouveau Togo et la nouvelle Afrique. Si cette grâce lui était accordée, il pourrait alors entonner le cantique de Siméon (le nunc dimittis) : “Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples.” (Luc, 29-30)
Jean-Claude DJEREKE

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