Côte d’Ivoire – De la baraque à l’échoppe plus attirante, le garbadrome fait vivre tenanciers et clients (reportage)

L’élève Kaidogo Ange “paume” (mange, verbe usité uniquement pour le garba) son plat d’attiéké (semoule de manioc) accompagné d’un morceau de poisson « faux thon » frit et agrémenté de piments, d’oignon et de tomate émincés, avant de rejoindre sa classe. Il débourse en tout, 500 Francs CFA pour ce plat confectionné par Petit Hamed, « Garbatigui » (vendeur de Garba), depuis une dizaine d’années, bien connu dans le sous-quartier “Koweit” à Yopougon et considéré comme un important agent économique.

Le vieux Nigérien ” Garba” symbolise l’alliance Côte d’Ivoire-Niger

Le premier conseiller de la Mutuelle des commerçants d’attiéké Garba de Côte d’Ivoire (MUCAGA), Moumouni Seydou, raconte que l’initiateur de ce met est un vieux Nigérien du nom de Garba qui a décidé de consommer l’attiéké avec du poisson “faux thon” « presque ramassé » au Port autonome d’Abidjan. Ce poisson du fait de sa petite taille comparativement au thon exporté ou à cause de quelques entailles est pratiquement rejeté par les armateurs.

«Il n’avait pas fait de point de vente, le vieux Garba consommait juste. Des personnes venant goutter à son plat l’on apprécié. Il a alors développé un petit endroit de vente près d’un kiosque à café. Les clients qui y venaient disaient +allons manger l’attiéké de Garba+. C’est ainsi qu’est né ce met portant le nom Garba », relate-t-il.

Le garba devient ainsi « un plat made in Côte d’Ivoire-Niger » qui associe des producteurs de l’attieké et le poisson « faux thon » ivoirien à des Haoussa (ressortissants Nigériens), qui le commercialisent.

Moumouni Seydou insiste sur le fait que le “Garba” n’ajoute pas d’ingrédient à la confection de l’attiéké ivoirien, mais l’on parle de “Garba” du fait du lieu de vente et des vendeurs, qui sont exclusivement des hommes.

Des jeunes employés comme vendeurs de garba
Ce met était vendu à ses débuts dans de petits baraquements, construits avec des matériaux de récupération et en majorité couverts de bâche noire. Les “garbadromes” sont installés aux abords des lycées et collèges, sur les campus et dans les cités universitaires. Ils se sont implantés un peu partout dans les quartiers, en majorité les plus populaires, surtout à Koumassi on l’on récence le plus grand nombre de « garbadromes », rapporte le premier conseiller de la MUCAGA.

Le garba est à présent vendu par des Ivoiriens, des Burkinabés, des Maliens, et exclusivement par des hommes, tient à préciser Moumouni Seydou qui souligne que quand il s’agit de femmes vendeuses, on parle alors « d’attiéké poisson ». Les lieux et mode de vente ont nettement évolué. Des “garbadromes” présentant des allures de restaurant sont de plus en plus courants, ainsi que des ventes en ligne de ce met sont initiées par de jeunes entrepreneurs.

Le “garbadrome” génère des fonds pour la municipalité où est il implanté. Les tenanciers paient la taxe communale qui est fixée selon les communes. A Adjamé, le vendeur paye une patente de 10.000/par mois, 7000 Francs CFA à 8000 Francs CFA à Yopougon, à Attécoubé 6145 à 8190 Francs CFA et 4000 à 5000 Francs CFA à Treichville.

En plus de la patente, les tenanciers doivent payer par mois une taxe d’occupation du domaine public (ODP) qui varie selon la superficie occupée par l’échoppe. Il est fixé à 1000 Francs CFA/par m2 par mois.

Au total, un tenancier de “garbadrome” doit débourser environ 17.000 Francs CFA de taxe par mois, constituant une recette pour la municipalité.

Aux “garbadromes” se greffent d’autres commerces, tenus surtout par des femmes. Des vendeuses d’eau, parfois de légumes (tomates, oignon, concombre), de cubes d’assaisonnement et de mayonnaise profitent de cette activité pour se faire de l’argent.

D’après Aminata S, depuis que son cousin a installé un “garbadrome” au coin de la rue des Maraîchers, du quartier de Vridi-cité dans la commune de Port-Bouët, elle s’est trouvée une activité génératrice de revenus avec la vente d’eau minérale en sachet et des jus qu’elle confectionne. « Quand les clients ne veulent pas boire l’eau servie dans le “garbadrome”, je profite. Avec le pack d’eau que je paye à 600 Francs CFA, je m’en sors avec un bénéfice de 1000 Francs CFA, quand j’ôte le coût des blocs de glace », souligne Aminata qui, dans les jours fastes, réussit à vendre trois packs.

En outre, la création d’un “garbadrome” est une opportunité d’emplois pour les jeunes. Cette initiative résorbe le chômage des jeunes. Au “garbadrome choco” d’Angré, dans le quartier chic de Cocody, des vendeurs sont payés entre 1000 et 1500 Francs CFA par jour. On y compte quatre à cinq vendeurs.

« On doit sensibiliser la jeunesse à s’intéresser à cette activité qui peut être génératrice de revenus », soutient Loba Paul Junior, élève, client et gourmet du “garba”.

Une aubaine pour les clients, une manne pour les tenanciers

Des clients venants acheter du garba
« Je suis un élève, mon école se trouve à Cocody où il y a plus de mets de luxe, par exemple les “paninis” (sandwich) à 500 Francs CFA qui ne peuvent pas me permettre de tenir de 7H à 18H, m’empêchant de suivre convenablement les cours. Alors qu’avec le garba, avec cette même somme j’ai des chances de ne plus réclamer de nourriture, même jusqu’au dîner », relève Loba Paul Junior. Il insiste sur le fait que le garba aide la population notamment les élèves à économiser et est aussi pratique pour les mères de familles.

L’aspect pratique de la consommation de garba est aussi relevé par Maïmouna Sall qui présente une ardoise de 12.500 Francs CFA, réglé au « Garba Choco » d’Angré. Elle a été commissionnée par les membres de sa famille et même le voisinage qui ont choisi le “garba” comme menu, ce midi. Interrogée si ce choix n’est pas un peu coûteux, elle rétorque que « non ». Vu le nombre des ses frères et sœurs, estimé à une quinzaine, le repas revient à moins de 1000 Francs CFA par personne, et tous s’en sortent repus et « blindés » pour le reste de la journée, en attentant le dîner en famille. Ce choix libère ainsi les femmes de la maisonnée affairées dans leurs commerces respectifs. La mère de famille, aidée de ses filles, ne confectionnera que le seul plat du soir pour toute la famille.

Le calcul « économe » est vite fait avec Tra Lou Diane, élève. Pour elle, avec ses 500 Francs CFA prévus pour la journée, elle peut soustraire 200 Francs CFA pour son garba, soit attiéké 50 Francs CFA et du poisson à 150 Francs CFA. Elle cotise les 300 Francs CFA par jour sur son argent de poche.

Par contre, pour Kaidogo Ange, en réalité le garba n’est pas la nourriture la plus accessible, il y a la banane braisée par exemple. Il relève que ces dernières années, le prix du poisson ainsi que de l’attiéké en hausse ne permettent plus de considérer le garba comme la nourriture des économiquement faibles. En plus, il reproche le manque de salubrité dans les lieux, ainsi que les tenanciers qui ne sont pas toujours propres.

Pour des tenanciers de “garbadrome”, cette activité est rentable malgré quelque contraintes dues au coût des matières premières notamment l’attiéké, le poisson « faux thon » et l’huile.

« Je vends un à deux cartons de poissons par jour, je peux avoir souvent 250.000 ou 260.000 Francs CFA par jour, quand j’enlève mes dépenses je peux avoir 100.000 Francs CFA par jour », révèle Kouadio Jean, un tenancier de “Garba” à Yopougon.

Le gain est naturellement proportionnel au lieu où le “garbadrome” est implanté. Pour Kouadio Jean, le plus difficile est de trouver « un bon coin » pour son “garbadrome” afin d’attirer la clientèle mais une fois que cette étape est franchie, cette activité nourrit son homme, assure-t-il.

A contrario pour Ablo, un tenancier de “garbadrome” à Marcory, il s’agit d’un travail transitoire, il le fait en attendant une autre opportunité de travail. Il avance que l’activité n’est pas assez rentable avec le prix du poisson de l’attiéké et même des condiments qui augmente tous les jours, diminuant ainsi les gains quotidiens.

«Le garba est une nourriture qui permet de confirmer notre identité, avec la consommation de l’attiéké ivoirien. Il est l’illustration du ‘’consommer ivoirien‘’ prôné par le gouvernement. Il permet de montrer notre culture à d’autres pays », affirme Attan Adan, un friand du “Garba” à Marcory.

Au dire de la secrétaire exécutive du Conseil national de la lutte contre la vie chère (CNLVC), Dr Bah-Koné Ranie Didice, le Garba est devenu national, il est sorti de la sphère universitaire. « Aujourd’hui, chaque Ivoirien consomme quelque soit sa situation sociale. Il est un peu la vitrine de la Côte d’Ivoire en termes de met et même touristique », a-t-elle dit, lors d’une séance de travail avec les acteurs du poison « faux thon » sur le plafonnement du prix de vente de cette denrée.

Le garba semble désormais faire partie des habitudes alimentaires des Ivoiriens qui apprécient particulièrement ce met pour ses qualités nutritives, malgré le taux de salaison (lié à la saumure) parfois important.

«Le Garba est rentré dans les habitudes alimentaires des populations ivoiriennes. Il est devenu une identité culturelle ivoirienne à l’instar de la musique Zouglou et bien d’autres trouvailles ivoiriennes », affirmait le président de la Fédération des associations de consommateurs de Côte d’Ivoire (FAC-CI), Yves Aka, lors d’un point presse.

Une mutuelle pour la défense de l’activité et la promotion du garba ivoirien

La MUCAGA a été créée en 2016 à la suite d’une augmentation abusive des prix de vente du panier d’attiéké par les productrices qui ont fait passer les prix de 5.000 Francs CFA à 6.000 Francs CFA puis à 14.000 Francs CFA jusqu’à 17.000 Francs CFA .

«En 2016, nous avons fait une grève de trois jours, sans prévenir », relate Moumouni Seydou. A l’issue de cette grève, les vendeurs de garba et les femmes productrices d’attiéké se sont entendus sur les prix de vente de l’attiéké. Les tenanciers de garba ont par la suite émis l’idée de création de la mutuelle pour la pérennisation de leur activité. Forte de 5 000 membres, la mutuelle se donne pour mission, la promotion du “Garba” à l’extérieur de la Côte d’Ivoire, surtout pas de l’attiéké mais du Garba », insiste le coordinateur des activités de la mutuelle, Moussa Kambili afin d’éviter tout amalgame. La MUCAGA se charge, entre autres, de l’organisation de ces membres, de la recherche de la matière première à moindre coût, de la stabilisation des prix, de l’exportation de l’activité au delà des frontières ivoiriennes.

« On a aussi pris l’initiative de veiller à la salubrité des “garbadromes”, car c’est le plus grand reproche que les clients nous formulent. La mutuelle a entrepris des actions de nettoyage et menace de fermer les lieux de vente qui ne sont pas propres », ajoute M. Kambili.

Concernant le plafonnement du prix du poisson « faux thon » fixé par le gouvernement le 22 décembre 2021, la MUCAGA félicite le gouvernement pour cette décision. Elle a entrepris la sensibilisation de ses membres au respect de cette mesure et demande à faire partie du comité de suivi de ce décret.

« On est content de la décision de l’Etat mais la mesure qui fixe le prix de vente à 850 Francs CFA n’est pas respectée. Je viens de faire un achat de poisson à 1100 Francs CFA le kilogramme. Avant cette décision, on achetait le “faux thon” à 800 Francs CFA, mais suite à la mesure, les prix ont grimpé », fait savoir le président de la MUCAGA. Karim Yaya plaide pour une vraie implication du gouvernement dans la sensibilisation sur le respect de la mesure par tous les acteurs de la chaîne de valeur du poisson “faux thon” et également pour la répression contre les contrevenants à cette décision.

(AIP)

tad/cmas

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