Pourquoi la France s’acharne-t-elle sur le gouvernement malien ?

Pourquoi la France s’acharne-t-elle sur le gouvernement malien ?

Le lundi 24 janvier 2022, le Mali a exigé que le Danemark retire immédiatement son contingent militaire (une centaine de soldats) appelé en renfort par la France dans le cadre de la force Takuba censée lutter contre le terrorisme après l’échec de Barkhane. Les autorités maliennes reprochent aux forces danoises d’être arrivées sur leur territoire sans avoir obtenu leur accord. Tout en saluant les actions du Danemark en faveur du développement socio-économique du Mali, elles ont invité les Danois “à faire attention à certains partenaires qui ont du mal malheureusement à se départir des réflexes coloniaux”. La réaction du gouvernement français ne se fit pas attendre. Florence Parly, ministre des Armées, accusa le gouvernement malien de multiplier les provocations. Quant au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, il dénonça des “mesures irresponsables” et rappela que la “junte militaire” était illégitime mais la France est-elle bien placée pour parler d’illégitimité et d’irresponsabilité ? Ces deux mots ne sonnent-ils pas faux dans sa bouche quand on sait que c’est avec son consentement que Dramane Ouattara viola la Constitution ivoirienne le 6 août 2020 pour briguer un 3e mandat ? La suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement tchadien le 20 avril 2021 par le Conseil militaire de transition dirigé par Mahamat Idriss Déby sont-elles des pratiques démocratiques ? Est-il cohérent d’être “la patrie des droits de l’homme” et de soutenir des régimes qui, tout en tripatouillant les constitutions, affament, volent et tuent les populations africaines depuis 20, 30 ou 40 ans ? Quand on s’est autant compromis avec des pouvoirs peu recommandables, quand on a longtemps bafoué le droit et la démocratie en Afrique et qu’on a adoubé des dictateurs, la responsabilité commande que l’on se taise et qu’on fasse profil bas. Au lieu de cela, la France préfère diaboliser et salir le gouvernement malien qu’elle appelle “junte militaire”. Or, dans la langue française, le terme “junte”, qui a une connotation péjorative et antidémocratique, est généralement appliqué à un gouvernement de type dictatorial dirigé directement par l’armée.

Il est clair que Le Drian déteste les autorités militaires maliennes pour des raisons que nous verrons plus loin, qu’il souhaiterait leur retour dans les casernes le plus tôt possible. Quelques Africains embouchent la même trompette que lui, condamnent sans nuance l’irruption des militaires sur la scène politique tout en oubliant que le même Le Drian ne condamna pas les militaires qui prirent le pouvoir après l’assassinat d’Idriss Déby Itno. Pour ma part, je conseillerais que l’on se pose 4 questions avant de dire qu’un coup de force est une bonne chose ou non : Le président renversé a-t-il été tué ? Comment la majorité de la population a-t-elle accueilli le coup d’État ? Pourquoi le putsch a-t-il eu lieu ? A-t-il fait avancer le pays en termes de consolidation de l’État de droit et d’amélioration des conditions de vie de la population (construction de routes, d’hôpitaux, d’écoles, de châteaux d’eau, création d’emplois pour les jeunes, etc.) ? Or, que ce soit en Guinée, au Mali ou au Burkina, la vie d’Alpha Condé, d’Ibrahim Boubakar Keïta (IBK) et de Marc-Christian Kaboré a été préservée. Et d’un. De deux, seuls leurs partisans ont regretté la chute des anciens présidents guinéen, malien et burkinabè. Troisièmement, peu de personnes contestent le fait que, si IBK et Kaboré ont été renversés, c’est d’abord en raison de leur incurie. Condé est tombé parce qu’il n’a pas respecté la Constitution guinéenne qui interdit plus de deux mandats. La réaction du président Paul Kagame est, à cet égard, fort intéressante et mérite une attention particulière de la part de ceux qui pensent qu’aucun coup d’État n’est bon. Pour le président rwandais, “le retour des militaires sur la scène politique est, dans une certaine mesure, le résultat d’une défaillance dans la gouvernance”. Il poursuit : “ Si, sous un gouvernement civil, la situation se détériore et que les gens meurent, que les problèmes s’accumulent et qu’en plus, les autorités se servent des militaires pour truquer les élections, qui doit-on blâmer lorsque l’armée renverse ce gouvernement ? Je trouve inapproprié de ne critiquer que les militaires et de ne pas blâmer les civils qui les ont utilisés pour se maintenir au pouvoir. J’imagine que c’est à partir de ce genre d’analyse que certains disent qu’il y a des bons et des mauvais coups d’État.”
Il est trop tôt pour juger les fruits des coups d’État guinéen, malien et burkinabè. Le gouvernement malien, qui dit avoir neutralisé plus de terroristes en quelques semaines grâce à l’appui militaire de la Russie que Barkhane en 8 ans, a besoin d’être encouragé et non d’être isolé comme tentent de le faire les dirigeants français “en instrumentalisant les organisations sous-régionales” (ce sont les mots du colonel Abdoulaye Maïga, ministre de l’Administration territoriale et porte-parole du gouvernement de transition).

Léopold Sédar Senghor attribuait l’émotion au nègre et la raison au Blanc. Le ministre malien des Affaires étrangères lui a donné tort, ce 28 janvier 2022, en faisant preuve de calme, de hauteur de vue et de courtoisie. Là où Le Drian fulminait, menaçait et insultait, Abdoulaye Diop expliquait posément, argumentait avec des faits. Les propos “empreints de mépris” du chef de la diplomatie française montrent tout simplement que Le Drian a perdu son sang-froid et qu’il a le sommeil troublé depuis que la Russie a débarqué au Mali. Mais pourquoi Le Drian est-il si remonté contre les autorités de la transition ? Pourquoi s’acharne-t-il sur elles comme un fauve sur sa proie ? Pourquoi ne décolère-t-il pas contre Assimi Goïta et ses camarades ?
D’après une enquête de l’hebdomadaire “Jeune Afrique” publiée le 25 juin 2021, Le Drian avait insisté en 2014 auprès d’IBK pour que la fabrication des passeports biométriques maliens soit confiée à Oberthur Technologie, une entreprise basée en Bretagne, la région de Le Drian. Ce sera chose faite l’année suivante au détriment de la Canadian Bank Note (CBN) qui avait le marché depuis 2001. Le contrat avec CBN courait jusqu’à la fin de l’année 2014. Non seulement, il n’y eut pas d’appel d’offres pour le renouvellement du marché, mais les passeports délivrés par Oberthur coûtent plus cher que du temps où CBN s’en occupait.

Il se raconte que les autorités de la transition aimeraient voir clair dans cette affaire, que la société bretonne pourrait perdre ce juteux marché et être poursuivie pour corruption. Si des civils proches de la France venaient au pouvoir au Mali en février 2022, cette affaire risquait d’être enterrée.

Les clés de lecture nous permettent de mieux saisir ce qui nous entoure, de mieux percevoir le sens des discours (politiques et religieux), des enjeux de société, des symboles, etc. L’affaire Oberthur au Mali est une clé importante pour ceux qui veulent comprendre le trop grand zèle de Le Drian mais également sa haine et sa colère contre les dignes fils du Mali. Le patron du Quai d’Orsay ne se bat ni pour la démocratie ni pour l’État de droit dans le pays de Modibo Keïta mais pour ses petits intérêts. Si le Mali se débarrasse des terroristes, s’il arrache sa vraie indépendance, il est évident que Le Drian n’aura plus de richesses à y voler.
Jean-Claude DJEREKE

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