Rencontre Europe-Afrique le marché des dupes se poursuit (Dr Claude Koudou)

Sommet Union Européenne – Union Africaine : Entre une initiative française de propagande pour mieux asseoir des
piliers du néocolonialisme et la pression d’une ouverture vers un partenariat gagnant–gagnant

On ne cesse aujourd’hui de s’étriper à juste titre sur la souveraineté de
l’Ukraine (pays européen). Mais qu’en est-il pour les pays africains notamment
la problématique de la souveraineté du Mali ?

La préoccupation de combattre des extrémistes fondamentalistes est une
préoccupation unanimement partagée. Mais le manteau que la France veut
faire revêtir tout le monde a des ficelles bien grosses. Il y a clairement un jeu
trouble qui a pour but d’avaliser un fantasme sur cette question du terrorisme
qui, bien qu’il faille trouver les moyens de l’éradiquer, reste pour l’instant au
stade d’un prétexte pour rester dans une région que la France a contribuée à
déstabiliser. En outrepassant la résolution 1970 adoptée par le Conseil de
sécurité le 26 février 2011, la France a créé un chao en Lybie. La presse et les
élites françaises, dans une posture convenue et conformiste passent
volontairement sous silence cette lourde responsabilité. Le nord du Mali est
devenu un terreau fertile du terrorisme après la dissémination des armes
provoquée par la guerre en Lybie.
La France juge le pouvoir actuel malien illégitime sans se préoccuper de ce
que Dioncounda Traoré qui leur avait demandé une aide militaire (Serval
devenu Barkhane), n’avait pas plus de légitimité pour prendre une décision
aussi grave. D’ailleurs, pour faire passer aux yeux de l’opinion internationale
ce qui apparaissait comme une intervention colonialiste, la France a pris soin
de faire voter une résolution 2085 de l’ONU le 20 décembre 2012. Il s’agissait
ainsi de lui donner une légalité.
Voulant marginaliser le Mali pour mieux l’acculer, comme ce fut le cas de la
Côte d’Ivoire en 2011 sous Laurent Gbagbo, la France a engagé un face à face
avec le Mali dans un contexte qu’il convient de poser pour que les différents
observateurs sachent apprécier les évènements avec lucidité et discernement,
sur la base d’enseignements historiques solides, pourtant souvent éludés.
L’art qu’a la France de retourner avec arrogance les situations pour traiter les
victimes en bourreaux est une démarche insupportable et scandaleuse dans
ce monde globalisé où le marché de dupes a atteint ses limites. Il y a par
ailleurs un manque de pudeur fâcheux lorsque la France exhibe le décès de
cinquante-trois (53) de ses soldats pour raviver des émotions. La France oublie
les plus de trente-six mille (36 000 soldats) « tirailleurs » africains qui sont
morts pour la libération de cette France.

Des jeunes africains arrivent en Europe par des embarcations de fortune, avec
plusieurs des leurs qui échouent dans la Méditerranée. Le sort de ces jeunes

nourrit des campagnes récurrentes notamment celle présidentielle française,
en passant sous silence le fait que ces jeunes fuient des situations sans
lendemains sécrétées par des politiques publiques de dictateurs soutenus par
la même France.

L’initiative de la France qui embarque les pays de la sous-région ouestafricaine et l’organisation continentale (UA) pour exhiber la lutte contre le
terrorisme comme un manteau que le monde doit coûte que coûte enfiler, du
moins sous le prisme qu’elle nous présente, est trouble. Sans nier que la lutte
contre des extrémistes fondamentalistes doit être une préoccupation à traiter,
il n’est pas acceptable qu’on abreuve le monde de fantasmes qui cachent au
fond la logique de perpétuation d’une exploitation économique séculaire.

Après plus de six décennies d’indépendance des pays de l’espace francophone,
force est de faire le bilan d’une politique de coopération entre la France et ses
anciennes colonies. Quand le président sénégalais, Macky Sall parle de
« changer de logiciel », il s’agit de dire diplomatiquement que l’Afrique est le
parent pauvre d’une politique française que les autorités concernées
s’évertuent à perpétuer. Aussi, quand la France parle de démocratie, est-elle
crédible ? En Guinée, Alpha Condé s’est fait élire pour un troisième mandat ;
en Côte d’Ivoire, Alassane Dramane Ouattara a fait de même, et ce, en violant
la Constitution de ces deux pays. La France n’a levé aucune protestation. Au
contraire, elle a justifié le coup d’Etat anticonstitutionnel en Côte d’Ivoire. Au
Tchad, la France a adoubé le coup d’Etat militaire, en allant officiellement
installer le fils d’Idriss Déby Itno. Il y a là une appréciation à géométrie variable
lorsque les intérêts de la France sont en jeu, au détriment de ceux des peuples
concernés.

La France veut des élections au Mali. Mais oui, les autorités maliennes
voudraient qu’il y ait des institutions qui peuvent les tenir transparentes.
Parce que ce dont il est question, ce n’est pas des élections en trompe-l’œil où
la France vient installer ses protégés contre les intérêts des Africains.
La posture des autorités actuelles maliennes questionne donc de véritables
enjeux pour la souveraineté des pays africains qui, alors qu’ils sont
indépendants, sont vassalisés dans un tour d’arrogance où le ministre
français des affaires étrangères n’a aucune retenue.

Plus de six décennies d’humiliation suffisent. La France ne peut plus se
permettre des ingérences intempestives en faisant de la propagande au travers
d’un prisme réducteur.

Dr Claude Koudou
Enseignant-Ecrivain
Directeur de la Collection
« Afrique Liberté » chez les
Editions l’Harmattan.
claude_koudou@yahoo.fr

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