Pourquoi le Ghana refuse d’emprunter au FMI

Par Kent Mensah

Au chevet des finances fragiles du Ghana, deux traitements sont envisagés : un ancien ministre des Finances et plusieurs banquiers appellent à la conclusion d’un accord avec le FMI. De son côté, le Trésor ghanéen s’y oppose fermement, brandissant la fierté nationale, même si la stratégie fiscale privilégiée pourrait avoir un prix politique élevé.

Le ministre des Finances, Ken Ofori-Atta, mise sur l’augmentation des recettes grâce à une taxe sur les transactions électroniques (« E-Levy »), jugée impopulaire au sein de la sphère politique, et qui doit encore être adoptée par le Parlement. Pour l’exécutif, l’augmentation des recettes fiscales et les réductions drastiques des dépenses publiques promises permettront au gouvernement d’assurer le service de sa dette.

Les agences de notation pointées du doigt
Ken Ofori-Atta et l’administration des Finances s’en sont aussi pris aux agences de notation internationales qui ont remis en question les perspectives économiques du Ghana. Moody’s a abaissé la note de la dette senior non garantie de « B3 » [catégorie de dette « hautement spéculative »] à « Caa1 » [« risques substantiels de défaut »]. L’agence prévoit que les ratios d’endettement du pays continueront à se détériorer à court terme. « Moody’s estime que la dette publique a atteint 80 % du PIB à la fin de l’année 2021 tandis que les paiements d’intérêts ont usé jusqu’à la moitié des recettes publiques cette année-là « , indique l’agence de notation.

Fitch, autre agence internationale, a également abaissé la notation en devises étrangères du Ghana de « B » à « B-« , avec des perspectives négatives. L’agence estime que le pays ne sera pas en mesure d’emprunter sur les marchés internationaux des capitaux cette année, voire même l’année prochaine, et considère que ses réserves de change sont désormais dépendantes de l’émission d’eurobonds. « En juillet 2021, les investisseurs non résidents détenaient un peu moins de 20 % (5,8 milliards de dollars) de l’encours de la dette publique nationale du Ghana », indique son rapport. « Bien que l’échéance de ces avoirs soit à long terme, une sortie de capitaux exercerait une pression à la baisse supplémentaire sur les réserves du Ghana. »

LE GOUVERNEMENT EXPLIQUE QU’IL PEUT COLLECTER DAVANTAGE DE RECETTES FISCALES POUR COMBLER LE DÉFICIT FINANCIER

Ken Ofori-Atta et son équipe contestent les dernières notations, considérant la décision de Moody’s « entièrement basée sur un exercice bureaucratique, des discussions virtuelles et ce que nous pensons être l’omission de données critiques ».

« Le gouvernement ghanéen est donc totalement perplexe face à la décision d’abaisser la note de crédit du Ghana à « Caa1 », malgré la série d’engagements progressifs que nous avons pris avec l’équipe de Moody’s« , a déclaré le ministère des Finances dans un communiqué, soutenant que la qualité de ses données et l’engagement du gouvernement à réduire les dépenses de 20 % témoignaient d’un programme budgétaire crédible.


Appels à des négociations avec le FMI
Le Rapport conjoint Banque mondiale-FMI sur la viabilité de la dette (2019) avait déjà noté que le Ghana présentait un risque élevé de surendettement extérieur en raison de lourdes dépenses ponctuelles, de la hausse des paiements d’intérêts et de la faiblesse des recettes fiscales. Trois ans plus tard, et après la pandémie, les risques se sont accrus, tout comme les appels lancés au gouvernement pour qu’il cherche à conclure un accord avec le FMI. Seth Terkper, ancien ministre des Finances membres du Congrès national démocratique (opposition), a déclaré qu’un accord avec le FMI permettrait de rétablir la confiance dans les finances ghanéennes.

L’AGENCE FITCH ESTIME QUE LE GHANA NE PEUT PAS EMPRUNTER SUR LES MARCHÉS INTERNATIONAUX

« Vous empruntez parce que vous avez des engagements et que vous ne voulez pas faire défaut, mais ensuite […] vous empruntez une partie de l’argent sur le marché pour refinancer et rembourser une partie de la dette », a déclaré Seth Terkper, qui avait signé un accord avec le FMI en 2015. « Lorsque vous faites un programme [de financement] avec le FMI, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et les partenaires de développement ont une idée claire [de la crédibilité de votre politique] », a déclaré Terkper aux journalistes à Accra.

Mais le gouvernement exclut toujours un accord avec le FMI, expliquant qu’il peut collecter davantage de recettes fiscales pour combler le déficit financier. Une telle démarche dépend de l’adoption de la loi controversée « E-Levy », dont l’exécutif espère tirer quelque 800 millions d’euros par an. « Nous n’allons pas nous adresser au FMI », a déclaré John Kumah, vice-ministre des Finances du Ghana à The Africa Report/Jeune Afrique. « C’est la position du gouvernement. Nous avons la capacité de faire face à nos propres problèmes. L’E-Levy changera la donne. Se tourner vers le FMI serait désastreux. Nous avons trouvé une solution pour augmenter les revenus nationaux et nous avons hâte qu’elle soit adoptée par le Parlement », estime le dirigeant ghanéen.

Peu d’alternatives
L’analyste économique et financier Daniel Amateye Anim estime que si le gouvernement ne parvient pas à faire adopter la taxe électronique par le Parlement, les alternatives seront coûteuses. La première option serait d’emprunter sur les marchés financiers internationaux, ce qui « augmenterait d’avantage l’encours de la dette ». « Le gouvernement n’obtiendra pas un taux d’intérêt compétitif en raison de la récente dégradation de la note par Fitch à « B-« , avec une perspective négative. Le taux d’intérêt sera donc élevé », a déclaré Daniel Amateye Anim à Africa Report/Jeune Afrique.

Néanmoins, un renflouement par le FMI pourrait entraîner une augmentation des taux d’imposition locaux et la suspension de certains programmes phares en matière d’éducation et de santé, ainsi que des recrutements prévus dans le secteur public. Il y aurait également un contrôle strict des dépenses de l’État par l’institution multilatérale. Selon Daniel Amateye Anim, l’option la moins désirable serait d’emprunter sur le marché intérieur. « Cela empêchera le secteur privé d’avoir accès aux liquidités car les banques pourraient canaliser les liquidités excédentaires vers le gouvernement. Ce phénomène pourrait affecter la productivité économique », prévient-il.

Jeune-Afrique

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