Les Africains doivent-ils continuer à cheminer avec des gens qui les méprisent et ne leur veulent que du mal ?

Il y a quelques jours, Ursula Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, demandait que l’Europe arrête d’aider les 27 pays africains qui se sont abstenus ou ont voté contre la résolution présentée à l’ONU le 2 mars pour condamner la Russie. Pour l’ancienne ministre allemande de la Défense, si l’Afrique n’est pas avec l’Europe, c’est qu’elle est contre elle.

La fameuse aide au développement de l’Afrique est plus un mythe qu’une réalité. Les Africains continuent de l’attendre comme Estragon attendait Godot dans la pièce de théâtre de Samuel Beckett. Je ne parlerai donc pas de quelque chose qui n’a jamais existé. Je voudrais plutôt m’intéresser à la réaction des Africains qui ont lu cette déclaration surréaliste. La plupart d’entre eux ont dit que l’Europe était devenue un État totalitaire aux ordres des États-Unis. Le verbe “devenir” ne me semble pas exact car l’Europe a toujours été totalitaire, antidémocratique, arrogante et condescendante dans son rapport à l’Afrique. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à l’article 3 de la charte de l’impérialisme qui affirme ceci : “Tout pouvoir dans les pays du tiers-monde émane de nous, qui l’exerçons par la pression sur les dirigeants qui ne sont que nos marionnettes. Aucun organe du tiers-monde ne peut s’en attribuer l’exercice.” L’article 7 ajoute : “Tout pouvoir qui oppose la moindre résistance à nos injonctions perd par le fait même sa légalité, sa légitimité et sa crédibilité. Il doit disparaître.” Le meilleur se trouve sans doute dans l’article 12 selon lequel “les peuples du tiers-monde n’ont pas d’opinion ni de droit, ils subissent notre loi et notre droit”.
De bonne foi, nos ancêtres ont suivi ces gens-là. Nous, leurs descendants, avons été à leur école pour “apprendre l’art de vaincre sans avoir raison et celui de lier le bois au bois” (La grande Royale dans ‘L’Aventure ambiguë’ de Cheikh Hamidou Kane), avons abandonné nos religions pour adopter les leurs, avons combattu et perdu la vie pour eux parce que nous croyions que nous étions des frères et des égaux mais le temps nous a montré qu’eux voyaient les choses autrement, que, à leurs yeux, nous n’étions que de la chair à canon, des pourvoyeurs de matières premières et des peuples corvéables et exploitables à merci. Le massacre des “tirailleurs” africains au camp de Thiaroye le 1er décembre 1944, la répression des mouvements anticolonialistes, la déportation ou l’assassinat des résistants africains, la mort de Khadafi, etc., malgré le fait que nous fûmes à leurs côtés lorsqu’Adolf Hitler les malmenait et les humiliait, tous ces faits ont conduit Fanon à publier en 1961 ‘Les Damnés de la Terre’ dont voici un extrait : “Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d’avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles que l’Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire; des siècles qu’au nom d’une prétendue aventure spirituelle elle étouffe la quasi totalité de l’humanité.”

Certains ont pensé que Fanon exagérait, qu’il avait succombé à la tentation d’un racisme à rebours, qu’il était un prophète de malheur et un militant excessif. Les derniers propos de la présidente de la Commission européenne ne lui donnent-ils pas raison ? Mais l’Europe, qui, hier, ignora Fanon, fera-t-elle attention à son message aujourd’hui ? J’en doute fort car les peuples totalitaires et impérialistes font rarement leur mea culpa, se remettent difficilement en cause. On ne voit chez eux “qu’entêtement dans l’erreur, persévérance dans le mensonge, absurde prétention de ne s’être jamais trompé, bref une incapacité sénile à se déprendre de soi-même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois” (cf. Aimé Césaire, ‘Lettre à Maurice Thorez’, 24 octobre 1956). Le poète martiniquais avait démissionné du Parti communiste français (PCF) parce qu’il ne tolérait pas le silence de ce parti sur les crimes de Staline après les révélations de Khrouchtchev. Or un peuple qui refuse de reconnaître ses crimes et de s’en détourner est condamné à perdre son influence. Michel Onfray parle même de décadence : “ Je nomme décadence ce qui advient après la pleine puissance et qui conduit vers la fin de cette même puissance. » (cf. ‘Décadence. De Jésus à Ben Laden, vie et mort de l’Occident’, Paris, Flammarion, 2017).

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Onfray, qui est un homme cultivé, avait probablement lu le texte de la conférence d’Alexandre Soljenitsyne (1918-2018) sur “Le déclin du courage” à Havard en 1978, conférence au cours de laquelle le philosophe-écrivain russe faisait la mise en garde suivante : “Vous, en Europe, vous êtes dans une éclipse de l’intelligence. Vous allez souffrir. Le gouffre est profond. Vous êtes malades. Vous avez la maladie du vide. Le système occidental va vers son état ultime d’épuisement spirituel : le juridisme sans âme, l’humanisme rationaliste, l’abolition de la vie intérieure… Toutes vos élites ont perdu le sens des valeurs supérieures.”

La décadence de l’Occident prouve que “l’histoire du monde n’est pas finie” et qu’il nous faut croire avec la Guadeloupéenne Maryse Condé que viendra un jour “où les hommes se rappelleront qu’ils sont des frères et seront plus tolérants. Ils n’auront plus peur les uns des autres, de celui-ci à cause de sa religion ou de celui-là à cause de la couleur de sa peau, de cet autre à cause de son parler” (cf. ‘Le Nouvel Obs’ du 9 juin 2017).

La présence de la Russie en Centrafrique et au Mali ne rassure pas certains Africains qui font remarquer à juste titre d’ailleurs qu’il ne s’agit pas de déshabiller Pierre pour habiller Paul, que l’Afrique doit tracer sa propre voie.

Personnellement, je ne demande pas aux Africains de faire allégeance à Poutine pour la simple raison que ce dernier n’a jamais souhaité pareille chose. Ça, c’est le premier point. Le second point, c’est que les Russes n’ont colonisé aucun pays en Afrique. Au contraire, ils ont aidé certains mouvements de libération dans leur lutte contre la colonisation. Il s’agit, entre autres, du FRELIMO (Mozambique), du MPLA (Angola), du FLN (Algérie), de la SWAPO (Namibie), de l’ANC (Afrique du Sud), du PAIGC (Guinée-Bissau).

Troisièmement, la Russie possède plus de ressources naturelles que les pays européens et, donc, sera moins gourmande en Afrique. Le quatrième point, c’est que la Russie est militairement supérieure à plusieurs pays européens comme elle l’a démontré en Syrie en 2015.

Enfin, le respect de la parole donnée et la fidélité ne sont pas des mots creux avec les Russes. Ces derniers n’ont ni la réputation, ni l’habitude d’abandonner leurs alliés « en plein vol ». Il est clair que l’Occident aurait eu la peau de Bashar Al-Assad (Syrie) et de Nicolas Maduro (Venezuela) si Vladimir Poutine n’avait pas été là. Se mettre sous la coupe de la Russie et lui demander de nous aider à devenir militairement forts et à nous affranchir progressivement de l’Europe prédatrice et criminelle sont deux choses différentes. Ceux qui critiquent la coopération avec la Russie ne disent pas comment il faudrait faire pour que la France ne puisse plus s’ingérer dans nos affaires. Ils estiment que la Russie ne devrait pas envahir l’Ukraine mais savent-ils que c’est de ce pays que partaient les armes pour attaquer la Syrie, la Libye et le Mali si l’on en croit Charles Gave, entrepreneur et fondateur de l’Institut des libertés ? Trouvent-ils normal que la France, après avoir interdit les médias russes sur son sol, s’offusque de la suspension de RFI et de France 24 par le gouvernement malien pour diffusion d’informations visant à discréditer les autorités de la transition et à monter la population contre elles ?

Certes, “l’heure de nous-mêmes a sonné” (Césaire) mais c’est étape après étape que nous devons aller à l’autonomie. La question qui se pose à nous aujourd’hui est la suivante : Sur qui pouvons-nous nous appuyer pour mieux défendre nos intérêts ? Autrement dit, qui est en mesure de nous aider à progresser tout en respectant notre vision du monde et notre manière d’être ?

Jean-Claude DJEREKE

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