Décryptage de la crise du pétrole et gaz qui secoue le monde entier

Serge Parfait Dioman, Expert International en Industries Pétrolières et Énergies

Par Claude Dassé in L’Intelligent d’Abidjan

Les causes et conséquences de l’augmentation du prix du pétrole brut non raffiné, l’augmentation du prix du diesel et de l’essence dans le monde, notre compatriote Serge Parfait Dioman, Expert International en Industries Pétrolières et Énergies, a expliqué dans un entretien les raisons de cette crise qui secoue actuellement le monde entier et pourquoi la hausse des prix du carburant est soit sur le gasoil soit sur l’essence en fonction des pays.

• L’INTELLIGENT D’ABIDJAN : La présente crise énergétique semble s’éterniser, comment se l’expliquer ?

SERGE DIOMAN PARFAIT : Étant d’envergure mondiale, cette crise est particulièrement entretenue dans la durée par le fait que des causes exogènes à un pays donné arrivent à impacter ce dernier par des effets plus ou moins perdurants.

Du fait de la mondialisation en effet, les pays sont tous non seulement très interdépendants mais ils sont en interaction profonde les uns par rapport aux autres, à telle enseigne qu’une crise militaire, énergétique, alimentaire ou écologique, qui s’éternise à un bout du monde est impactante pour tous.

En l’occurrence, la présente crise énergétique est avérément alimentée par plusieurs foyers crisogènes sévissant à divers bouts du monde. Et tant que ceux-ci s’éterniseront pour une raison ou une autre, la planète entière continuera d’en pâtir.

• IA : N’y aurait-il pas un espoir de fin de crise à court terme ?

SDP : La difficulté ici est qu’autour de la cause fondamentale qui l’a initiée, foisonnent avec une persistante sévérité une pléthore d’autres causes certes opportunistes mais très impactantes au demeurant.

Ces dernières peuvent avoir des conséquences si virulentes et si spectaculaires que l’on pourrait croire à tort qu’elles sont des causes fondamentales.

Sauf qu’à la différence des causes fondamentales, qui lorsqu’elles disparaissent mettent fin à la crise en question, la disparition d’une cause opportuniste ne peut au meilleur des cas qu’amoindrir les effets de ladite crise sans la faire cesser définitivement. Le conflit en Ukraine est un exemple parfait de ce qu’est une cause opportuniste.

• IA : Certains experts pensent que la guerre en Ukraine est à l’origine de la crise énergétique actuelle. N’êtes vous pas de cet avis ?

SDP : Il sagit de rester factuel sans se laisser submerger par l’émotion. Car bien avant le début des hostilités en Ukraine, la crise énergétique sévissait déjà. Certes, pas à cette ampleur que nous connaissons aujourd’hui mais nous avons tous bel et bien souvenance qu’elle était déjà là.

Autrement dit, la situation en Ukraine ne peut être à l’origine d’une crise qui a pris naissance bien avant elle. Elle n’en est donc pas la cause fondamentale mais bel et bien une cause opportuniste comme sus décrit.

• IA : Quelle est alors la cause fondamentale de la crise énergétique qui secoue le monde entier en ce moment ?

SDP : A la genèse de cette crise inédite, l’on note en effet une cause fondamentale qui résulte d’une déficience nette de l’offre pétro-gazière mondiale par rapport à la demande massive exprimée sur l’échiquier international.

En clair, cette ressource fossile si prisée ne suffit plus pour tous et donne lieu alors à des tensions sur les places de marché de l’or noir.

En effet, par une application brutale et mal maîtrisée de la transition énergétique, plusieurs grands producteurs de ressources primaires fossiles les ont abandonnées pour se tourner hâtivement vers les énergies nouvelles qui au final se sont avérées insuffisantes pour combler la forte demande énergétique suscitée à la faveur de la reprise des activités post-coronariennes.

IA : Pourriez-vous être plus explicite sur le rôle de l’épisode COVID-19 vis à vis-à-vis de cette crise ?

SDP : En réalité, les premières alertes du déficit énergétique étaient déjà perceptibles entre la fin 2019 et le tout début 2020. Toutefois, elles n’ont pas eu le temps de prospérer et nous impacter car le confinement et la baisse des activités socio-économiques imposés par les vagues coronariennes ont fait chuter la demande mondiale en énergies.

Du coup, l’on n’a pas su voir que nous étions bien en déficit énergétique car nous ne consommions plus autant qu’avant. C’est en cela que l’on s’accorde à affirmer à raison que la Covid-19 a eu un effet masquant car elle a masqué une crise qui couvait et n’attendait que son heure pour se révéler.

C’est la raison pour laquelle, une fois la fronde COVID-19 passée, la forte reprise de l’activité socio-économique de partout dans le monde a nécessité de grands besoins de consommation qui ont tout de suite mis à nu le déséquilibre énergétique qui couvait mais qui était masqué.

• IA : Le sachant, le citoyen lamba serait-il plus compréhensif de la situation de crise actuelle ?

SDP : C’est le lieu de rappeler, autant qu’il sera nécessaire de le faire, que cette crise est mondiale et qu’au regard du poids des causes exogènes fort impactantes, il n’y a pas matière à en faire l’apanage d’un pays en particulier ni essayer de faire de la récupération à d’autres fins car le monde entier est sous le joug d’une problématique sérieuse d’où nous devons sortir rapidement, sereinement et de manière solidaire.

Les populations le comprennent de plus en plus et c’est le plus important pour accompagner les autorités nationales de chaque pays dans leurs actions idoines visant à limiter les causes et incidences endogènes qui sont de leur ressort.

A cet effet, la traque des opérateurs économiques et autres commerçants s’adonnant à des abus au détriment des consommateurs devra se faire en mode de tolérance zéro.

• IA : Quelle est la part des produits pétroliers dans la flambée des prix des produits de premières nécessités ?

SDP : Les produits pétroliers sont consommés directement sous forme de carburants, combustibles et autres produits dérivés tels que les graisses et huiles de lubrification, etc. Ils sont aussi utilisés comme intrants pour la fabrication d’autres biens de consommations domestiques, industrielles ou agricoles tels que des engrais, etc.

Partant donc de leur usage depuis la production d’énergies, le transport jusqu’aux denrées de premières nécessités, les matières premières fossiles d’origines pétro-gazières pèsent pour plus de 75% en termes de ressources énergétiques sur l’échiquier mondial.

Cela ne signifie pas que le pétrole et le gaz concourent à 75% de la cherté de la vie mais leur poids nous montre juste à quel point une crise dans le secteur pétrolier est de nature à impacter directement et lourdement la flambée des prix.

• IA : Quelle est alors la démarche africaine face à cette crise et face aux ressources fossiles en général ?

SDP : Le continent africain a une part contributive estimée à moins de 5% dans l’incidence climatique et ne peut être cité au rang de ceux qui pourraient avoir un impact majeur sur le dérèglement climatique. Cependant l’Afrique a grandement besoin de son pétrole et son gaz pour soutenir sa croissance.

Un déficit de ces ressources lui est avérément préjudiciable.

Vis à vis de l’or au demeurant, il ne s’agit pas nécessairement de suivre le chemin emprunté par les pays développés qui ont longtemps et abondamment eu à utiliser cette ressource mais plutôt de s’inscrire dans une démarche où le paradigme nouveau de l’exploitation pétro-gazière ne vient pas en opposition frontale aux initiatives de la transition énergétique mais l’accompagne plutôt dans une stratégie de diversité énergétique éco-responsable.

Les Africains en sont capables et ont pour ce faire besoin d’être compris et surtout être financièrement accompagnés dans leur démarche emprunte de réalisme.

• IA : Vous qui avez longtemps travaillé à l’international, quelles difficultés rencontrent nos autorités devant ces questions liées aux produits pétroliers ?

SDP : La difficulté majeure est que la perdurance de cette crise pétro-gazière requiert de subventionner plusieurs denrées de premières nécessités, à coup de dizaines de milliards de francs, pour soulager autant les populations que les industriels.

En parallèle, elles oeuvrent à contrôler le prix du transport local pour éviter toute velléité d’inflammation. Mais concernant les produits importés au demeurant, l’on ne peut que subir si le fret international augmente ou si des navires marchands refusent de desservir certaines destinations qu’ils jugent désormais onéreuses en raison de la hausse des cours des carburants.

• IA : Pourquoi l’utilisation des produits pétroliers diffère d’un pays à l’autre: par exemple au Nigeria, c’est l’essence qui est plus utilisée pour le transport public tandis qu’ailleurs dans la sous-région c’est le gasoil ?

SDP : Avec une population de 220 millions d’habitants en 2021, et escomptée à plus de 400 millions à l’horizon 2050, le Nigeria est quasiment un continent dans un continent. Il a donc un avantage démographique qui en fait est un facteur stimulant pour le développement socio-économique du pays, notamment pour le secteur du transport public pour lequel cette pression démographique est un défi majeur vu qu’il va falloir au quotidien assurer la motricité routière de toute cette population.

En terme de rentabilité économique pour les transporteurs, l’essence apparaît alors plus commode en raison de moindres besoins de maintenance des véhicules essence comparés au véhicules diesel dont la problématique des pièces de rechange d’origine est aussi une contrainte de taille.

Du coup, la physionomie générale est celle de l’essence pour le transport public et le gasoil pour les particuliers qui ont les moyens de s’assurer des maintenances régulières et acheter le carburant à un tarif plus élevé.

En effet, le gasoil n’y est pas qu’utilisé à des fins de carburants routiers. Il est utilisé comme combustible par une majorité de populations disposant de leur propres groupes électrogènes pour s’autoalimenter électriquement de même que par des agriculteurs et des industriels utilisant le gasoil. Au final, l’essence reste le carburant le plus accessible pour les transporteurs et cela dépend évidemment des États du Nigeria.

Ailleurs, c’est plutôt le bas prix à la pompe du gasoil qui gouverne la préférence pour ce carburant.

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