Présidentielle 2022 en France: Le front républicain, ce barrage qui recule

Récit – Vingt ans après le 21 avril 2002, le réflexe citoyen de voter pour Emmanuel Macron contre Marine Le Pen et l’extrême droite est de moins en moins fort, à droite comme à gauche. Des dizaines de manifestations sont prévues en France cet après-midi, mais sans appel explicite à voter pour le président sortant.

Par Benjamin Keltz (Rennes, correspondance), Richard Schittly (Lyon, correspondant), Gilles Rof (Marseille, correspondant), Jean-Pierre Tenoux (Besançon, correspondant), Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant) et Benoît Floc’h.

Des dizaines de manifestations sont prévues en France, samedi 16 avril, avec pour mot d’ordre : « Contre l’extrême droite et ses idées, pas de Marine Le Pen à l’Elysée. » Dans le communiqué signé par des organisations diverses et des syndicats, il n’est cependant pas question de « front républicain », ni d’appel explicite à voter pour Emmanuel Macron.

Au même moment, le président sortant rassemblera ses troupes pour un meeting dans le jardin du Pharo, à Marseille. A deux pas de la manifestation « anti-Le Pen », qui se tiendra sur le Vieux-Port. L’urgence pour Emmanuel Macron n’est pas tant de mobiliser ses électeurs que de convaincre ceux des candidats défaits au premier tour de voter pour lui. Car, vingt ans, quasiment jour pour jour, après le 21 avril 2002 et la qualification surprise de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle face à Jacques Chirac, le « front républicain » n’est plus ce qu’il était. Emmanuel Macron l’a lui-même déploré, lundi 11 avril, en déplacement à Denain (Nord). Un constat partagé par de nombreux élus de tous bords, partout en France.

« Cinq ans d’ultralibéralisme ou de fascisme »

« Le front républicain est mort », affirme le nouveau patron de la fédération Les Républicains (LR) des Bouches-du-Rhône. Stéphane Le Rudulier défend une position de « ni-ni » pour le second tour, tout en laissant élus et militants « libres de leur choix ». « On ne peut plus céder à la faiblesse intellectuelle de dire qu’il faut voter contre le Rassemblement national [RN] parce qu’il est d’extrême droite, explique M. Le Rudulier. On doit le combattre sur le plan des idées. » Lui-même votera blanc dimanche 24 avril. « J’ai combattu la politique d’Emmanuel Macron pendant tout son mandat, je me vois mal tomber dans ses bras maintenant, alors qu’il prévoit un projet mortifère d’économies sur le dos des communes », se justifie l’ancien maire de la petite ville de Rognac.

« Cinq ans d’ultralibéralisme ou de fascisme »

A gauche, le même flottement est perceptible. Candidat pour un mouvement citoyen à l’élection législative, en juin, de la 4e circonscription de Marseille – celle de Jean-Luc Mélenchon –, le sociologue Kevin Vacher en témoigne. « Lundi 11 avril, raconte-t-il, je tenais une réunion de campagne dans un appartement. Sur quinze personnes, toutes ont dit qu’elles allaient s’abstenir au second tour. » Partout en France, la même réticence s’exprime. Pour Antoine Maurice, leader d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) au conseil municipal de Toulouse, « les castors feront barrage, mais ils sont fatigués », pour reprendre la métaphore d’Eric Piolle, le maire EELV de Grenoble. M. Maurice, qui a consulté ses troupes, se dit lui-même « partagé ». « Par rapport à 2017, on sent que les gens sont las. Soit ils dédramatisent, soit ils ne croient pas à une victoire de Le Pen », résume-t-il. Du coup, l’incertitude règne.

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Présidentielle 2022 : « Les réserves de voix pour assurer un « front républicain » sont très, très faibles »

Après le premier tour de la présidentielle française, Marine Le Pen et Emmanuel Macron accèdent au second tour, avec respectivement 27,8% et 23,1% des voix. « Vote utile », abstention, campagne à venir, score de la gauche,… Martial Foucault, le directeur du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), nous explique quoi retenir de ces résultats.

TV5MONDE : Les premiers résultats sont-ils fidèles à ce que prévoyaient les instituts de sondage et les analystes politiques ? A-t-on assisté à des surprises ?

Martial Foucault, directeur du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) : L’abstention n’est pas aussi forte que ce que certains pouvaient envisager (elle est estimée à 26,2%, NDLR). Cela veut bien dire que l’élection présidentielle reste une élection capable de mobiliser les Français, même ceux qui aujourd’hui se désintéresseraient de la politique.

Sur le rapport de forces, je suis étonné du niveau très élevé d’Emmanuel Macron. Il peut probablement s’expliquer par un fort « vote utile » des électeurs LR (Les Républicains), qui se sont reportés dès le premier tour sur Emmanuel Macron. Ce qui complique aussi sans doute la tâche de l’entre-deux tours pour lui, parce que le réservoir de vote restant sera très faible.

Si on reprend les clivages instaurés par Emmanuel Macron en 2017, on découvre que le « bloc populiste » (LFI, RN, Reconquête!, et les partis d’extrême-gauche) est majoritaire, avec près de 55% des voix. Cela modifie totalement la tonalité de la campagne de l’entre-deux tours.

TV5MONDE : Le deuxième tour va opposer les mêmes candidats qu’à la présidentielle de 2017. Qu’est-ce qui change par rapport à cette élection ?


Martial Foucault : L’un des candidats est un président sortant, qui va devoir présenter son bilan. La nature du duel sera donc certainement bilan vs. projet pour Marine Le Pen. Elle n’hésitera pas à considérer que ce bilan explique pourquoi tant de gens sont mécontents et se retrouvent plutôt dans des forces contestataires.

Forcément, les acteurs de ce deuxième tour ne pourront pas user des mêmes ressorts qu’en 2017. Emmanuel Macron avait accusé d’incompétence Marine Le Pen. Cette fois-ci, tout l’enjeu pour la candidate RN sera de montrer sa crédibilité sur des sujets techniques. Et pour Emmanuel Macron de continuer à rappeler qu’elle reste la représentante de l’extrême-droite, même si la candidate paraît plus adoucie et banalisée – parce qu’Éric Zemmour a permis de la rendre fréquentable.

TV5MONDE : Le PS et LR ont connu leur plus bas niveau historique. Cela représente-t-il une évolution majeure ou une continuité par rapport à leurs résultats précédents ?

Martial Foucault : Pour le PS, c’est une confirmation qu’aujourd’hui, dans son état et son organisation, il n’est plus un parti qui peut jouer la victoire au plan national. Le grand changement, c’est plutôt qu’on est passé de quatre grands blocs en 2017, avec Fillon, Le Pen, Mélenchon et Macron, à trois blocs aujourd’hui. Et cette tripartition de l’espace politique oppose les partis contestataires au parti gouvernemental.

Du côté d’Emmanuel Macron, toute la question sera donc : comment convaincre LFI de faire bloc ?
Martial Foucault, directeur du CEVIPOF
TV5MONDE : À quoi peut-on s’attendre comme points-clés lors la campagne du second tour ?

Martial Foucault : Les candidats chercheront à prouver qui a la plus grande crédibilité pour représenter les intérêts de la France. Macron va jouer la carte d’un président qui a réussi à éviter le pire, après la crise du Covid et maintenant la guerre en Ukraine. Je pense que l’un des autres enjeux sera de savoir si Macron va pouvoir s’adresser aux classes les plus modestes, le plus précaires, qui ont certainement constitué le gros de l’électorat de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

TV5MONDE : Se dirige-t-on vers un barrage à l’extrême-droite ? Ou plutôt vers une coalition anti-Emmanuel Macron ?

Martial Foucault : C’est pour moi le point le plus intéressant du second tour. Est-ce que l’installation du clivage populiste/progressiste n’est pas un piège qui se refermerait sur Emmanuel Macron ?

Il existe un risque d’un fort ressentiment anti-Macron. Ce ne sont pas des gens qui partagent des mêmes conditions sociales qui se retrouveraient derrière cette coalition. On serait plus proche de ce qu’on avait observé en 2012, à travers le « tout sauf Sarkozy ».

Les réserves de voix pour assurer un « front républicain » sont très, très faibles dans les partis classiques. C’est ce qui va conduire à mon avis le président à changer de stratégie, pour faire campagne dans l’entre-deux tours. Il va devoir rentrer dans l’arène et être mobilisé tous les jours dans cette confrontation.

Bien sûr, il va y avoir le point d’orgue, qui est le duel télévisé, mais il ne faut pas imaginer que le même déroulé va se reproduire. Marine Le Pen a appris de ses erreurs, qui lui ont été fatales en 2017. Et Emmanuel Macron devra, comme il l’a dit plusieurs fois, adopter une rhétorique moins blessante, condescendante.

(Re)voir : Présidentielle en France : de nombreux électeurs se décident à la dernière minute
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TV5MONDE : Le second tour marque-t-il le véritable début de la campagne d’Emmanuel Macron ?

Martial Foucault : Il a fait ce choix avant le premier tour, considérant qu’il y avait des circonstances extérieures et exceptionnelles qui justifiait qu’il ne soit pas un candidat président, mais qu’il reste président.

Ce n’est pas seulement Emmanuel Macron, mais l’ensemble de la République en Marche, les membres du gouvernement, les députés, qui n’ont pas été très présents pendant cette campagne. Donc il y a probablement là un travail très important qui va se nouer dès ce soir, dès demain, avec une stratégie beaucoup plus offensive et visible de l’ensemble des soutiens du président.

Les acteurs de ce deuxième tour ne pourront pas user des mêmes ressorts qu’en 2017.

Martial Foucault, directeur du CEVIPOF
TV5MONDE : Au contraire, Marine Le Pen pourra-t-elle mobiliser une partie de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon ?

Martial Foucault : Ça va être très compliqué. On sait qu’il y a une partie de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, qu’on estime à environ un quart, qui pourrait être séduite par l’idée de rallier cette coalition anti-Macron. Mais l’essentiel des électeurs de Jean-Luc Mélenchon vont probablement préférer ou l’abstention ou le vote blanc, pour se mettre à l’écart de ce duel. Du côté d’Emmanuel Macron, toute la question sera donc : Comment convaincre LFI de faire bloc ?

TV5MONDE : Qu’est-ce que cette élection nous dit de l’état de la gauche en France ?

Martial Foucault : Cette gauche est fragmentée, elle paye l’absence de coordination pour une candidature unique. Aucune des candidatures dans les partis traditionnels, PS ou EELV, n’est au-dessus de 5 %. C’est vraiment le prix de la désorganisation, des jeux d’ego personnels qui ont empêché un parti de prendre le leadership pour constituer une coalition de gauche.

Maya Elboudrar

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