« Renaissance démocratique » – Pourquoi le vote des électeurs de gauche pour Marine est «un vote de classe»

Cassandre Riverain / Lejdd.fr

Selon le politologue, Pascal Perrineau, le vote des électeurs de gauche pour le RN, est « un vote de classe »

Renaissance démocratique ?

Pascal Perrineau, politologue, auteur de « Cette France de gauche qui vote FN », paru aux éditions du Seuil en 2017, décrypte les raisons pour lesquelles certains électeurs de gauche se tournent vers un vote en faveur du Rassemblement National pour le second tour de l’élection présidentielle.

Avant le second tour de l’élection présidentielle, dimanche, les sondages estiment les reports de voix des électeurs de gauche et notamment ceux de Jean-Luc Mélenchon aux alentours de 20 %. Une estimation supérieure à 2017, quand seulement 7 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon avaient penché en faveur de Marine Le Pen au second tour. Ce choix, fait par des électeurs de gauche de voter à l’extrême-droite s’explique par plusieurs facteurs que décrypte Pascal Perrineau, politologue, spécialiste de la sociologie électorale et auteur de Cette France de gauche qui vote FN, paru aux éditions du Seuil en 2017.

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Le report des voix des électeurs de gauche pour le Rassemblement National lors du second tour de l’élection présidentielle, dimanche, pourrait être plus important qu’en 2017. Pour quelles raisons ?

D’abord, le bilan du quinquennat est perçu par beaucoup d’électeurs de la gauche populaire comme étant mauvais pour le pouvoir d’achat ou le relèvement des bas salaires, par exemple. Et plus globalement, Emmanuel Macron a développé un style de pouvoir extrêmement vertical, non exempt d’une certaine arrogance. Ce qui a certainement ajouté à la perception de la politique macronienne comme étant une politique au service plutôt des couches moyennes ou des couches privilégiées.

Ces éléments ont développé ce que nous pouvons appeler un « antimacronisme », qui n’existait pas en 2017. Et pendant le quinquennat, il s’est manifesté par le mouvement des gilets jaunes, celui des retraites ou encore dans la mobilisation contre le passe vaccinal. De plus, il se mesure également dans les sondages. Finalement, plus nous appartenons aux couches populaires (ouvriers, employés, chômeurs), plus l’image du bilan du quinquennat est négative. Les électorats ne sont absolument pas captifs, les gens se déterminent par rapport à eux-mêmes et c’est beaucoup plus sur des logiques sociales et de psychologie collective, que va continuer ce phénomène, qui est plus ancien que nous voulons bien le croire.

Pourquoi ?

Très souvent, ces électeurs de gauche estiment que ce ne sont pas eux qui ont changé, mais la gauche. Elle aurait abandonné le peuple et fait désormais des réformes qui intéressent les bourgeois branchés, les jeunes, les cadres, les professions intellectuelles supérieures. Et elle considère même parfois que le peuple pense mal, parce qu’il est préoccupé par les problèmes de sécurité, par les problèmes de concurrence avec la population issue de l’immigration etc. C’est à la fois un vote de barrage contre Emmanuel Macron et au fond, Marine Le Pen n’est pas très loin au plan économique et au plan social de certaines propositions de Jean-Luc Mélenchon. Elle se montre en faveur d’un protectionnisme renforcé, elle est sceptique vis-à-vis de l’Union Européenne. Et puis dans le style, elle fait depuis des semaines et des semaines, une campagne de proximité avec ces gens-là. Elle a déserté les grandes métropoles urbaines. Il s’agit d’une logique sociale, presque d’un vote de classe. Avant il s’exprimait pour le Parti Communiste Français, ou François Mitterrand. Cela a changé. Si l’on en croit les perspectives du second tour, 70 % des ouvriers qui comptent aller voter dimanche voteront Marine Le Pen. C’est énorme. Et bien sûr dans ce vote, nous trouvons des ouvriers qui viennent de la droite, du ni gauche ni droite et puis des ouvriers qui viennent de la gauche.

Ce ne sont pas des gens racistes mais ils considèrent qu’en temps de crise économique et sociale, il faut d’abord penser aux travailleurs français.

Ces électeurs ont-ils l’impression de s’éloigner des valeurs de la gauche avec le vote Rassemblement National ?

Pas tellement. Une fois de plus, ils estiment que c’est la gauche qui a changé. Dans les années 70, les discours de marché dénoncent l’immigration clandestine. C’était le Parti Communiste Français qui les véhiculaient. Ce ne sont pas des gens racistes mais ils considèrent qu’en temps de crise économique et sociale, il faut d’abord penser aux travailleurs français. Ils sont très préoccupés par les questions de pouvoir d’achat, mais les questions de front républicain, de racisme etc, ça ne les préoccupe pas.

Très souvent eux-mêmes, ou leurs enfants, lorsqu’ils cherchent du travail sont en concurrence avec des français issus de l’immigration ou bien des immigrés clandestins. L’idée de la préférence nationale, que beaucoup de pays pratiquent, entre en jeu. Nous avons également une préoccupation liée à l’identité culturelle. Ces électeurs, qui sont en profondes difficultés économiques et sociales, se disent qu’ils ne savent plus très bien ce que cela représente d’appartenir à la nation France. Il restait une fierté nationale mais ils ont l’impression que la vie a complètement changé, que leurs traditions ont complètement changé, ce qu’avait très bien compris Fabien Roussel, quand il parlait de manger français. Quelque part, Marine Le Pen leur redonne une certaine fierté.

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Comment expliquer ce brouillage alors que la gauche et l’extrême-droite sont aux antipodes de l’échiquier politique ?

Le clivage gauche-droite est en très mauvais état aujourd’hui, ça ne veut plus dire grand-chose. Celui qui existe désormais s’opèrent davantage entre ceux qui croient en les vertus de la société ouverte, de l’insertion de la France dans le monde global, dans l’Europe (électorat plutôt bourgeois, classe moyenne, grande métropole) et ceux qui considèrent que l’ouverture est allée trop loin parce qu’elle s’est traduit, pour eux, par des fermetures d’entreprises, du chômage. Cette deuxième catégorie de personnes ne voit pas les avantages de l’ouverture politique. Ils ont l’impression que le sort des couches populaires n’est plus décidé chez eux mais par des organismes de gouvernance mondiale – le G7, le G20, l’Europe -. Quant à l’ouverture socio-culturelle, ils ont l’impression d’être étranger dans leur propre pays, ce qui peut donner un vote Le Pen au second tour, bien qu’ils aient voté à gauche au premier tour et qu’ils se positionnent à gauche. Dans cette France en difficulté, les redistributions politiques sont assez étonnantes.»

Quel est le profil des électeurs de gauche qui votent pour le Rassemblement National ?

Ce sont des électeurs vraiment d’origine populaire, en bas de la hiérarchie sociale, en bas de la hiérarchie des diplômes et en difficulté sociale et économique. Ils sont touchés par le chômage, par les fermetures d’entreprises. Et ils vivent dans des régions en difficulté, à l’image des régions industrielles ou sidérurgiques.

Marine Le Pen est plus proche du peuple, quand Emmanuel Macron est vraiment à des années-lumière de leur monde.

Le fait que Marine Le Pen n’ai jamais réussi à être au pouvoir joue-t-il en sa faveur ?

Oui. Il y a une volonté de renverser la table. De dire « ça suffit, depuis des décennies on nous trimballe. On a tout essayé : on a essayé la droite, on a essayé la gauche qui nous a promis monts et merveilles. Rien n’a changé pour nous, au contraire, cela s’est dégradé. On a pu croire à Macron, qui nous disait que c’était la révolution. Rien n’est venu. »

Ces électeurs expriment-ils un sentiment de peur à l’égard d’une possible arrivée au pouvoir du Rassemblement National ?

Non, puisqu’ils ne fonctionnent pas avec ces termes. Pour eux, cela n’a pas tellement de sens. Ils n’attendent pas des changements formidables de la part de Marine Le Pen. Mais ils se disent « au moins là on va renverser la table ». Elle est plus proche du peuple, quand Emmanuel Macron est vraiment à des années-lumière de leur monde. Le barrage à l’extrême-droite est un concept flou. Ils ne la considèrent pas comme fasciste puisqu’elle propose des référendums, la proportionnelle, elle n’est pas contre le pluripartisme. La dédiabolisation est passée par là.

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Publié par La Rédaction