Sur les ruines de la SODEFEL, jadis joyau industriel à Sinématiali (Reportage)

La Société pour le développement des fruits et légumes (SODEFEL), qui a contribué au rayonnement socio-économique du département de Sinématiali dans les années 60, n’est aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Sa fermeture en 1988 et les différentes crises militaires et politiques survenues entre 1999 et 2010 ont accentué sa déchéance, au regard des ruines de ce complexe laissé à l’abandon.

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Un moteur de la croissance économique dans le Nord ivoirien au début des années 70

Située dans le Nord de la Côte d’Ivoire, précisément dans la région du Poro, à équidistance entre Korhogo et Ferkessédougou, la ville de Sinématiali se classe désormais au rang des meilleures zones de production de la mangue et de la noix de cajou. Si cette ville a pu devenir un pôle d’attraction économique juste après les indépendances, c’est en partie grâce à l’implantation de la Société pour le développement des fruits et légumes.

Créée en 1968, cette unité agro-pastorale permettait, selon un ancien agent-encadreur, Kagnonko Soro, de développer des cultures maraîchères et vivrières sur toutes les parcelles de l’usine, en toutes les périodes de l’année, grâce à une irrigation exceptionnelle de plusieurs centaines d’hectares de terres cultivables, situées en bordure du fleuve Bandama.

”La SODEFEL employait un nombre important de personnes. Ces travailleurs venaient de toutes les régions du pays, même de la sous-région”, a souligné M. Soro. La production phare étant la tomate, elle était vendue sous forme fraîche sur les marchés locaux et en tomate concentrée pour l’approvisionnement des marchés sous-régionaux et européens.

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Produisant en moyenne 200 tonnes/heure de tomate concentrée, l’entreprise qu’on nommait “la pourvoyeuse d’emplois du Nord”, a fait de Sinématiali, aux dires du 4ème adjoint au maire, Doh Soro, l’une des villes les plus attrayantes dans la partie septentrionale ivoirienne. ”Les gens venaient de partout et c’était plusieurs milliers de personnes qui venaient à Sinématiali pour avoir du travail. Pour assurer son bon fonctionnement, cette société avait besoin d’une main d’œuvre importante”, se rappelle-t-il.

Aux dires de Doh Soro, l’usine où travaillait presque toute la population de la ville représentait une source de revenus fiable. ”A l’époque, nous travaillions tous dans cette usine et chacun arrivait à nourrir sa famille grâce à ce que nous gagnions”, témoigne l’autorité municipale.

La gestion de la SODEFEL, étant revenue aux mains des Africains après le départ des Occidentaux en 1977, cette grande société n’a plus retrouvé son fonctionnement d’antan. Des années plus tard, elle tombe en faillite et est obligée, contre toute attente, de fermer, mettant ainsi au chômage tous ceux qui y trouvaient un emploi direct ou indirect.

”En 1988, la société a été obligée de mettre la clé sous le paillasson, à cause d’un programme d’ajustement structurel mal ficelé”, regrette un ancien cadre supérieur de l’entreprise, sous couvert de l’anonymat.

Après plusieurs tentatives de la relance de la production de la tomate et d’autres produits maraîchers par des structures engagées dans la production vivrière comme la Conserveuse tropicale (COT), la Compagnie ivoirienne pour le développement du vivrier (CIDV) et l’Agence nationale d’appui au développement rural (ANADER), l’espoir de voir renaître la SODEFEL sur son ancien site de Sinématiali s’est amenuisé et a fini par disparaître avec l’avènement de la crise militaro-politique, qui a fortement contribué aux pillages de ses infrastructures et au démantèlement des installations restantes.

Une quarantaine d’années après sa fermeture et plus d’une dizaine d’années après sa destruction, rien d’important ne devrait plus se trouver sur le site de la SODEFEL.

Des cités villageoises prévues pour loger les ouvriers de la SODEFEL

Il faut successivement traverser les villages de Têpkogokaha, Tchebalakaha, Tchorkaha, Demikaha, Yeguitchogbovogo, Pelebivogo et Yebegnonkaha (connu sous l’appellation de Paysankaha) avant d’atteindre les premières parcelles de l’usine.

Selon le président des jeunes de Paysankaha, Siaka Nawessoulou Soro, les terres utilisées par la défunte société d’État s’étendaient sur plusieurs centaines d’hectares. Aujourd’hui, mises en location par les propriétaires terriens aux populations environnantes, elles sont devenues presqu’improductives à cause de son utilisation abusive.

”J’ai moi-même des parcelles que j’exploite. Il me faut utiliser plusieurs sacs d’engrais pour espérer récolter quelque chose”, relate M. Soro. A ses dires, la cessation d’activités de la SODEFEL et de toutes les autres sociétés qui se sont relayées sur les parcelles affecte négativement le quotidien des populations qui se sont installées tout autour. Sur ces terres lessivées et devenues infertiles, sont encore visibles des sources d’arrosage des parcelles et des canalisations d’eau en béton qui n’ont pas pu être emportées.

Pour permettre aux paysans travaillant dans les parcelles d’être plus proches des champs, la SODEFEL a entrepris la création de plusieurs villages aux alentours. Sur la dizaine de villages initialement prévue, seulement deux villages de 120 maisons de trois pièces ont pu être achevés. Il s’agit de Yébégnonkaha et Nagôrôgokaha. Ces deux villages, communément Paysankaha, sont dans un état de délabrement indescriptible, constituant une menace pour ses occupants.

L’usine défigurée et le patrimoine foncier rétrocédé à des tiers

Sur le site de l’usine, tout est devenu méconnaissable. Les bâtiments administratifs, les zones de conditionnement des produits, le garage et les stations à essence sont des champs de ruines. Que ce soit la tuyauterie, les câbles électriques, les murs des bâtiments, la charpente et toiture, tout a été pillé, à la faveur de la rébellion. Le seul mur encore visible sur ce site reste celui de la niche électrique, dépouillée de tout son contenu.

Les terres qu’occupaient la SODEFEL durant son fonctionnement sont toutes devenues une propriété privée, si l’on en croit les propos d’un membre de la notabilité cantonale de Sinématiali, Yéo Palo.

Selon lui, toute cette vaste étendue de terre a été retirée du patrimoine de la société d’État pour devenir la propriété de l’ancien maire de Sinématiali, aujourd’hui président du conseil régional du Poro, Yadé Tiémoko Coulibaly. Les tentatives de l’AIP pour rencontrer le nouveau propriétaire de ces terres ont été infructueuses, toutefois, le propriétaire terrien, Adama Pétion Soro (décédé par la suite), avait confirmé cette information.

Si le site de l’usine et les parcelles sont devenus une propriété privée, les deux cités de la SODEFEL à Sinématiali, constituées de plusieurs villas, de type économiques à haut standing, ont été mises en vente, au terme d’une procédure légale, confirmée par l’ancien adjoint-maire, Bologo Innocent Coulibaly, lui-même acteur de ces transactions immobilières.

”Ces villas construites par la SODEFEL sont revenues à des particuliers après une procédure légale de vente”, a attesté M. Coulibaly, tout en précisant que les papiers afférents à cette opération de vente sont tenues à sa disposition.

Le projet pôle agro-industriel en gestation, le nouvel espoir de la jeunesse locale

Aujourd’hui, si la SODEFEL ne fait plus partie du paysage de Sinématiali, après l’avoir révélée au monde entier comme la ville phare de la production de la tomate concentrée en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest. Les populations restent encore dans l’attente d’une autre structure qui pourra résorber le problème de l’employabilité des jeunes du département.

Pour cela, les yeux des populations sont désormais rivés sur le Projet pôle agro-industriel du Nord (2PAI Nord). Lancé le 27 juillet 2022 à Sinématiali par le Premier ministre, Patrick Achi, les populations voient en ce projet, un bel avenir pour leur département.

Une vue des officiels lors du lancement des travaux de l’agropole à Sinématiali
Il vise à valoriser les potentialités agricoles, augmenter le taux de transformation industrielle des produits agricoles, améliorer le revenu des producteurs et créer des emplois pour les jeunes et les femmes des régions du Poro, du Tchologo, de la Bagoué et du Hambol.

Pour le chef du gouvernement, le lancement de l’agropole Nord est la célébration d’une avancée majeure pour le dynamisme de l’agriculture ivoirienne, pour le rétablissement de la souveraineté alimentaire du pays et pour la croissance des Districts du Nord.

Au final, a-t-il poursuivi, il s’agit de développer un écosystème global, puissant, cohérent et durable qui améliore le volume de valeurs ajoutées des produits agricoles, le nombre et la productivité des filières industrielles, nos capacités à l’export, la sécurité alimentaire et nutritionnelle du pays.

Il est prévu, dans le cadre de cette agropole, la création de 300 PME et programmes d’incubation de 1000 jeunes avec, à la clé à terme, un projet qui touchera plus de 400 000 personnes et plus de 1,2 million d’Ivoiriens qui en profiteront de façon indirecte.

Ce projet, dont les travaux dureront quatre ans (2022-2026), va cibler les filières mangue, anacarde, karité, riz, maïs, maraîchers, viande et aquaculture.

“Je remercie Dieu pour cette deuxième chance d’espérer de l’emploi pour toute la jeunesse de Sinématiali”, estime le chef du village de Sinématiali, Soumaïla Coulibaly.

(AIP)

scy/bsp/fmo/cmas

Par Séri Christian Yoro

Correspondant de l’AIP à Sinématiali

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Publié par La Rédaction

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