Un après-midi avec la dame de Sotchi (par Timba Bema, écrivain, poète)

Midi. Il fait beau à Winterthur. Le thermomètre indique 27 °C. Le ciel est bleu pacifique. Les quelques nuages qui y sont suspendus ont la pureté de la ouate. Le soleil mitraille les yeux de ses reflets aveuglants que seules peuvent filtrer des lunettes à verres fumés. La ville se traverse de part en part en remontant la Zürcherstrasse comme on tourne rapidement les pages d’un livre, dont la couverture a enflammé notre curiosité, pour se faire une idée de son contenu. Les devantures des immeubles sont ternes, sans charme particulier. Une fois dans le centre-ville, il faut bifurquer sur la Wildbachstrasse, une rue à vitesse réduite jonchée de hauts platanes. Leurs feuilles d’érable sont d’un vert pâle qui captive tout de suite le regard du poète. On dirait que la lumière abondante les rend heureuses. Elles resplendissent, elles scintillent, elles dansent et chantent avec le vent léger qui soulage un peu de la chaleur.

Quartiertreff. Maison de quartier. On s’identifie avant d’entrer : nom, prénom et numéro de téléphone. Mesure de prévention liée à la pandémie du COVID 19. Deux platanes se dressent dans la cour pavée, à une distance de deux mètres environ. Ils joignent leur frondaison pour constituer une voûte protectrice qui répand une ombre bienfaitrice au sol. Ici aussi, le vent léger fait chanter les feuilles, une chanson envoûtante qui vous convie à la sieste. Des tables et bancs de brasserie en bois de sapin sont disposés ça et là, deux barbecues à gaz attendent de recevoir les viandes et autres poissons marinés : c’est que la manifestation est un grill-débat à l’occasion de la fête nationale de Côte d’Ivoire, organisée par Lider, la formation politique de Mamadou Koulibaly, candidat à la prochaine élection présidentielle, avec comme invitée spéciale Nathalie Yamb, que l’on surnomme admirativement la dame de Sotchi.

Le public arrive au compte-goutte. Pourtant, la rencontre doit commencer à 13 h. À l’intérieur, une équipe termine l’installation de la console technique : l’évènement sera diffusé en direct sur Facebook. Elle est animée par un certain Haumar Sory. Il donne des ordres et répond au téléphone. Des petits groupes se forment. On discute tranquillement. On murmure. Le plaisir évident de personnes qui se retrouvent après s’être longtemps perdues de vue. Ils viennent de partout : de France, d’Italie et bien sûr de Suisse. Ils sont ivoiriens pour la plupart, mais on compte également des Comoriens, des Congolais, des Togolais, des Guinéens, des Camerounais et des Suisses. David par exemple est ivoirien. Il habite Bienne avec sa compagne Suzanne et leurs deux enfants dont Lorette, une fillette de 8 ans aussi belle que loquace. Il ne s’est jamais intéressé à la politique dans son pays et avoue être séduit par le discours de Mamadou Koulibaly. Il est venu pour en savoir plus à son sujet, contrairement à Béatrice, résidant à Genève, qui est une militante de Lider. Elle est convaincue par la pensée de Koulibaly qu’elle maîtrise du bout des doigts. Selon elle, les Africains doivent bâtir des institutions fortes. Le temps des hommes forts, affirme-t-elle, est révolu. Elle est persuadée que la forme fédérale de l’état implique les citoyens dans la gestion de la cité et que l’éducation est le socle de la démocratie et du progrès.

Les minutes s’égrènent sous les platanes. Le vent léger rend la chaleur supportable. La musique resonne dans la salle. 13 h, Nathalie Yamb n’est pas là. Pas d’inquiétude. Certainement un petit retard. 14 h, la dame Sotchi se fait toujours attendre. C’est l’heure africaine hein, lance un des organisateurs, vêtu d’un tee-shirt jaune à l’effigie de son candidat où on peut lire : « Pour l’amour de la Côte d’Ivoire. » On sert des Gbofloto, de savoureux beignets saupoudrés de sucre vanillé. Les barbecues sont allumés. Des morceaux de viandes marinées sont étalés sur les grilles et bientôt, la cour est envahie par l’odeur suave du braisé. En quelques secondes, on est transporté à la rue Princesse ou à la rue de la Joie, ces temples dédiés à la bonne chère. Le poulet, le cabri, le choucouya de bœuf sont accompagnés de tchep. On se régale, en attendant la dame de Sotchi. Pour se dégourdir les jambes, rien de mieux qu’une marche dans le parc en face, où coule, encadrée par son lit de pierres, la rivière Eulach.

À 16 h, enfin, Nathalie Yamb arrive, coiffée de ses rastas aux reflets blonds, le sourire irradiant son visage. Elle porte une tunique longue de couleur beige avec des imprimés de masques bruns. La rencontre peut commencer dans la grande salle du rez-de-chaussée dont les fenêtres s’ouvrent sur la Wildbachstrasse. Les murs sont crépis et immaculés. Des lambris vernissés recouvrent le plafond. Le drapeau de la Côte d’Ivoire est mis en évidence. Des ballons verts, ivoire et orange flottent dans les airs. Deux banderoles à l’effigie de Mamadou Koulibaly sont suspendues en hauteur, comme pour convoquer sa présence en ce lieu. Les tables et les fauteuils sont habillés de housses blanches. On s’assoit par affinité. La couleur dominante est le jaune, celle des tee-shirts des militants de Lider. À la fin, une soixantaine de personnes ont répondu à l’invitation. La salle est pleine. Il fait chaud malgré les fenêtres ouvertes. On s’évente avec la plaquette résumant le programme du parti. Les bouteilles d’eau disposées sur les tables descendent à la vitesse de l’éclair.

Après l’Abidjanaise, Haumar Sory, qui a revêtu le costume de maître de cérémonie, s’interroge sur la formation de son pays. Comment passer d’un conglomérat de tribus à une nation ? Il fustige le tribalisme, dénonce la compétition à laquelle se livrent les tribus pour accéder à la magistrature suprême. Puis, il analyse l’allocution d’Alassane Dramane Ouattara à l’occasion de la fête de l’indépendance. Il décrit ce dernier comme un farceur, un menteur et un sous-préfet de la France. En raison de sa décision de se présenter à l’élection d’octobre dans « l’intérêt supérieur de la nation », après avoir affirmé devant le congrès en mars que le temps était venu de « transférer le pouvoir à une jeune génération. » Pour lui, il est incontestable que Ouattara est Burkinabé. Il invite la diaspora à se mobiliser pour le chasser avant la présidentielle, puisque sa candidature viole la constitution. Enfin, il cède la parole à Nathalie Yamb qui va répondre à la question : Quel leadership pour une Afrique prospère ?

La dame de Sotchi commence par préciser que l’Afrique n’est pas riche, sinon des Africaines et des Africains. Le continent possède certes des ressources naturelles, mais est pauvre en ce sens qu’il ne les transforme pas en marchandises. Or, sans industrie, on ne peut parler de développement économique. Pour que cela soit possible, il faut sortir de l’étau de la Françafrique. En effet, le changement ne consiste pas à remplacer un homme, mais à remplacer un système. Selon elle, c’est stratégiquement et tactiquement faisable, à condition d’avoir la méthode et surtout le courage. La Françafrique fonctionne sur des fondamentaux tels que : le pillage des matières premières, le Franc CFA, les bases militaires françaises, les tyrannies, le tribalisme, les détournements de fonds publics, le musèlement des voix dissidentes… Il s’agit donc ici de la continuité de la colonisation sous une autre forme. « On nous a transformés en zombies, montrons-leur qu’on n’est pas des zombies », lance-t-elle pour exalter le public. La diaspora africaine doit converger sur ce front commun. Elle doit faire du lobbying dans ses pays de résidence, afin que l’Occident comprenne qu’il a en face de lui un bloc. Par ailleurs, les tyrans françafricains sont infiniment plus sensibles à l’opinion extérieure qu’à celle de leurs concitoyens. Elle peut aussi, grâce à son audience, à sa puissance financière, provoquer le changement des mentalités sur le continent.

En ce qui concerne la Côte d’Ivoire, elle pense que la candidature de Ouattara était prévisible, puisqu’il ne peut pas envisager la vie sans le pouvoir. Afin de sécuriser ses intérêts et ceux de son clan. Et se prémunir des rancœurs qu’il a suscitées à travers le pays. Les Ivoiriens n’ont pas d’autre solution que de le chasser du pouvoir avant l’élection présidentielle, car il ne fait pas de doute qu’il viole la constitution dont il a lui-même ordonné la modification. Le peuple doit massivement descendre dans la rue. C’est le seul moyen de faire tomber l’homme et son régime. Elle cite en exemple l’éviction de Robert Guéi en 2000 en Côte d’Ivoire et celle de Blaise Compaoré au Burkina Faso en 2014. Dans les deux cas, la forte mobilisation populaire a contraint les militaires à taire les armes. Les Ivoiriens sont certes empêchés de s’exprimer dans leur pays, ils sont violentés, emprisonnés, intimidés, mais leurs rêves de liberté doivent dépasser la peur dans laquelle l’appareil sécuritaire les confine.

La présentation se termine par des questions du public, après quoi les participants sont conviés sur la terrasse pour se restaurer. On boit, on mange, on danse sur des musiques du continent, d’Afrique du Sud en Côte d’Ivoire en passant par le grand Congo et le Nigéria. Oubliée la longue attente de la dame de Sotchi, la chaleur qui s’éprend des corps et les essore. Alors que le soleil peu à peu disparaît derrière le feuillage dense des platanes, que le vent hérisse la peau, David semble tout à fait convaincu par ce qu’il a entendu. Il ne regrette pas d’avoir fait le déplacement avec sa famille. Il mesure l’ampleur de la tâche, mais est prêt à apporter sa modeste contribution.

Timba Bema

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