Côte-d’Ivoire: Les 46 militaires sont de retour

Après 5 mois passés en détention à Bamako, les 46 militaires ivoiriens ont regagné Abidjan ce soir, après une escale à Lomé au Togo.

Visiblement bien portants, présentant de bonnes mines, les soldats ont été accueillis par une foule de parents, d’amis, de frères d’armes et de supérieurs hiérarchiques.

Condamnés à 20 ans de prison il y a une semaine, les soldats ivoiriens ont finalement bénéficié de la grâce du Président de la Transition malienne, le Colonel Assimi Goïta.

Selon nos informations, en contrepartie de la libération de ses 46 militaires, Abidjan devrait bientôt faire extrader certains anciens pontes du régime IBK, réfugies en Côte-d’Ivoire., recherchés par la justice malienne.

Plus d’infos suivront

Entre Abidjan et Bamako, les
secrets d’une guerre de la
paranoïa autour d’un deal à un
milliard de dollars
Parmi les facteurs ayant poussé à la
spectaculaire dégradation des relations
entre Abidjan et Bamako, Africa
Intelligence est en mesure de révéler
l’existence d’un contrat minier à plus d’un
milliard de dollars passé en octobre
2021 entre une société allemande et un
groupe malien. Un dossier vertigineux
dont l’intrigue se déroule entre Berlin,
Rabat, Dubaï et Bamako, et dans lequel
apparaît en filigrane l’ombre des intérêts
russes.
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Un contrat minier à plus d’un milliard de dollars est au cœur
de la montée des tensions entre Bamako et Abidjan. © Claire
Seichepine/Studio Pachamama
Cette énigme politico-financière se joue entre
Berlin et Bamako via Dubaï. Des tonnes d’or et
un milliard de dollars qui se retrouvent
aujourd’hui au centre des intrigues sur l’axe Côte
d’Ivoire-Mali. L’affaire hante les très sensibles
tractations en cours concernant le sort des 46
soldats ivoiriens détenus dans la capitale
malienne depuis leur arrestation le 10 juillet
2022.
Le mystère des 56,5 millions de
dollars
L’histoire, restée secrète, démarre neuf mois plus
tôt. En octobre 2021, la junte malienne menée
par le colonel Assimi Goïtasurveille de près la
finalisation d’un contrat en apparence classique
si ce n’est son montant : un milliard de dollars.
Cette somme, la petite société d’investissement
allemande, RavenFinance, dit en disposer pour
investir dans la raffinerie d’or Kankou Moussa
Refinery Refinery(KMR), établie sur l’aéroport
international Modibo-Keïta.
Le 14 octobre 2021, RavenFinance émet un
premier ordre de virement de 56,5 millions de
dollars depuis son compte à la Deutsche Bankà
destination de KMR, client de la Banque
internationale pour le Mali(BIM).
L’opération interbancaire est déclenchée à 14h59,
heure de Berlin, et les fonds transitent
virtuellement par New York, dans les systèmes
informatiques de la Deutsche Bank Trust
Company Americaspuis de la Citibank.
Selon les données Swift, relatives aux
transactions bancaires internationales, les
56,5 millions de dollars sont « transférés avec
succès à la BIM »dès le vendredi 15 octobre au
matin. Pourtant, l’établissement malien contrôlé
par le groupe marocain Attijariwafa Bank
assure dans des correspondances internes n’en
avoir aucune trace. Il en va de même à la Banque
centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest
(BCEAO) qui confirme tout ignorer d’une telle
transaction et n’avoir donc effectué aucune
conversion en francs CFA.
Swift a mené des recherches qui concluent à une
opération bien effectuée. Toutefois, ni la
Deutsche Bank, ni la BCEAO, ni la BIM ne savent
où ont atterri les fonds. La junte malienne a tenté
de les tracer pour les récupérer. En vain.
L’or et le milliard
L’émetteur de ce virement est un discret homme
d’affaires allemand : Christoph Hermann
Ravenstein. A 58 ans, il dirige Raven Group, un
petit conglomérat d’entreprises de production de
composants pour l’industrie automobile et
l’électroménager, de conseil juridique et même
de production de bière artisanale. Sans activité
sur le continent africain ni dans le secteur
minier, il gère une nébuleuse d’entreprises en
Europe de l’Est et opère via son véhicule
financier, RavenFinance, enregistré dans la
bourgade de Schlüchtern, située entre Francfort
et Fulda. C’est avec cette dernière société, au
capital modeste de 25 000 euros, que Ravenstein
orchestre l’investissement d’un milliard de
dollars dans la raffinerie d’or KMR.
Les deux entités sont liées par un accord de
joint-venturesigné le 26 août 2021. Il prévoit que
60 % du milliard de dollars d’investissement de
RavenFinance soit utilisé dans la construction
d’infrastructures dotées d’une technologie
italienne qui doit permettre de capter l’or extrait
de manière artisanale, notamment dans la région
de Kayes située dans l’ouest du pays. Les 40 %
restants sont destinés à l’acquisition, sur une
année, de plusieurs tonnes d’or de « 24 k » et d’une
pureté de 999.9, par lingots de 1 à 12,5 kg, qui
doivent être expédiés par le prestataire Ferrari.
Pour la junte malienne, c’est un dealcrucial, le
plus important contrat non étatique du moment.
Il porte de surcroît sur une commodity
stratégique : l’or, dont le Mali est l’un des plus
importants producteurs d’Afrique. Le précieux
métal génère une manne considérable pour l’Etat
malien.
L’ombre russe
Cette transaction record à dix chiffres
n’intervient pas non plus dans un contexte tout à
fait anodin. Dès le début du mois de septembre,
alors qu’un report du chronogramme électoral
âprement négocié entre la junte malienne et la
Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest
(CEDEAO) apparaît inéluctable, le spectre de
sanctions économiques plane plus que jamais sur
Bamako. Une perspective qui inquiète tout
particulièrement la junte qui s’est discrètement
lancée depuis l’été dans une recherche tous
azimuts d’argent frais en vue de faire face à
l’embargo de la CEDEAO. Anticipant un gel de
ses avoirs logés au sein de la BCEAO, Bamako
pense alors un vaste plan visant à renforcer son
système bancaire privé composé de huit grands
groupes parmi lesquels la BIM.
Surtout, outre les tensions grandissantes avec
l’organisation ouest-africaine, un autre sujet
sature également l’espace médiatique malien :
celui du groupe paramilitaire russe Wagneravec
lequel Bamako finalise secrètement un accord
inédit pour le déploiement de plus d’un millier
d’hommes. Quelques semaines avant le virement
de 56,5 millions d’euros du 14 octobre par
RavenFinance, Reutersa dévoilé les contours
d’un contrat entre la junte malienne et la
nébuleuse russe. Parmi les sujets au cœur des
discussions entre les deux parties figure
l’exploitation de gisements aurifères maliens (AI
du 09/11/22).
Pour monter son deal, l’investisseur allemand
Ravenstein a discrètement noué le 1 septembre
2021, un « accord de partenariat d’investissement
et de coopération financière » avec une société
enregistrée dans la Silicon Oasis de Dubaï :
Power World Finance. Coïncidence ou non, la
société constituée seulement six mois plus tôt,
est dirigée par un homme d’affaires russe :
Vladislav Agronskii, 47 ans. Il est assisté de
Sergey Obraztsov, de deux ans son aîné, qui se
charge du montage pour l’opération malienne
depuis un compte bancaire domicilié à la Abu
Dhabi Islamic Bank(ADIB). De Dubaï, hub
mondial de l’or aux circuits de traçabilité
sinueux, les deux hommes qui avancent masqués
derrière World Power Finance sont les
destinataires finaux de l’or que KMR doit
expédier.
Ni Ravenstein, ni Power World Finance n’ont
donné suite aux sollicitations d’Africa
intelligence. L’Italien Dario Littera, patron de
KMR, n’a pas non plus souhaité s’exprimer. Après
plus de cinq mois à tenter désespérément de
retrouver la trace des 56,5 millions de dollars, il a
quitté le Mali en février 2022. Sa raffinerie de
l’aéroport Modibo-Keita a été accaparée par l’un
de ses contacts locaux, Cheick Oumar Keita,
un homme d’affaires malien également
fonctionnaire au Trésor public. Lui aussi a
vainement tenté de récupérer les 56,5 millions de
dollars virés par RavenFinance.
Les soupçons d’Abidjan
Quid des millions disparus ? Selon plusieurs
sources concordantes, les fonds sont très
probablement restés dans le système
d’Attijariwafa Bank sans avoir été transférés à la
BIM. Le groupe bancaire marocain maintient
jusqu’à présent le silence sur un dossier
considéré comme hautement sensible.
Dans les sphères du pouvoir militaire malien,
certains responsables se perdent en conjectures
et fantasmes. L’éventualité d’une intervention
des services d’Etat américains ou français, très
actifs dans la surveillance des circuits financiers
de Wagner, est étudiée. En parallèle, les cinq
colonels maliens se sont mis sur la piste d’une
possible action directe d’un Etat de la CEDEAO
auprès d’Attijariwafa Bank ou de la BCEAO.
Principal suspect de Bamako : la Côte d’Ivoire, et
son président Alassane Ouattara, allié de
Washington et Paris, tenant d’une ligne dure face
au pouvoir malien. Si aucun élément tangible ne
vient corroborer cette thèse, pour la junte
plusieurs indices étayent un tel scénario, et tout
particulièrement le poids d’Abidjan au sein de la
BCEAO.
En octobre 2021, l’organisation bancaire ouestafricaine est en effet dirigée par l’ancien ministre
ivoirien, Tiémoko Meyliet Koné, un intime de
Ouattara dont il fut conseiller spécial à la
présidence. Nommé vice-président de Côte
d’Ivoire en avril dernier, il a été remplacé à la
BCEAO par un autre ancien ministre ivoirien,
Jean-Claude Brou. Ancien président de la
Commission de la CEDEAO, ce dernier a
cristallisé les attaques de Bamako au sein de
l’organisation régionale pour sa posture
considérée comme inflexible face aux putschistes
maliens.
Depuis plus d’un an, les faits et gestes de la
BCEAO sont perçus à Bamako à travers le seul
prisme d’une organisation sous influence
d’Abidjan. Récemment, l’audit de huit banques
privées maliennes diligentées par l’organisation
régionale a encore renforcé les suspicions de la
junte malienne à l’endroit de son voisin ivoirien.
Des allégations dont se défend le pouvoir
ivoirien.
Accord secret
L’arrestation des 49 militaires ivoiriens le
10 juillet à Bamako, neuf mois après l’évaporation
des 56,5 millions dollars, est ainsi venue donner
une seconde vie au dossier.
Depuis, il hante les négociations en cours sur le
sort des soldats. Il n’a toutefois jamais été
évoqué frontalement par les deux parties. Il se
glisse néanmoins dans les silences qui ponctuent
les discussions et entre les lignes de l’accord
confidentiel transmis par Bamako fin octobre à
Abidjan (AI du 02/11/22). Consulté par Africa
Intelligence, le document de sept pages et de
quatorze articles, intitulé « Memorandum
d’entente entre la République de Côte d’Ivoire et
la République du Mali » donne le ton. Dès les
premières lignes, il invite les deux Etats « à éviter
toute immixtion directe ou indirecte dans les
affaires intérieures de l’autre ».
Quant à l’article 4, il stipule que « les deux parties
s’interdisent tout appui politique, logistique,
militaire et financier à toutes entités, personnes
ou forces hostiles à l’une ou l’autre partie ». Un
peu plus loin, l’article 12 insiste sur l’interdiction
du « recours à des sanctions politiques, militaires,
économiques et financières dans le cadre
d’institutions régionales ».Un accord rejeté en
bloc par Abidjan, qui n’a même pas souhaité
effectuer le moindre amendement au texte.
A Bamako et Abidjan, la paranoïa
des chefs
La paranoïa qui hante les colonels maliens
contamine aussi la présidence ivoirienne. Depuis
le début du mois de septembre, les services
ivoiriens s’intéressent en effet aux liens
présumés entre la junte malienne et l’opposant
ivoirien en exil, Guillaume Soro. Abidjan
s’inquiète de voir l’ancien chef rebelle des
Forces Nouvellesqui avait appelé en novembre
2020 l’armée à « agir » face à Alassane Ouattara à
se restructurer depuis le Mali voisin. C’est ainsi
que les flux financiers internationaux transitant
vers Bamako sont scrutés avec minutie par les
agents de renseignement ivoiriens, appuyés par
leurs partenaires occidentaux.
L’implication directe de Soro dans l’arrestation
des 49 militaires ivoiriens n’est étayée par aucun
élément probant. Abidjan reste convaincu qu’il
tente néanmoins de profiter de la situation en
activant ses réseaux au sein de l’appareil
sécuritaire malien. Le président ivoirien s’en est
ouvert à plusieurs de ses interlocuteurs ces
dernières semaines.
Selon nos informations, Guillaume Soro n’a
toutefois jamais été en contact direct avec Assimi
Goïta. Il s’est en revanche rapproché du puissant
patron de la Sécurité d’Etat(SE) malienne,
Modibo Koné. Le gradé est l’un des piliers du
groupe des cinq colonels au pouvoir qui
continuent de se réunir quasi quotidiennement à
19h précises au camp militaire de Kati. Fort de
cet entregent, Soro a récemment formulé une
offre de médiation entre Abidjan et Bamako.
Ouattara l’a froidement déclinée. La proposition
a renforcé la conviction d’Abidjan quant à la
volonté de Soro de s’immiscer dans le dossier.
Dans ce poker menteur, l’affaire des 56,5 millions
de dollars évaporés continue d’alimenter les
crispations. Premier signe d’une éventuelle
accalmie, les deux pouvoirs se parlent désormais
en toute discrétion à travers leurs ministres de la
défense, Téné Birahima Ouattara, et le colonel
Sadio Camara. Un nouveau canal pour négocier
sans intermédiaire afin de tenter de résoudre
l’une des plus graves crises de l’histoire entre les
deux pays.

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